Cet amour amer des lieux abandonnés et des noms toujours chers de ces
lieux, autrefois habités par la famille, m'a ramené une fois (il y a
longtemps) seul, à pied, un sac de voyage sur le dos, sur ces plateaux
et dans ces vallées de la Franche-Comté, pour y voir de mes yeux ces
châteaux démantelés, ces usines retentissantes du bruit des marteaux,
ces torrents blanchissant de leur écume la roue des moulins qui font
tourner les cylindres sous lesquels s'aplatissent les barres de fer;
ces forêts de pins qui gravissent de rocher en rocher les montagnes
escarpées de Saint-Claude comme des armées végétales de géants montant
à l'assaut des nuages; ces fromageries, noircies par la fumée des
chaudières, bâties en planches dans les clairières de ces forêts,
autour desquelles les vaches aux clochettes sonores se groupent le
soir pour livrer aux femmes leurs pis gonflés, comme des outres
vivantes, de ce lait qui va se convertir en gruyère doré et percé de
trous comme un rayon de miel avec ses alvéoles.