«On coupa ensuite ses longs cheveux blonds, qui tombèrent à ses pieds
comme la couronne de sa jeunesse. Les femmes de sa suite funèbre et
les exécuteurs eux-mêmes se les partagèrent. On lui lia les mains. On
la fit monter après toutes sur le dernier banc de la charrette qui
fermait le cortége. On voulut que son supplice fût multiplié par les
vingt-deux coups qui tomberaient sur ces têtes d'aristocrates. Le
peuple rassemblé pour insulter resta muet sur son passage. La beauté
de la princesse transfigurée par la paix intérieure, son innocence de
tout ce qui avait dépopularisé la cour, sa jeunesse sacrifiée à
l'amitié qu'elle portait à son frère, son dévouement volontaire au
cachot et à l'échafaud de sa famille, en faisaient la plus pure
victime de la royauté. Il était glorieux à la famille royale d'offrir
cette victime sans tache, impie au peuple de la demander. Un remords
secret mordait tous les coeurs. Le bourreau allait donner en elle des
reliques au trône et une sainte à la royauté. Ses compagnes la
vénéraient déjà avant le ciel. Fières de mourir avec l'innocence,
elles s'approchèrent toutes humblement de la princesse avant de
monter, une à une, sur l'échafaud, et lui demandèrent la consolation
de l'embrasser. Les exécuteurs n'osèrent refuser à des femmes ce
qu'ils avaient refusé à Hérault de Séchelles et à Danton. La princesse
embrassa toutes les condamnées à mesure qu'elles montaient à
l'échelle. Après ce baise-main funèbre, elle livra sa tête au couteau.
Chaste au milieu des séductions de la beauté et de la jeunesse,
pieuse et pure dans une cour légère, humble dans les grandeurs,
patiente dans les cachots, fière devant le supplice, Madame Élisabeth
laissa par sa vie et par sa mort un modèle d'innocence sur les marches
du trône, un exemple à l'amitié, une admiration au monde, un opprobre
éternel à la république.»
Amnistier de tels crimes sous prétexte des nécessités
révolutionnaires, ce serait déshonorer à jamais toutes les
révolutions, car aucune révolution ne vaut le sang d'un juste; et
quand le juste est une femme, sans autre crime que son nom, sa beauté,
son innocence, sa jeunesse, dont on a immolé toute la famille,
l'histoire qui atténuerait l'horreur contre ce forfait serait pire que
les bourreaux qui le commirent.
Non, je n'ai pas eu de telles faiblesses envers le comité de salut
public qui contre-signa de telles concessions de têtes à la cruauté du
peuple! Que cette lâcheté retombe à jamais sur sa mémoire! Le peuple
n'en veut accepter ni l'hommage ni l'expiation. La justice divine n'a
pas d'amnistie contre les lâches!