Ce qu'il y a de remarquable dans ce jugement sur le duc d'Orléans,
c'est que son fils, alors roi, Louis-Philippe, ne protesta pas contre
mon arrêt historique. Quelques jours après l'apparition des
_Girondins_, ce prince, que je ne voyais pas, mais avec qui j'avais
quelques rapports indirects, me fit dire par M. _Vatout_, son
confident et son bibliothécaire, qu'il avait lu les _Girondins_, et
qu'il me remerciait de la justice rendue à son père. Louis-Philippe
prouva dans une autre occasion plus solennelle qu'il n'acceptait rien
des opinions et des actes de son père; qu'il croyait à des vertus
domestiques et même publiques en lui, particulièrement à la chaleur de
ses sentiments paternels et à son dévouement stoïque à la république,
mais qu'il n'acceptait ni la responsabilité de ses faiblesses devant
la terreur, ni l'hérédité de son vote lâche et dénaturé contre son roi
et son parent.
Le ciel m'est témoin que dans mon jugement d'historien sur le duc
d'Orléans (Égalité), jugement que quelques âmes inflexibles ont trouvé
trop doux, je ne fus influencé en rien par le désir de complaire au
roi Louis-Philippe, qui régnait alors sur la France, et dont j'aurais
pu ou briguer la faveur ou redouter la vengeance. Non, ces bassesses
n'approchent même pas de mes pensées; mais je fus et je suis resté
influencé en effet et incliné vers l'indulgence par cet esprit de
famille qu'on respire dans son enfance, et par ces traditions
domestiques qui forment le premier pli de la mémoire dans les enfants
attentifs aux récits de leur mère. Ma mère, élevée dans le palais même
de Saint-Cloud et dans la familiarité des enfants du prince, du même
âge qu'elle, avait des occasions quotidiennes de voir le duc d'Orléans
(avant que la Révolution l'eût encore entraîné et souillé dans ses
excès), et de le voir entre la princesse sa femme et ses enfants, dans
ces intimités caressantes qui donnent la grâce de la nature aux
heureux pères d'une nombreuse famille, dans les palais comme dans les
chaumières. Elle avait conservé, indépendamment de la reconnaissance,
un vif sentiment de l'amabilité, de l'élégance et de la bonté
familière de ce malheureux prince; et, tout en déplorant, comme
royaliste, les entraînements et les complicités presque parricides de
Philippe-Égalité, elle ne pouvait s'empêcher de nous le peindre sous
les traits d'un jeune père de famille accompli dans son intérieur, et
d'attribuer à sa faiblesse, plus qu'à sa nature, les égarements et les
crimes qui flétrirent plus tard son nom. Ces impressions, recueillies
par un enfant de la bouche d'une mère, revivaient à mon insu dans
l'homme fait et dans l'historien; elles mirent quelque pitié et
peut-être quelque justice sous ma plume. L'indulgence, en parlant des
hommes faibles, est aussi une justice. Voilà ce que Louis-Philippe
reconnut en moi dans le portrait de son père et dans mon jugement sur
lui, voilà le sentiment dont il me fit remercier par son confident.
Sa fin fut tour à tour hideuse et stoïque. Voilà comment me la
dépeignait un des rares témoins de ses derniers moments: