XXIII.

«Soit obsession et lassitude, soit inspiration tardive de l'échafaud,

dont chaque tour de roue le rapprochait, le prince s'inclina devant le

ministre de Dieu, et murmura quelques mots qui se perdirent dans le

bruit de la foule et dans le mystère du sacrement. Il reçut, dans

l'attitude du respect et du recueillement, le pardon du ciel, à

quelques pas de l'échafaud d'où Louis XVI avait envoyé le sien à ses

ennemis. Le prince était vêtu avec élégance et avec cette imitation du

costume étranger qu'il avait affectée dès sa jeunesse. Descendu de la

charrette et monté sur le plancher de la guillotine, les valets du

bourreau voulurent tirer ses bottes étroites et collées à ses jambes.

«Non, non, leur dit-il avec sang-froid, vous les tirerez plus aisément

après; dépêchons-nous, dépêchons-nous!» Il regarda sans pâlir le

tranchant du fer. Il mourut avec une sécurité qui ressemblait à une

révélation de l'avenir. Était-ce le stoïcisme du caractère? ou la

conviction du républicain? ou l'arrière-pensée du père ambitieux pour

ses fils, qui prévoit qu'une nation inconstante lui rendra un trône

pour quelques gouttes de sang? Tout est resté inexplicable de ce

prince. Sa mémoire elle-même est un problème qui fait craindre à

l'historien de manquer de justice ou de réprobation en la jugeant.

L'époque où nous écrivons nous-même n'est pas propice à ce jugement.

Son fils règne sur la France. L'indulgence pour la mémoire du père

pourrait ressembler à une flatterie du succès, la sévérité à un

ressentiment d'une théorie. Ainsi la crainte de paraître servile ou la

crainte de paraître hostile risquent également de rendre injuste

l'écrivain qui penserait uniquement à ce jour. Mais la justice que

l'on doit à la mort et la vérité qu'on doit à l'histoire passent avant

ces retours que l'écrivain peut faire sur son propre temps. Il doit

braver, pour rester équitable, le soupçon d'inimitié comme le soupçon

d'adulation. La mémoire des morts n'est pas une monnaie de trafic

entre les mains des vivants.

«Comme républicain, ce prince a été, selon nous, calomnié. Tous les

partis se sont, pour ainsi dire, accordé mutuellement son nom pour en

faire l'objet d'une injure et d'une exécration communes: les

royalistes, parce qu'il fut un des plus grands moteurs de la

Révolution; les républicains, parce que sa mort fut une des plus

odieuses ingratitudes de la république; le peuple, parce qu'il était

prince; les aristocrates, parce qu'il s'était fait peuple; les

factieux, parce qu'il refusa de prêter son nom à leurs conspirations

alternatives contre la patrie; tous, parce qu'il voulut imiter cette

gloire suspecte qu'on appelle l'héroïsme de Brutus. Aux yeux des

hommes impartiaux, s'il vota la mort du roi par conviction et par

républicanisme, cette conviction répugnait au sentiment et ressemblait

à un attentat contre la nature. Mais la haine avait assez de vérités

cruelles à verser sur son nom pour s'épargner les calomnies et les

rumeurs. À mesure que la Révolution se dépouille de ses obscurités et

que chaque parti lègue en mourant ses confidences à l'histoire, la

mémoire du duc d'Orléans se dépouille des trames, des complicités,

des trahisons, des crimes et de l'importance qu'on lui a prêtés. La

Révolution ne lui doit ni tant de reconnaissance ni tant de haine. Il

fut un instrument tour à tour employé et brisé par elle. Il n'en fut

ni l'auteur, ni le maître, ni le Judas, ni le Cromwell.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 57 / 256 题