C'est sur le flanc d'un de ces hauts plateaux, au milieu des noyers,
des houx, des noisetiers, des vignes sauvages qui serpentent entre les
haies d'épines noires et de buis parfumé, que se trouve le petit
village alpestre de Saint-Lupicin, nom sauvage comme le site.
Sa vieille église, remarquée des voyageurs par son caractère oriental
et par ses découpures de pierre, porte l'hiver son linceul de neige,
comme une morte attendant le fossoyeur sur la grille du cimetière; des
maisons de paysans isolées ou groupées, une auberge peinte s'ouvrent
sur la principale rue; sa porte est obstruée par une file de ces
chariots comtois, attelés d'un seul cheval au collier garni de
sonnettes, caravane de montagnes tout à fait semblable aux
interminables caravanes de chameaux de Mésopotamie qu'on rencontre
dans les défilés de Damas; de petits champs pierreux ou quelques
grasses chènevières, de noir humus tombé des rochers et retenu par des
murs de pierres sèches autour de l'étable, voilà Saint-Lupicin.
Une seule maison, haute et isolée du reste du hameau par une cour, un
jardin potager, une longue charmille taillée en muraille domine le
village. Cette maison, moitié seigneuriale, moitié bourgeoise,
ressemble au donjon d'un vieux manoir féodal dont le temps a emporté
les deux ailes, et qui est resté debout comme un vestige et comme un
asile de l'antique famille dont elle abrite encore les débris.
Elle est haute, carrée, percée d'un perron sur une terrasse au premier
étage, de cinq fenêtres et d'un large balcon au second; un toit
construit en pyramide aiguë la surmonte, afin de laisser glisser les
neiges trop pesantes en hiver.
Ce toit ne brille pas, comme en Savoie ou en Suisse, d'ardoises
luisantes, livrée d'opulence sur les maisons du riche; il est
recouvert de petites plaques minces de sapin qui simulent mal les
feuilles d'ardoise, et qui sont clouées par leur extrémité supérieure
aux chevrons de la charpente; la pluie et la neige les salissent, la
mousse jaunie les tapisse, le vent les emporte, et quand l'incendie
les approche, elles s'envolent en brandons de flammes et en étincelles
crépitantes portant au loin dans les villages la terreur et la pluie
de feu tombant du ciel sur les autres toits.