Mon jugement final sur la Révolution à la dernière page des
_Girondins_, bien que vrai dans son ensemble, ne mérite ni de moi ni
des autres une telle indulgence ou une telle justification. Le voici:
«Avec Robespierre et Saint-Just finit la grande période de la
république. La seconde race des révolutionnaires commence. La
république tombe de la tragédie dans l'intrigue, du fanatisme dans la
cupidité. Au moment où tout se rapetisse, arrêtons-nous pour
contempler ce qui fut si grand.
«La révolution n'avait duré que cinq ans. Ces cinq années sont cinq
siècles pour la France. Jamais peut-être sur cette terre, à aucune
époque, sauf l'ère de l'incarnation de l'idée chrétienne, un pays ne
produisit, en un si court espace de temps, une pareille éruption
d'idées, d'hommes, de natures, de caractères, de talents, de crimes,
de vertus. Ni le siècle de Périclès à Athènes, ni le siècle de César
et d'Octave à Rome, ni le siècle de Charlemagne dans les Gaules et
dans la Germanie, ni le siècle de Léon X en Italie, ni le siècle de
Louis XIV en France, ni le siècle de Cromwell en Angleterre! On dirait
que la terre, en travail pour enfanter l'ordre progressif des
sociétés, fait un effort de fécondité comparable à l'oeuvre énergique
de régénération que la Providence veut accomplir. Sans parler des
précurseurs, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, les hommes
naissent comme des personnifications instantanées des choses qui
doivent se penser, se dire ou se faire. Mirabeau, la foudre;
Condorcet, le calcul; Vergniaud, l'élan; Danton, l'audace; Marat, la
fureur; madame Roland, l'enthousiasme; Charlotte Corday, la vengeance;
Robespierre, l'utopie; Saint-Just, le fanatisme de la Révolution. Et
derrière eux les hommes secondaires de chacun de ces groupes forment
un faisceau que la Révolution détache après l'avoir réuni, et dont
elle brise une à une toutes les tiges comme des outils ébréchés. La
lumière brille à tous les points de l'horizon à la fois. Les ténèbres
se replient. Les préjugés reculent. Les tyrannies tremblent. Les
peuples se lèvent. Les trônes croulent. L'Europe intimidée essaye de
frapper, et, frappée elle-même, recule pour regarder de loin ce
terrible spectacle.
«Ce combat est mille fois plus glorieux que les combats des armées qui
lui succèdent. 1789 a conquis au monde des vérités, au lieu de
conquérir à une nation de précaires accroissements de provinces. Il a
élargi le domaine de l'homme, au lieu d'élargir les limites d'un
territoire. On est fier d'être d'une race d'hommes à qui la Providence
a permis de concevoir de telles pensées, et d'être enfant d'un siècle
qui a imprimé l'impulsion à de tels mouvements de l'esprit humain. On
glorifie la France dans son intelligence, dans son rôle, dans son âme,
dans son sang! Les têtes tombent une à une, les unes justement, les
autres injustement, mais elles tombent toutes à l'oeuvre. On accuse ou
l'on absout. On pleure ou on maudit. Les individus sont innocents ou
coupables, touchants ou odieux, victimes ou bourreaux. L'action est
grande, et l'idée plane au-dessus de ses instruments comme une cause
juste sur les horreurs du champ de bataille. Après cinq ans, la
Révolution n'est plus qu'un vaste cimetière. Sur la tombe de chacune
de ses victimes, est écrit un mot qui la caractérise. Sur l'une,
_philosophie_. Sur l'autre, _éloquence_. Sur celle-ci, _génie_. Sur
celle-là, _courage_. Ici, _crime_. Là, _vertu_. Mais sur toutes il est
écrit: Mort pour l'avenir et Ouvrier de l'humanité.