XXIV.

«La Révolution n'était pas une conjuration, elle était une doctrine;

elle ne se vendit pas à un homme, elle se dévoua à une idée. La voir

tout entière dans le duc d'Orléans, c'est trop grandir l'homme ou

c'est trop rabaisser l'événement. À l'exception des premières

agitations populaires de Paris, on n'aperçoit clairement ni son nom,

ni sa main, ni son or dans aucune des journées décisives. Il rêva

peut-être un moment une couronne votée d'acclamation par la faveur

publique. Il jouit peut-être avec une satisfaction coupable de

l'abaissement et des terreurs d'une reine et d'une cour qui l'avaient

humilié. Il ne tarda pas à comprendre que la Révolution ne

couronnerait personne, et qu'elle entraînerait avec le trône tous ses

prétendants et tous les survivants de la royauté. Il se repentit

alors; les infortunes de Louis XVI l'attendrirent. Il voulut de bonne

foi se réconcilier avec le roi et soutenir la constitution. Le roi

l'accueillait, mais les insultes des courtisans et les antipathies de

la cour le repoussèrent. Il prit les opinions extrêmes pour un asile.

Il s'y jeta par désespoir. Il n'y trouva que les ombrages et les

injures des chefs populaires, qui ne lui pardonnaient pas son nom.

Danton l'abandonna; Robespierre affecta de le craindre; Marat le

dénonça; Camille Desmoulins le montra du doigt aux terroristes. Les

Girondins l'accusèrent, les Montagnards le livrèrent à l'échafaud.

«Il subit toutes ces phases de sa fortune avec le stoïcisme d'un

prince qui ne demande à sa patrie que le titre de citoyen, et à la

république que l'honneur de mourir pour elle. Il mourut sans adresser

un reproche à cette cause, et comme si l'ingratitude des républiques

était la couronne civique de leurs fondateurs. Il s'était dès lors

désintéressé de son rang et donné tout entier au peuple ou comme

serviteur, ou comme victime. Malheureusement pour sa mémoire, il se

donna aussi comme juge dans un procès où la nature le récusait. Le

peuple, en le frappant, l'en punit moins sévèrement que la postérité.

«Si quelqu'un suivit en aveugle, mais avec invariabilité et constance,

la marche de la Révolution, jusqu'au terme et sans demander où elle

conduisait, ce fut le duc d'Orléans. Il fut l'Oedipe de la famille des

Bourbons. Homme faible, parent coupable, irréprochable patriote,

suicide de sa renommée, il réalisa en lui ce mot de Danton: «Périsse

notre mémoire, et que la république soit sauvée!» Lâche s'il fit ce

sacrifice à sa popularité, cruel s'il le fit à son opinion, odieux

s'il le fit à son ambition, il a emporté le secret de sa conduite

politique devant Dieu. Dans le doute de ses motifs, l'histoire

elle-même peut douter.

«Il y a dans les mouvements d'une révolution une grandeur qui se

communique aux caractères, et qui grandit quelquefois les âmes les

plus vulgaires à la proportion des événements auxquels elles

participent. Les hommes légers au commencement de l'action deviennent

peu à peu sérieux, dévoués, tragiques comme la pensée qui les

enveloppe et les élève dans son tourbillon. Le duc d'Orléans fut

peut-être un de ces hommes. Sa vie, désordonnée au commencement,

tragique à la fin, commença comme un scandale, se poursuivit comme une

trame, et finit comme un acte de résignation. Ainsi que Brutus, son

modèle et son erreur, il restera éternellement problématique aux yeux

de la postérité. Mais elle en tirera cette grande leçon: c'est que,

quand l'opinion et la nature se combattent dans le coeur d'un citoyen,

c'est la nature qu'il faut écouter; car l'opinion se trompe souvent,

et la nature est infaillible. D'ailleurs les fautes que l'on commet

contre l'opinion, le coeur humain les pardonne et quelquefois les

admire; mais les fautes que l'on commet contre la nature, Dieu les

réprouve, et les hommes ne les pardonnent jamais.»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 58 / 256 题