Après s'être rafraîchie et enivrée comme l'Arabe lui-même au vent de
cette rivière, femelle du Rhône, elle se précipite vers lui dans les
plaines du Dauphiné.
On s'engorge comme elle dans les premiers défilés de roches grises qui
tracent son cours, à droite, vers les montagnes du Bugey, à gauche,
vers les collines du Revers-Mont et de la basse Franche-Comté. Cette
route est serpentante comme la couleuvre d'eau bleue qui se glisse à
vos pieds à travers les prairies étroites et les petits caps de rocher
qui servent de lit à la rivière. L'écume et la fraîcheur de sa course,
le cliquetis des cailloux qu'elle remue en courant, vous inspirent le
frisson voluptueux d'un bain frais.
Des groupes de jolies pêcheuses, trempant leurs jambes nues dans l'eau
transparente, et se jetant, avec de joyeux rires, les gouttelettes de
l'eau de leurs filets au visage, forment à chaque tournant sous vos
yeux de vrais paysages du Poussin.
On se croirait dans les gorges de la Sabine d'Horace, sur les rives du
_præceps Anio_; tout a un caractère de grâce et de gaîté terrestres
qui rappellent l'Arcadie: ses bergers, ses pêcheurs, ses nymphes, ses
radeaux chargés d'herbes odorantes qui traversent le fleuve au chant
des faneuses pour porter d'une rive à l'autre les foins du pré
penchant à la meule ou à l'étable des troupeaux.
C'est ainsi que de scène en scène pastorale on arrive à la hauteur de
la vallée de Nantua, sans y entrer et en la laissant à sa droite.