XVI.

Les anciens fermiers de la famille, toujours attachés au nom,

propriété morale que rien ne peut acheter et vendre, étaient avertis

de ma visite, et m'attendaient pour me donner l'hospitalité des

chalets. M. Christin, fils de l'ancien et spirituel correspondant de

Voltaire, ami aussi de mon grand-père et de mes oncles, m'avait écrit

pour se réclamer de ces souvenirs de famille et pour me prodiguer de

bons offices.

Hommes d'élite, très-respectés dans la contrée, ces Christins avaient

été très-liés du temps de Voltaire, leur voisin de Ferney, avec mon

grand-père paternel et surtout avec l'aîné de mes oncles, grand

propriétaire à Saint-Claude. Cet oncle, M. de Lamartine de Monceau,

était, par son esprit, par son érudition attique et par ses opinions

libérales, quoique royaliste, très-digne de correspondre avec ces

correspondants de Voltaire; c'est à lui que je dois, non ma poésie,

mais ma prose. L'âpre bon sens aiguisé d'esprit et rendu tranchant

comme l'acier par l'expression originale, était le caractère de style

de cet oncle, ami des Christins de Ferney. Tout Mâcon, tout

Saint-Claude, tout Besançon s'en souviennent encore. On cite les mots

pleins de sens de cet oncle devenus proverbes dans ces provinces.

Le premier Napoléon, quand il s'arrêta quelques jours à Mâcon avec sa

cour en 1805, en allant se faire couronner à Milan roi d'Italie, le

fit appeler comme il avait fait appeler M. Necker à Lausanne en

allant à Marengo.

Napoléon remarqua beaucoup, mais goûta peu la liberté acérée de son

interlocuteur. La liberté du discours est une blessure à la tyrannie

des esprits absolus; ils veulent régner sur la logique comme sur les

faits. Cet entretien, qui fut publié, courut toute la France. Ce

gentilhomme du Danube déplut aux bords de la Saône; Napoléon lui

offrit le sénat: «Je désire rester simple citoyen, et ne rien engager

volontairement de ce que Votre Majesté laisse de liberté à ses sujets,

celle de cultiver mes terres en payant mes impôts.--Vous êtes

frondeur, dit en riant amèrement Napoléon.--Non, sire, je suis

impartial, et je craindrais de cesser de l'être en approchant trop

souvent de Votre Majesté.»

Cette délicate tournure d'éluder la servitude en éludant la faveur,

n'échappa pas à Napoléon; il sourit, mais il garda rancune à la ville

qui lui montrait de telles fiertés d'esprit dans un de ses principaux

habitants.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 106 / 256 题