Ce jugement est une ode plus qu'un arrêt. Il semble planer avec une
glorieuse amnistie sur toute la scène, et justifier ainsi dans une
commune auréole tous les actes et tous les acteurs. Ni les victimes ni
les bourreaux n'ont ainsi leur part de justice, de pitié ou de
réprobation, qui est le devoir et la vérité de l'histoire. Peut-on
jeter dans la même gémonie ou dans le même mausolée arrosé de larmes
la tête de Louis XVI et celle de Robespierre? la tête de Bailly et
celle de Marat? la tête de Vergniaud ou de Condorcet et celle de
Camille Desmoulins? Et peut-on se désintéresser ainsi du culte pour
les pures victimes et de l'horreur pour les exécrables bourreaux par
une épitaphe de gloire sans choix et sans respect, qui ne fait
justice ni aux uns ni aux autres, en chantant l'_hosanna_ à la
Révolution et à la nation? Non, non, une telle épitaphe _pêle-mêle_
est un linceul jeté sur la fosse commune où l'on profane les cadavres
en les confondant! Il ne doit point y avoir de jugement d'ensemble sur
un champ de bataille couvert de morts, combattants, victimes ou
assassins, dont chacun a sa cause, son drapeau, sa foi, sa vertu, son
excuse, son crime à part et différents. Sur ce champ de bataille il y
a eu des vertus et des mensonges, des héroïsmes et des bassesses, des
égorgés et des égorgeurs, des abattoirs d'hommes et des champs de
bataille patriotiques, des héros et des scélérats. Illustrez,
plaignez, vengez, vénérez ce qui fut digne à jamais de la pitié, de
l'admiration, de l'immortalité dans l'avenir; réprouvez, flétrissez,
stigmatisez ce qui ne fut digne que du mépris ou de l'exécration de la
mémoire. La justice qui n'est pas individuelle n'est pas justice. Ces
condamnations ou ces absolutions en masse ne sont que de splendides
dénis de gloire aux victimes et des dénis de justice aux coupables. Un
historien n'a pas le droit de jeter ainsi son manteau sur les nudités
hideuses de son siècle et de dire: «Tout est bien,» quand le bien et
le mal sont là sous ses yeux, demandant chacun qu'on lui fasse sur la
terre la part que Dieu lui-même lui doit dans sa rétribution divine.
Vous faites croire ainsi au peuple qui vous lit que la légitimité de
la cause et que la grandeur du drame auxquels il participe justifient
et glorifient tous les acteurs de ce drame humain, qui laissent leur
tête et leur nom dans la lutte sur ce champ de honte ou de renommée
qu'on appelle les révolutions. C'est un enseignement propre à fausser
le jugement de ce peuple et non à le moraliser; c'est un mensonge à la
postérité, qui a droit à aimer ou à abhorrer selon les oeuvres; c'est
une offense à Dieu, dont vous faites mentir la justice dans votre
bouche; c'est un crime contre la conscience, dont vous étouffez la
voix par un chant de triomphe, au lieu de lui livrer les justes à
récompenser, les criminels à punir.