«Il était minuit. On eût dit que le jour n'avait pas assez d'heures
pour l'impatience du tribunal. Le vice-président attendait Madame
Élisabeth, et l'interrogea sans témoins. On lui laissa prendre ensuite
quelques heures de sommeil sur la même couche où Marie-Antoinette
avait endormi son agonie. Le lendemain, on la conduisit au tribunal,
accompagnée de vingt-quatre accusés de tout âge et de tout sexe,
choisis pour inspirer au peuple le souvenir et le ressentiment de la
cour. De ce nombre étaient mesdames de Sénozan, de Montmorency, de
Canisy, de Montmorin, le fils de madame de Montmorin, âgé de dix-huit
ans, M. de Loménie, ancien ministre de la guerre, et un vieux
courtisan de Versailles, le comte de Sourdeval. «De quoi se
plaindrait-elle? dit l'accusateur public en voyant ce cortége de
femmes des noms les plus illustres groupé autour de la soeur de Louis
XVI. En se voyant au pied de la guillotine entourée de cette fidèle
noblesse, elle pourra se croire encore à Versailles.»
«Les accusations furent dérisoires, les réponses dédaigneuses. «Vous
appelez mon frère un tyran, dit la soeur de Louis XVI à l'accusateur
et aux juges; s'il eût été ce que vous dites, vous ne seriez pas où
vous êtes ni moi devant vous!» Elle entendit son arrêt sans étonnement
et sans douleur. Elle demanda pour toute grâce un prêtre fidèle à sa
foi pour sceller sa mort du pardon divin. Cette consolation lui fut
refusée. Elle y suppléa par la prière et par le sacrifice de sa vie.
Longtemps avant l'heure du supplice, elle entra dans le cachot commun
pour encourager ses compagnes. Elle présida avec une sollicitude
touchante à la toilette funèbre des femmes qui allaient mourir avec
elle. Sa dernière pensée fut un scrupule de pudeur. Elle donna la
moitié de son fichu à une jeune condamnée, et le noua de ses propres
mains pour que la chasteté ne fût pas profanée même dans la mort.