XIII.

«Une intention droite au commencement; un dévouement volontaire au

peuple représentant à ses yeux la portion opprimée de l'humanité; un

attrait passionné pour une révolution qui devait rendre la liberté

aux opprimés, l'égalité aux humiliés, la fraternité à la famille

humaine; des travaux infatigables consacrés à se rendre digne d'être

un des premiers ouvriers de cette régénération; des humiliations

cruelles patiemment subies dans son nom, dans son talent, dans ses

idées, dans sa renommée, pour sortir de l'obscurité où le confinaient

les noms, les talents, les supériorités des Mirabeau, des Barnave, des

La Fayette; sa popularité conquise pièce à pièce et toujours déchirée

par la calomnie; sa retraite volontaire dans les rangs les plus

obscurs du peuple; sa vie usée dans toutes les privations; son

indigence, qui ne lui laissait partager avec sa famille, plus

indigente encore, que le morceau de pain que la nation donnait à ses

représentants; son désintéressement appelé hypocrisie par ceux qui

étaient incapables de le comprendre; son triomphe enfin: un trône

écroulé; le peuple affranchi; son nom associé à la victoire et aux

enthousiasmes de la multitude; mais l'anarchie déchirant à l'instant

le règne du peuple; d'indignes rivaux, tels que les Hébert et les

Marat, lui disputant la direction de la Révolution et la poussant à

sa ruine; une lutte criminelle de vengeances et de cruautés

s'établissant entre ces rivaux et lui pour se disputer l'empire de

l'opinion; des sacrifices coupables, faits, pendant trois ans, à cette

popularité qui avait voulu être nourrie de sang; la tête du roi

demandée et obtenue; celle de la reine; celle de la princesse

Élisabeth; celles de milliers de vaincus immolés après le combat; les

Girondins sacrifiés malgré l'estime qu'il portait à leurs principaux

orateurs; Danton lui-même, son plus fier émule, Camille Desmoulins,

son jeune disciple, jetés au peuple sur un soupçon, pour qu'il n'y eût

plus d'autre nom que le sien dans la bouche des patriotes; la

toute-puissance enfin obtenue dans l'opinion, mais à la condition de

la maintenir sans cesse par de nouveaux crimes; le peuple ne voulant

plus dans son législateur suprême qu'un accusateur; des aspirations à

la clémence refoulées par la prétendue nécessité d'immoler encore; une

tête demandée ou livrée au besoin de chaque jour; la victoire espérée

pour le lendemain, mais rien d'arrêté dans l'esprit pour consolider et

utiliser cette victoire; des idées confuses, contradictoires;

l'horreur de la tyrannie, et la nécessité de la dictature; des plans

imaginaires pleins de l'âme de la Révolution, mais sans organisation

pour les contenir, sans appui, sans force pour les faire durer; des

mots pour institutions; la vertu sur les lèvres et l'arrêt de mort

dans la main; un peuple fiévreux; une Convention servile; des comités

corrompus; la république reposant sur une seule tête; une vie odieuse;

une mort sans fruit; une mémoire souillée, un nom néfaste; le cri du

sang qu'on n'apaise plus, s'élevant dans la postérité contre lui:

toutes ces pensées assaillirent sans doute l'âme de Robespierre

pendant cet examen de son ambition. Il ne lui restait qu'une

ressource: c'était de s'offrir en exemple à la république, de dénoncer

au monde les hommes qui corrompaient la liberté, de mourir en les

combattant, et de léguer au peuple, sinon un gouvernement, au moins

une doctrine et un martyr. Il eut évidemment ce dernier rêve: mais

c'était un rêve. L'intention était haute, le courage grand, mais la

victime n'était pas assez pure même pour se sacrifier! C'est l'éternel

malheur des hommes qui ont taché leur nom du sang de leurs semblables

de ne pouvoir plus se laver même dans leur propre sang.» . . . . . . .

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 77 / 256 题