«Il y avait trop de sang versé entre le bonheur et lui. Une dictature
terrible ou un échafaud solennel étaient les seules images sur
lesquelles il pût désormais s'arrêter. Il cherchait à y échapper,
pendant les premiers jours de thermidor, par de longues excursions aux
environs de Paris. Accompagné de quelque confident ou seul, il errait
des journées entières sous les arbres de Meudon, de Saint-Cloud ou de
Viroflay. On eût dit qu'en s'éloignant de Paris, où roulaient les
charretées de victimes, il voulait mettre de l'espace entre le remords
et lui. Il portait ordinairement un livre sous son habit. C'était
habituellement un philosophe, tel que Rousseau, Raynal, Bernardin de
Saint-Pierre, ou des poëtes de sentiment, tels que Gessner et Young:
contraste étrange entre la douceur des images, la sérénité de la
nature et l'âpreté de l'âme. Il avait les rêveries et les
contemplations d'un philosophe au milieu des scènes de mort et des
proscriptions d'un Marius.
«On raconte que le 7 thermidor, la veille du jour où Robespierre
attendait l'arrivée de Saint-Just, et où il avait résolu de jouer sa
vie contre la restauration de la république, il alla une dernière fois
passer la journée entière à l'Ermitage de Jean-Jacques Rousseau, au
bord de la forêt de Montmorency. Venait-il chercher des inspirations
politiques sous les arbres à l'ombre desquels son maître avait écrit
le _Contrat social_? Venait-il faire hommage au philosophe d'une vie
qu'il allait donner à la cause de la démocratie? Nul ne le sait. Il
passa, dit-on, des heures entières le front dans ses deux mains,
accoudé contre la cloison rustique qui enclôt le petit jardin. Son
visage avait la contemplation du supplice et la lividité de la mort.
Ce fut l'agonie du remords, de l'ambition et du découragement.
Robespierre eut le temps de rassembler dans un seul et dernier regard
son passé, son présent, son lendemain, le sort de la république,
l'avenir du peuple et le sien. S'il mourut d'angoisses, de repentir et
d'anxiété, ce fut dans cette muette méditation.