«Deux prêtres, l'abbé Lambert et l'abbé Lothringer, les mêmes qui
avaient entretenu les Girondins pendant la dernière nuit, attendaient
au coin du feu, dans le grand cachot, en causant avec les porte-clefs
et les gendarmes, l'heure où les accusés redescendraient du tribunal.
Ils virent entrer le duc d'Orléans, non plus avec cette impassibilité
extérieure que tout homme de courage commande à sa contenance devant
le regard de ses ennemis, mais dans le désordre d'un homme indigné de
l'injustice des hommes, et qui s'épanche, à l'abri des cachots, devant
lui-même et devant Dieu. Sa démarche était rapide, ses gestes saccadés
et brefs, son visage enflammé par la colère. D'involontaires
exclamations sortaient inachevées de ses lèvres; il levait les yeux au
ciel et se promenait à grands pas autour du cachot. «Les scélérats!»
s'écriait-il en s'arrêtant quelquefois comme devant une pensée
soudaine et comme devant une apparition, «les scélérats! je leur ai
tout donné, rang, fortune, ambition, honneur, renommée de ma maison
dans l'avenir, répugnance même de la nature et de la conscience à
condamner leurs ennemis!... et voilà la récompense qu'ils me
gardaient!... Ah! si j'avais agi, comme ils le disent, par ambition,
que je serais malheureux maintenant! mais c'était par une ambition
plus haute qu'un trône, par l'ambition de la liberté de mon pays et de
la félicité de mes semblables! Eh bien, vive la république!... ce cri
sortira de mon cachot comme il est sorti de mon palais.» Puis il
s'attendrissait sur ses enfants emprisonnés ou proscrits. Il les
appelait comme s'il eût été seul. Il parlait tout haut et frappait du
pied les dalles, des mains les murs de son cachot.»