Le lac de Nantua, comme celui de Némi, remplit tous les creux de cette
vallée, encaissée dans de sombres falaises de sapins. L'éclat du
soleil d'été qui s'y répercute dans sa nappe éblouit la vallée entière
d'une fumée de lumière, d'une sorte de brouillard de rayons qui double
tout à coup le jour de la surface de la vallée, comme une glace double
la clarté dans une chambre obscure; on ne voit pas encore le lac qu'on
voit déjà sa lueur monter dans le ciel comme un incendie des eaux; on
regrette de ne pas pénétrer dans cette gorge éblouissante, qui mène le
voyageur par une avenue d'eau et de forêts à Genève; mais la route de
Franche-Comté continue à suivre la rivière d'Ain, et on la côtoie de
village en village sur des collines qui s'élèvent insensiblement et
par une vallée qui se rétrécit toujours.
À mesure qu'elle se rétrécit et qu'elle s'élève, on découvre au fond
une perspective tout à fait alpestre, qu'on était loin de prévoir en
s'y engageant pour remonter le cours de la rivière. C'est une
accumulation de hautes cimes noires qui semblent se défier les unes
les autres à qui s'élèvera le plus haut et le plus abruptement dans
l'éther, et qui ferment d'une barrière infranchissable à l'oeil
l'horizon jusque-là ouvert devant vous.
Ces montagnes, comme entassées confusément par la main du Créateur,
sont en général arrondies en forme de dômes, les unes noires des
forêts de pins qui les tapissent de leurs ombres, les autres vertes
des pâturages qui les veloutent; celles-ci nues et grisâtres parce que
leur pente plus rapide en a laissé glisser l'humus, que le soleil du
soir en s'y répercutant à nu les fait blanches à l'oeil comme des
falaises lointaines au bord de la mer; quelques-unes, derrière les
autres, sont tachées au nord de quelques flaques de neige, restes de
l'hiver dernier qui attendent un autre hiver; phares de montagnes que
les bergers regardent s'allumer ou s'éteindre selon que le soleil
levant les frappe, ou que le soleil couchant leur retire ses derniers
rayons en descendant du ciel.