«La Révolution n'était pas une conjuration, elle était une doctrine;
elle ne se vendit pas à un homme, elle se dévoua à une idée. La voir
tout entière dans le duc d'Orléans, c'est trop grandir l'homme ou
c'est trop rabaisser l'événement. À l'exception des premières
agitations populaires de Paris, on n'aperçoit clairement ni son nom,
ni sa main, ni son or dans aucune des journées décisives. Il rêva
peut-être un moment une couronne votée d'acclamation par la faveur
publique. Il jouit peut-être avec une satisfaction coupable de
l'abaissement et des terreurs d'une reine et d'une cour qui l'avaient
humilié. Il ne tarda pas à comprendre que la Révolution ne
couronnerait personne, et qu'elle entraînerait avec le trône tous ses
prétendants et tous les survivants de la royauté. Il se repentit
alors; les infortunes de Louis XVI l'attendrirent. Il voulut de bonne
foi se réconcilier avec le roi et soutenir la constitution. Le roi
l'accueillait, mais les insultes des courtisans et les antipathies de
la cour le repoussèrent. Il prit les opinions extrêmes pour un asile.
Il s'y jeta par désespoir. Il n'y trouva que les ombrages et les
injures des chefs populaires, qui ne lui pardonnaient pas son nom.
Danton l'abandonna; Robespierre affecta de le craindre; Marat le
dénonça; Camille Desmoulins le montra du doigt aux terroristes. Les
Girondins l'accusèrent, les Montagnards le livrèrent à l'échafaud.
«Il subit toutes ces phases de sa fortune avec le stoïcisme d'un
prince qui ne demande à sa patrie que le titre de citoyen, et à la
république que l'honneur de mourir pour elle. Il mourut sans adresser
un reproche à cette cause, et comme si l'ingratitude des républiques
était la couronne civique de leurs fondateurs. Il s'était dès lors
désintéressé de son rang et donné tout entier au peuple ou comme
serviteur, ou comme victime. Malheureusement pour sa mémoire, il se
donna aussi comme juge dans un procès où la nature le récusait. Le
peuple, en le frappant, l'en punit moins sévèrement que la postérité.
«Si quelqu'un suivit en aveugle, mais avec invariabilité et constance,
la marche de la Révolution, jusqu'au terme et sans demander où elle
conduisait, ce fut le duc d'Orléans. Il fut l'Oedipe de la famille des
Bourbons. Homme faible, parent coupable, irréprochable patriote,
suicide de sa renommée, il réalisa en lui ce mot de Danton: «Périsse
notre mémoire, et que la république soit sauvée!» Lâche s'il fit ce
sacrifice à sa popularité, cruel s'il le fit à son opinion, odieux
s'il le fit à son ambition, il a emporté le secret de sa conduite
politique devant Dieu. Dans le doute de ses motifs, l'histoire
elle-même peut douter.
«Il y a dans les mouvements d'une révolution une grandeur qui se
communique aux caractères, et qui grandit quelquefois les âmes les
plus vulgaires à la proportion des événements auxquels elles
participent. Les hommes légers au commencement de l'action deviennent
peu à peu sérieux, dévoués, tragiques comme la pensée qui les
enveloppe et les élève dans son tourbillon. Le duc d'Orléans fut
peut-être un de ces hommes. Sa vie, désordonnée au commencement,
tragique à la fin, commença comme un scandale, se poursuivit comme une
trame, et finit comme un acte de résignation. Ainsi que Brutus, son
modèle et son erreur, il restera éternellement problématique aux yeux
de la postérité. Mais elle en tirera cette grande leçon: c'est que,
quand l'opinion et la nature se combattent dans le coeur d'un citoyen,
c'est la nature qu'il faut écouter; car l'opinion se trompe souvent,
et la nature est infaillible. D'ailleurs les fautes que l'on commet
contre l'opinion, le coeur humain les pardonne et quelquefois les
admire; mais les fautes que l'on commet contre la nature, Dieu les
réprouve, et les hommes ne les pardonnent jamais.»