Nous touchons au dénoûment de ce drame, le plus grand qui se soit joué
sur la terre entre les idées justes et les idées fausses, la vertu
mêlée de préjugés, le crime mêlé de vertus, la liberté entachée
d'oppression, l'émancipation accomplie par la tyrannie, les martyrs
déshonorés par les bourreaux, la raison déshonorée par les supplices.
Robespierre, qui a personnifié en lui cette mêlée d'abord sublime,
puis hideuse, des pensées et des passions, des philosophies et des
fureurs, des principes et des sophismes, des moralités privées et des
atrocités publiques, va périr sous la main non de ses ennemis, mais de
ses complices. On m'a reproché avec justice, je l'ai dit, d'avoir trop
flatté cette figure de sphinx de la Révolution. Il fallait dire trop
_étudié_. Cette étude même paraissait une faveur, car on a l'air
d'aimer ce qu'on regarde trop avec une curiosité complaisante. Ce
n'était que de l'étude, on a cru y voir de l'admiration. Les dernières
lignes de ce portrait cependant me semblent bien définir ce monstre de
sophisme. Les autres à côté de lui n'étaient que des démagogues; ils
n'avaient ni pensées justes ni pensées fausses, ils n'avaient que des
fureurs brutales. Ses crimes à lui avaient au moins une certaine
intellectualité qui les rendait non pas moins odieux, mais plus
intelligibles; ils avaient pour but une idée implacable, une idée
fausse, ce qu'on appelle une utopie, mais enfin une idée
impersonnelle, l'idée de tous les fanatiques devenus bourreaux à
toutes les époques de l'histoire des rénovations accomplies ou tentées
sur la terre.
Cette distinction entre lui et ses émules de proscriptions ne le
justifie pas, mais elle le caractérise; elle ne le rend que plus
odieux, parce qu'elle le rend plus responsable. C'était la pensée
égalitaire devenue homme, l'incarnation d'une impossibilité à laquelle
tend l'idéal, mais à laquelle la nature résiste, et qui n'est pas par
conséquent le plan divin des sociétés. Il prit le niveau pour
symbole, mais le seul niveau possible était la guillotine. À mesure
qu'il abattait une tête, une autre s'élevait, il fallait la niveler
encore; la sienne enfin dominait seule, il fallut la livrer.
Qu'on lise ces lignes qui sont mon arrêt sur lui tant reproché dans
les _Girondins_. On verra si je ne rendais pas justice à ses crimes,
tout en ne désavouant rien de ses stoïcismes privés. On doit justice
aux Nérons du peuple. L'histoire, qui doit l'exécration, ne doit pas
la calomnie.
Voici ce que j'en disais dans les _Girondins_: