Et ailleurs:
«Il caresse le peuple par ses parties ignobles. Il exagère le soupçon.
Il suscite l'envie. Il agace la colère. Il envenime la vengeance. Il
ouvre les veines du corps social pour guérir le mal; mais il en laisse
couler la vie, pure ou impure, avec indifférence, sans se jeter entre
les victimes et les bourreaux. Il livre à ce qu'il croit le besoin de
sa situation les têtes du roi, de la reine, de leur innocente soeur.
Il cède à la prétendue nécessité la tête de Vergniaud; la tête de
Danton, à la peur; des milliers de victimes, à la domination. Il
permet que son nom serve pendant dix-huit mois d'enseigne à l'échafaud
et de justification à la mort. Il espère racheter plus tard ce qui ne
se rachète jamais: le crime présent par les institutions futures. Il
s'enivre d'une perspective de félicité publique pendant que la France
palpite sur l'échafaud. Il veut extirper avec le fer toutes les
racines malfaisantes du sol social. Il se croit les droits de la
Providence parce qu'il a un sentiment et un plan dans son imagination.
Il prétend se mettre à la place de Dieu. Il veut être le génie
exterminateur et créateur de la Révolution. Il oublie que si chaque
homme se divinisait ainsi lui-même, il ne resterait à la fin qu'un
seul homme sur le globe, et que ce dernier des hommes serait
l'assassin de tous les autres! Il tache de sang les plus pures
doctrines. Il inspire à l'avenir l'effroi du règne du peuple, la
répugnance à l'institution de la république, le doute sur la liberté.
Il tombe enfin dans sa première lutte contre la terreur, parce qu'il
n'a pas conquis, en lui résistant dès le commencement, le droit et la
force de la dompter. Ses principes sont stériles et condamnés comme
ses proscriptions, et il meurt en s'écriant avec le découragement de
Brutus: «La république périt avec moi!» Il était en effet, en ce
moment, l'âme de la république. Elle s'évanouit dans son dernier
soupir. Si Robespierre s'était conservé pur et sans concession aux
égarements des démagogues jusqu'à cette crise de lassitude et de
remords, la république aurait survécu, rajeuni et triomphé en lui.
Elle cherchait un régulateur, il ne lui présentait qu'un complice. Il
lui présentait un Cromwell.
«Le suprême malheur de Robespierre en périssant ne fut pas tant de
périr et d'entraîner la république avec lui, que de ne pas léguer à la
démocratie, dans la mémoire d'un homme qui avait voulu la personnifier
avec le plus de foi, une de ces figures pures, éclatantes,
immortelles, qui vengent une cause de l'abandon du sort, et qui
protestent contre la ruine par l'admiration sans répugnance et sans
réserve qu'elles inspirent à la postérité. Il fallait à la république
un _Caton d'Utique_ dans le martyrologe de ses fondateurs: Robespierre
ne lui laissait qu'un _Marius_ moins l'épée. La démocratie avait
besoin d'une gloire qui rayonnât à jamais d'un nom d'homme sur son
berceau: Robespierre ne lui rappelait qu'une grande constance et un
grand remords. Ce fut la punition de l'homme, la punition du peuple,
celle du temps et celle aussi de l'avenir. Une cause n'est souvent
qu'un nom d'homme. La cause de la démocratie ne devait pas être
condamnée à voiler ou à justifier le sien. Le type de la démocratie
doit être magnanime, généreux, clément et incontestable comme la
vérité.»
C'est là mon dernier mot dans les _Girondins_ sur Robespierre. Je le
dirais plus sévèrement peut-être aujourd'hui, parce que j'ai vu son
ombre dans la rue en 1848; mais je ne le dirais pas plus juste.