XXVI.

C'est sur le flanc d'un de ces hauts plateaux, au milieu des noyers,

des houx, des noisetiers, des vignes sauvages qui serpentent entre les

haies d'épines noires et de buis parfumé, que se trouve le petit

village alpestre de Saint-Lupicin, nom sauvage comme le site.

Sa vieille église, remarquée des voyageurs par son caractère oriental

et par ses découpures de pierre, porte l'hiver son linceul de neige,

comme une morte attendant le fossoyeur sur la grille du cimetière; des

maisons de paysans isolées ou groupées, une auberge peinte s'ouvrent

sur la principale rue; sa porte est obstruée par une file de ces

chariots comtois, attelés d'un seul cheval au collier garni de

sonnettes, caravane de montagnes tout à fait semblable aux

interminables caravanes de chameaux de Mésopotamie qu'on rencontre

dans les défilés de Damas; de petits champs pierreux ou quelques

grasses chènevières, de noir humus tombé des rochers et retenu par des

murs de pierres sèches autour de l'étable, voilà Saint-Lupicin.

Une seule maison, haute et isolée du reste du hameau par une cour, un

jardin potager, une longue charmille taillée en muraille domine le

village. Cette maison, moitié seigneuriale, moitié bourgeoise,

ressemble au donjon d'un vieux manoir féodal dont le temps a emporté

les deux ailes, et qui est resté debout comme un vestige et comme un

asile de l'antique famille dont elle abrite encore les débris.

Elle est haute, carrée, percée d'un perron sur une terrasse au premier

étage, de cinq fenêtres et d'un large balcon au second; un toit

construit en pyramide aiguë la surmonte, afin de laisser glisser les

neiges trop pesantes en hiver.

Ce toit ne brille pas, comme en Savoie ou en Suisse, d'ardoises

luisantes, livrée d'opulence sur les maisons du riche; il est

recouvert de petites plaques minces de sapin qui simulent mal les

feuilles d'ardoise, et qui sont clouées par leur extrémité supérieure

aux chevrons de la charpente; la pluie et la neige les salissent, la

mousse jaunie les tapisse, le vent les emporte, et quand l'incendie

les approche, elles s'envolent en brandons de flammes et en étincelles

crépitantes portant au loin dans les villages la terreur et la pluie

de feu tombant du ciel sur les autres toits.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 116 / 256 题