XVII.

Ce jugement est une ode plus qu'un arrêt. Il semble planer avec une

glorieuse amnistie sur toute la scène, et justifier ainsi dans une

commune auréole tous les actes et tous les acteurs. Ni les victimes ni

les bourreaux n'ont ainsi leur part de justice, de pitié ou de

réprobation, qui est le devoir et la vérité de l'histoire. Peut-on

jeter dans la même gémonie ou dans le même mausolée arrosé de larmes

la tête de Louis XVI et celle de Robespierre? la tête de Bailly et

celle de Marat? la tête de Vergniaud ou de Condorcet et celle de

Camille Desmoulins? Et peut-on se désintéresser ainsi du culte pour

les pures victimes et de l'horreur pour les exécrables bourreaux par

une épitaphe de gloire sans choix et sans respect, qui ne fait

justice ni aux uns ni aux autres, en chantant l'_hosanna_ à la

Révolution et à la nation? Non, non, une telle épitaphe _pêle-mêle_

est un linceul jeté sur la fosse commune où l'on profane les cadavres

en les confondant! Il ne doit point y avoir de jugement d'ensemble sur

un champ de bataille couvert de morts, combattants, victimes ou

assassins, dont chacun a sa cause, son drapeau, sa foi, sa vertu, son

excuse, son crime à part et différents. Sur ce champ de bataille il y

a eu des vertus et des mensonges, des héroïsmes et des bassesses, des

égorgés et des égorgeurs, des abattoirs d'hommes et des champs de

bataille patriotiques, des héros et des scélérats. Illustrez,

plaignez, vengez, vénérez ce qui fut digne à jamais de la pitié, de

l'admiration, de l'immortalité dans l'avenir; réprouvez, flétrissez,

stigmatisez ce qui ne fut digne que du mépris ou de l'exécration de la

mémoire. La justice qui n'est pas individuelle n'est pas justice. Ces

condamnations ou ces absolutions en masse ne sont que de splendides

dénis de gloire aux victimes et des dénis de justice aux coupables. Un

historien n'a pas le droit de jeter ainsi son manteau sur les nudités

hideuses de son siècle et de dire: «Tout est bien,» quand le bien et

le mal sont là sous ses yeux, demandant chacun qu'on lui fasse sur la

terre la part que Dieu lui-même lui doit dans sa rétribution divine.

Vous faites croire ainsi au peuple qui vous lit que la légitimité de

la cause et que la grandeur du drame auxquels il participe justifient

et glorifient tous les acteurs de ce drame humain, qui laissent leur

tête et leur nom dans la lutte sur ce champ de honte ou de renommée

qu'on appelle les révolutions. C'est un enseignement propre à fausser

le jugement de ce peuple et non à le moraliser; c'est un mensonge à la

postérité, qui a droit à aimer ou à abhorrer selon les oeuvres; c'est

une offense à Dieu, dont vous faites mentir la justice dans votre

bouche; c'est un crime contre la conscience, dont vous étouffez la

voix par un chant de triomphe, au lieu de lui livrer les justes à

récompenser, les criminels à punir.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 81 / 256 题