Peut-on accuser légitimement d'affaiblir l'horreur contre les cruautés
populaires un livre qui a ainsi des gouttes de larmes à chaque goutte
de sang innocent répandu par la perversité des tribuns ou par le
vertige des démagogues? Ai-je laissé une seule tache de sang sur la
statue de la liberté? Et n'est-ce pas en grande partie à l'effet moral
de ce livre dans le peuple de Paris que nous devons d'avoir trouvé,
deux ans après, le peuple de Paris si bien préparé à recevoir les
conseils de la modération et de la justice et à le détourner si
facilement des voies de sang où la Convention l'avait précipité pour
le perdre? Je n'en doute pas, car ce livre, multiplié déjà à cent
milliers d'exemplaires, était partout dans les mains du peuple
pensant. Purifier une doctrine populaire, c'est bien mieux que la
combattre; car ce qui manque au peuple, ce n'est jamais la force,
c'est la vertu. Faire de la liberté une vertu, voilà la vraie
révolution. L'_Histoire des Girondins_ fut le miroir du peuple, en lui
montrant sa propre image dans sa laideur et dans sa beauté; c'était le
forcer à choisir entre l'horreur qu'il inspire sous les démagogues, et
l'estime de lui-même qui le dignifie sous les hommes d'État de
l'honnêteté et de la magnanimité. Il n'a jamais besoin de tribuns que
dans sa servitude. Dans sa victoire il ne lui faut que des modérateurs
courageux. Sur la pente des abîmes la vraie force est de s'arrêter. Il
eut cette force à la seconde république. À quoi la dut-il? Au tableau
vrai de sa première république. Croyez-moi, calomniateurs de cette
histoire, laissez-lui ce livre au lieu de le redouter: c'est l'école
des peuples. Il est plein d'imperfections, sans doute, parce que c'est
un homme d'un talent borné qui l'a écrit; mais il est plein de leçons,
parce que c'est Dieu qui les donne. Vous avez assez d'histoires de la
Révolution écrites par des apologistes de la terreur, laissez-lui-en
une écrite par un apologiste de l'humanité!