XV.

Mon jugement final sur la Révolution à la dernière page des

_Girondins_, bien que vrai dans son ensemble, ne mérite ni de moi ni

des autres une telle indulgence ou une telle justification. Le voici:

«Avec Robespierre et Saint-Just finit la grande période de la

république. La seconde race des révolutionnaires commence. La

république tombe de la tragédie dans l'intrigue, du fanatisme dans la

cupidité. Au moment où tout se rapetisse, arrêtons-nous pour

contempler ce qui fut si grand.

«La révolution n'avait duré que cinq ans. Ces cinq années sont cinq

siècles pour la France. Jamais peut-être sur cette terre, à aucune

époque, sauf l'ère de l'incarnation de l'idée chrétienne, un pays ne

produisit, en un si court espace de temps, une pareille éruption

d'idées, d'hommes, de natures, de caractères, de talents, de crimes,

de vertus. Ni le siècle de Périclès à Athènes, ni le siècle de César

et d'Octave à Rome, ni le siècle de Charlemagne dans les Gaules et

dans la Germanie, ni le siècle de Léon X en Italie, ni le siècle de

Louis XIV en France, ni le siècle de Cromwell en Angleterre! On dirait

que la terre, en travail pour enfanter l'ordre progressif des

sociétés, fait un effort de fécondité comparable à l'oeuvre énergique

de régénération que la Providence veut accomplir. Sans parler des

précurseurs, de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, les hommes

naissent comme des personnifications instantanées des choses qui

doivent se penser, se dire ou se faire. Mirabeau, la foudre;

Condorcet, le calcul; Vergniaud, l'élan; Danton, l'audace; Marat, la

fureur; madame Roland, l'enthousiasme; Charlotte Corday, la vengeance;

Robespierre, l'utopie; Saint-Just, le fanatisme de la Révolution. Et

derrière eux les hommes secondaires de chacun de ces groupes forment

un faisceau que la Révolution détache après l'avoir réuni, et dont

elle brise une à une toutes les tiges comme des outils ébréchés. La

lumière brille à tous les points de l'horizon à la fois. Les ténèbres

se replient. Les préjugés reculent. Les tyrannies tremblent. Les

peuples se lèvent. Les trônes croulent. L'Europe intimidée essaye de

frapper, et, frappée elle-même, recule pour regarder de loin ce

terrible spectacle.

«Ce combat est mille fois plus glorieux que les combats des armées qui

lui succèdent. 1789 a conquis au monde des vérités, au lieu de

conquérir à une nation de précaires accroissements de provinces. Il a

élargi le domaine de l'homme, au lieu d'élargir les limites d'un

territoire. On est fier d'être d'une race d'hommes à qui la Providence

a permis de concevoir de telles pensées, et d'être enfant d'un siècle

qui a imprimé l'impulsion à de tels mouvements de l'esprit humain. On

glorifie la France dans son intelligence, dans son rôle, dans son âme,

dans son sang! Les têtes tombent une à une, les unes justement, les

autres injustement, mais elles tombent toutes à l'oeuvre. On accuse ou

l'on absout. On pleure ou on maudit. Les individus sont innocents ou

coupables, touchants ou odieux, victimes ou bourreaux. L'action est

grande, et l'idée plane au-dessus de ses instruments comme une cause

juste sur les horreurs du champ de bataille. Après cinq ans, la

Révolution n'est plus qu'un vaste cimetière. Sur la tombe de chacune

de ses victimes, est écrit un mot qui la caractérise. Sur l'une,

_philosophie_. Sur l'autre, _éloquence_. Sur celle-ci, _génie_. Sur

celle-là, _courage_. Ici, _crime_. Là, _vertu_. Mais sur toutes il est

écrit: Mort pour l'avenir et Ouvrier de l'humanité.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 79 / 256 题