Et moi aussi j'ai puisé la moitié de mon sang à cette source des
montagnes, j'ai la moitié de mes aïeux dans ces forêts, dans ces
torrents, dans ces donjons de la vallée de Saint-Claude, et jusque
dans cette ville aujourd'hui si riche, si industrielle et si pastorale
de Morez. Le premier chalet et la première usine de cette colonie y
portent encore le nom de ma famille qui les a fondés; les habitants
d'aujourd'hui gardent dans leurs souvenirs la reconnaissance qu'ils
m'ont plusieurs fois témoignée pour les pères de leur cité qui furent
mes pères.
Aussi, du haut des collines de la Saône, que j'habite encore pour
quelques jours (hélas! comptés), je ne jette jamais mes regards sur
la chaîne lointaine du Jura, nivelé à l'horizon comme une falaise de
l'éther au-dessous de la pyramide de granit rose du mont Blanc, sans
me reporter en esprit dans la vallée de Saint-Claude, dans la forêt du
Fresnoy vendue pour un morceau de pain par mon père, et qui fait
aujourd'hui l'opulence de cinq ou six familles à millions de capital;
dans les décombres des châteaux de Pradt, de Villars, des Amorandes,
et dans les nombreuses fermes de ces montagnes, où le lait des vaches
coule comme des rigoles d'écume dans les fromageries des Sapins, sans
me dire avec amertume: Pourquoi ma famille est-elle descendue dans la
plaine? Pourquoi a-t-elle quitté ces solitudes du Jura pour cette
fourmillante Bourgogne, et le sapin de Hongrie pour la vigne de la
Saône? Pourquoi ai-je quitté moi-même les coteaux vineux de mon pays,
comme la poussière quitte le sillon, pour aller chercher du bruit, de
la vanité, de la popularité plus venteuse que le vent sur la mer
ondoyante des opinions humaines, à Paris, à Londres, à Stamboul, à
Rome, à Athènes, et pour errer, à la fin de mes jours, exilé par ma
faute de la porte fermée de mon propre foyer natal?
_Heureux ceux qui meurent dans le lit de leurs pères!_ dit quelque
part Chateaubriand, mort lui-même dans un lit d'emprunt, loin des
grèves de sa Bretagne et des tourelles de Combourg.