XVIII.

J'ai été indigné contre moi-même en relisant ce matin cette dernière

page lyrique des _Girondins_, et je conjure les lecteurs de la

déchirer eux-mêmes comme je la déchire devant la postérité et devant

Dieu.

Cette page, écrite dans un de ces moments d'enthousiasme plus poétique

qu'historique où l'on s'élève si haut dans l'espace qu'on cesse de

voir les sinistres détails d'un événement pour n'en considérer que

l'ensemble (et l'homme à faible vue n'a pas le droit de s'élever ainsi

jusqu'à ce point où l'on ne distingue plus que les résultats dans un

désintéressement soi-disant sublime, mais en réalité coupable, du

crime ou de la vertu), cette page, dis-je, est une des deux grandes

fautes involontaires que j'aie à me reprocher dans ma carrière

d'écrivain. J'en ai commis une autre et que j'aurai le courage

d'avouer aussi, dans ma carrière d'orateur politique, peu de temps

avant le jour où la monarchie de 1830, ébranlée par d'autres coups que

les miens, s'écroula, comme un rempart d'une ville sapée par ses

propres défenseurs, sur leur tête et sur la mienne, et où il nous

fallut supporter seul le poids de ce formidable écroulement. Cette

faute, je le dis hardiment, ce ne fut pas la république. La république

fut le salut de ce peuple qui eut la vertu de l'acclamer à ma voix, et

la vertu plus grande de la modérer. Elle eût été sa gloire s'il avait

su la conserver avec la même magnanimité qu'il avait su la contenir.

Non, ce n'est pas là cette faute que ma conscience me reproche, ce fut

plutôt le dévouement par lequel je la rachetai.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 82 / 256 题