XXV.

Ce qu'il y a de remarquable dans ce jugement sur le duc d'Orléans,

c'est que son fils, alors roi, Louis-Philippe, ne protesta pas contre

mon arrêt historique. Quelques jours après l'apparition des

_Girondins_, ce prince, que je ne voyais pas, mais avec qui j'avais

quelques rapports indirects, me fit dire par M. _Vatout_, son

confident et son bibliothécaire, qu'il avait lu les _Girondins_, et

qu'il me remerciait de la justice rendue à son père. Louis-Philippe

prouva dans une autre occasion plus solennelle qu'il n'acceptait rien

des opinions et des actes de son père; qu'il croyait à des vertus

domestiques et même publiques en lui, particulièrement à la chaleur de

ses sentiments paternels et à son dévouement stoïque à la république,

mais qu'il n'acceptait ni la responsabilité de ses faiblesses devant

la terreur, ni l'hérédité de son vote lâche et dénaturé contre son roi

et son parent.

Le ciel m'est témoin que dans mon jugement d'historien sur le duc

d'Orléans (Égalité), jugement que quelques âmes inflexibles ont trouvé

trop doux, je ne fus influencé en rien par le désir de complaire au

roi Louis-Philippe, qui régnait alors sur la France, et dont j'aurais

pu ou briguer la faveur ou redouter la vengeance. Non, ces bassesses

n'approchent même pas de mes pensées; mais je fus et je suis resté

influencé en effet et incliné vers l'indulgence par cet esprit de

famille qu'on respire dans son enfance, et par ces traditions

domestiques qui forment le premier pli de la mémoire dans les enfants

attentifs aux récits de leur mère. Ma mère, élevée dans le palais même

de Saint-Cloud et dans la familiarité des enfants du prince, du même

âge qu'elle, avait des occasions quotidiennes de voir le duc d'Orléans

(avant que la Révolution l'eût encore entraîné et souillé dans ses

excès), et de le voir entre la princesse sa femme et ses enfants, dans

ces intimités caressantes qui donnent la grâce de la nature aux

heureux pères d'une nombreuse famille, dans les palais comme dans les

chaumières. Elle avait conservé, indépendamment de la reconnaissance,

un vif sentiment de l'amabilité, de l'élégance et de la bonté

familière de ce malheureux prince; et, tout en déplorant, comme

royaliste, les entraînements et les complicités presque parricides de

Philippe-Égalité, elle ne pouvait s'empêcher de nous le peindre sous

les traits d'un jeune père de famille accompli dans son intérieur, et

d'attribuer à sa faiblesse, plus qu'à sa nature, les égarements et les

crimes qui flétrirent plus tard son nom. Ces impressions, recueillies

par un enfant de la bouche d'une mère, revivaient à mon insu dans

l'homme fait et dans l'historien; elles mirent quelque pitié et

peut-être quelque justice sous ma plume. L'indulgence, en parlant des

hommes faibles, est aussi une justice. Voilà ce que Louis-Philippe

reconnut en moi dans le portrait de son père et dans mon jugement sur

lui, voilà le sentiment dont il me fit remercier par son confident.

Sa fin fut tour à tour hideuse et stoïque. Voilà comment me la

dépeignait un des rares témoins de ses derniers moments:

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 59 / 256 题