«Soit obsession et lassitude, soit inspiration tardive de l'échafaud,
dont chaque tour de roue le rapprochait, le prince s'inclina devant le
ministre de Dieu, et murmura quelques mots qui se perdirent dans le
bruit de la foule et dans le mystère du sacrement. Il reçut, dans
l'attitude du respect et du recueillement, le pardon du ciel, à
quelques pas de l'échafaud d'où Louis XVI avait envoyé le sien à ses
ennemis. Le prince était vêtu avec élégance et avec cette imitation du
costume étranger qu'il avait affectée dès sa jeunesse. Descendu de la
charrette et monté sur le plancher de la guillotine, les valets du
bourreau voulurent tirer ses bottes étroites et collées à ses jambes.
«Non, non, leur dit-il avec sang-froid, vous les tirerez plus aisément
après; dépêchons-nous, dépêchons-nous!» Il regarda sans pâlir le
tranchant du fer. Il mourut avec une sécurité qui ressemblait à une
révélation de l'avenir. Était-ce le stoïcisme du caractère? ou la
conviction du républicain? ou l'arrière-pensée du père ambitieux pour
ses fils, qui prévoit qu'une nation inconstante lui rendra un trône
pour quelques gouttes de sang? Tout est resté inexplicable de ce
prince. Sa mémoire elle-même est un problème qui fait craindre à
l'historien de manquer de justice ou de réprobation en la jugeant.
L'époque où nous écrivons nous-même n'est pas propice à ce jugement.
Son fils règne sur la France. L'indulgence pour la mémoire du père
pourrait ressembler à une flatterie du succès, la sévérité à un
ressentiment d'une théorie. Ainsi la crainte de paraître servile ou la
crainte de paraître hostile risquent également de rendre injuste
l'écrivain qui penserait uniquement à ce jour. Mais la justice que
l'on doit à la mort et la vérité qu'on doit à l'histoire passent avant
ces retours que l'écrivain peut faire sur son propre temps. Il doit
braver, pour rester équitable, le soupçon d'inimitié comme le soupçon
d'adulation. La mémoire des morts n'est pas une monnaie de trafic
entre les mains des vivants.
«Comme républicain, ce prince a été, selon nous, calomnié. Tous les
partis se sont, pour ainsi dire, accordé mutuellement son nom pour en
faire l'objet d'une injure et d'une exécration communes: les
royalistes, parce qu'il fut un des plus grands moteurs de la
Révolution; les républicains, parce que sa mort fut une des plus
odieuses ingratitudes de la république; le peuple, parce qu'il était
prince; les aristocrates, parce qu'il s'était fait peuple; les
factieux, parce qu'il refusa de prêter son nom à leurs conspirations
alternatives contre la patrie; tous, parce qu'il voulut imiter cette
gloire suspecte qu'on appelle l'héroïsme de Brutus. Aux yeux des
hommes impartiaux, s'il vota la mort du roi par conviction et par
républicanisme, cette conviction répugnait au sentiment et ressemblait
à un attentat contre la nature. Mais la haine avait assez de vérités
cruelles à verser sur son nom pour s'épargner les calomnies et les
rumeurs. À mesure que la Révolution se dépouille de ses obscurités et
que chaque parti lègue en mourant ses confidences à l'histoire, la
mémoire du duc d'Orléans se dépouille des trames, des complicités,
des trahisons, des crimes et de l'importance qu'on lui a prêtés. La
Révolution ne lui doit ni tant de reconnaissance ni tant de haine. Il
fut un instrument tour à tour employé et brisé par elle. Il n'en fut
ni l'auteur, ni le maître, ni le Judas, ni le Cromwell.