«Une intention droite au commencement; un dévouement volontaire au
peuple représentant à ses yeux la portion opprimée de l'humanité; un
attrait passionné pour une révolution qui devait rendre la liberté
aux opprimés, l'égalité aux humiliés, la fraternité à la famille
humaine; des travaux infatigables consacrés à se rendre digne d'être
un des premiers ouvriers de cette régénération; des humiliations
cruelles patiemment subies dans son nom, dans son talent, dans ses
idées, dans sa renommée, pour sortir de l'obscurité où le confinaient
les noms, les talents, les supériorités des Mirabeau, des Barnave, des
La Fayette; sa popularité conquise pièce à pièce et toujours déchirée
par la calomnie; sa retraite volontaire dans les rangs les plus
obscurs du peuple; sa vie usée dans toutes les privations; son
indigence, qui ne lui laissait partager avec sa famille, plus
indigente encore, que le morceau de pain que la nation donnait à ses
représentants; son désintéressement appelé hypocrisie par ceux qui
étaient incapables de le comprendre; son triomphe enfin: un trône
écroulé; le peuple affranchi; son nom associé à la victoire et aux
enthousiasmes de la multitude; mais l'anarchie déchirant à l'instant
le règne du peuple; d'indignes rivaux, tels que les Hébert et les
Marat, lui disputant la direction de la Révolution et la poussant à
sa ruine; une lutte criminelle de vengeances et de cruautés
s'établissant entre ces rivaux et lui pour se disputer l'empire de
l'opinion; des sacrifices coupables, faits, pendant trois ans, à cette
popularité qui avait voulu être nourrie de sang; la tête du roi
demandée et obtenue; celle de la reine; celle de la princesse
Élisabeth; celles de milliers de vaincus immolés après le combat; les
Girondins sacrifiés malgré l'estime qu'il portait à leurs principaux
orateurs; Danton lui-même, son plus fier émule, Camille Desmoulins,
son jeune disciple, jetés au peuple sur un soupçon, pour qu'il n'y eût
plus d'autre nom que le sien dans la bouche des patriotes; la
toute-puissance enfin obtenue dans l'opinion, mais à la condition de
la maintenir sans cesse par de nouveaux crimes; le peuple ne voulant
plus dans son législateur suprême qu'un accusateur; des aspirations à
la clémence refoulées par la prétendue nécessité d'immoler encore; une
tête demandée ou livrée au besoin de chaque jour; la victoire espérée
pour le lendemain, mais rien d'arrêté dans l'esprit pour consolider et
utiliser cette victoire; des idées confuses, contradictoires;
l'horreur de la tyrannie, et la nécessité de la dictature; des plans
imaginaires pleins de l'âme de la Révolution, mais sans organisation
pour les contenir, sans appui, sans force pour les faire durer; des
mots pour institutions; la vertu sur les lèvres et l'arrêt de mort
dans la main; un peuple fiévreux; une Convention servile; des comités
corrompus; la république reposant sur une seule tête; une vie odieuse;
une mort sans fruit; une mémoire souillée, un nom néfaste; le cri du
sang qu'on n'apaise plus, s'élevant dans la postérité contre lui:
toutes ces pensées assaillirent sans doute l'âme de Robespierre
pendant cet examen de son ambition. Il ne lui restait qu'une
ressource: c'était de s'offrir en exemple à la république, de dénoncer
au monde les hommes qui corrompaient la liberté, de mourir en les
combattant, et de léguer au peuple, sinon un gouvernement, au moins
une doctrine et un martyr. Il eut évidemment ce dernier rêve: mais
c'était un rêve. L'intention était haute, le courage grand, mais la
victime n'était pas assez pure même pour se sacrifier! C'est l'éternel
malheur des hommes qui ont taché leur nom du sang de leurs semblables
de ne pouvoir plus se laver même dans leur propre sang.» . . . . . . .