XXII.

«À trois heures on vint le prendre pour l'échafaud. Les détenus de la

Conciergerie, presque tous ennemis du rôle et du nom du duc d'Orléans

dans la Révolution, se pressaient en foule dans les préaux, dans les

corridors, dans les guichets, pour le voir passer. Il était escorté de

six gendarmes le sabre nu. À sa démarche, à son attitude, au port de

son front, à l'énergie de son pas sur les dalles, on l'eût pris pour

un soldat marchant au feu plutôt que pour un condamné qu'on mène au

supplice. L'abbé Lothringer monta avec lui et trois autres condamnés

sur la charrette. Des escadrons de gendarmerie à cheval formaient le

cortége. Le char roulait lentement. Tous les regards cherchaient le

prince, les uns comme une vengeance, les autres comme une expiation.

Il n'eut jamais autant que ce jour suprême la noblesse et la dignité

de son rang. Il était redevenu prince par le sentiment de mourir en

citoyen. Il portait fièrement la tête; il promenait, avec toute sa

liberté d'esprit, des regards indifférents sur la multitude. Il

détournait l'oreille des exhortations du prêtre, qui ne cessait de

l'obséder. Un embarras de rue ou un raffinement de cruauté fit arrêter

un moment la charrette sur la place du Palais-Royal, devant la cour de

sa demeure. «Pourquoi donc s'arrête-t-on là? demanda-t-il.--«C'est

pour te faire contempler ton palais, lui répondit l'ecclésiastique. Tu

le vois, la route s'abrége, le but approche, songe à ta conscience et

confesse-toi.» Le prince, sans répondre, regarda longtemps les

fenêtres de cette demeure où il avait fomenté tous les germes de la

Révolution, savouré tous les désordres de sa jeunesse et cultivé tous

les attachements de la famille. L'inscription de _Propriété

nationale_, gravée sur la porte du Palais-Royal à la place de ses

armoiries, lui fit comprendre que la république avait partagé ses

dépouilles avant sa mort, et que ce toit et ces jardins n'abriteraient

plus même ses enfants. Cette image de l'indigence et de la

proscription de sa race le frappa plus que la hache du bourreau. Sa

tête se pencha sur sa poitrine comme si elle eût été déjà détachée du

tronc, et il regarda d'un autre côté.

«Il continua ainsi, abattu et muet, jusqu'à l'entrée de la place de la

Révolution par la rue Royale. L'aspect de la foule qui couvrait la

place et le roulement des tambours à son approche lui firent relever

la tête, de peur qu'on ne prît sa tristesse pour de la faiblesse. Le

prêtre continuait à le presser plus vivement d'accepter les secours de

son ministère. «Incline-toi devant Dieu et accuse tes fautes.--Eh! le

puis-je au milieu de cette foule et de ce bruit? Est-ce là le lieu du

repentir ou du courage? répondit le prince.--Eh bien, répliqua le

prêtre, confesse-moi celle de tes fautes qui pèse le plus sur ta vie:

Dieu te tiendra compte de l'intention et de l'impossibilité, et je te

pardonnerai en son nom.»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 56 / 256 题