«À trois heures on vint le prendre pour l'échafaud. Les détenus de la
Conciergerie, presque tous ennemis du rôle et du nom du duc d'Orléans
dans la Révolution, se pressaient en foule dans les préaux, dans les
corridors, dans les guichets, pour le voir passer. Il était escorté de
six gendarmes le sabre nu. À sa démarche, à son attitude, au port de
son front, à l'énergie de son pas sur les dalles, on l'eût pris pour
un soldat marchant au feu plutôt que pour un condamné qu'on mène au
supplice. L'abbé Lothringer monta avec lui et trois autres condamnés
sur la charrette. Des escadrons de gendarmerie à cheval formaient le
cortége. Le char roulait lentement. Tous les regards cherchaient le
prince, les uns comme une vengeance, les autres comme une expiation.
Il n'eut jamais autant que ce jour suprême la noblesse et la dignité
de son rang. Il était redevenu prince par le sentiment de mourir en
citoyen. Il portait fièrement la tête; il promenait, avec toute sa
liberté d'esprit, des regards indifférents sur la multitude. Il
détournait l'oreille des exhortations du prêtre, qui ne cessait de
l'obséder. Un embarras de rue ou un raffinement de cruauté fit arrêter
un moment la charrette sur la place du Palais-Royal, devant la cour de
sa demeure. «Pourquoi donc s'arrête-t-on là? demanda-t-il.--«C'est
pour te faire contempler ton palais, lui répondit l'ecclésiastique. Tu
le vois, la route s'abrége, le but approche, songe à ta conscience et
confesse-toi.» Le prince, sans répondre, regarda longtemps les
fenêtres de cette demeure où il avait fomenté tous les germes de la
Révolution, savouré tous les désordres de sa jeunesse et cultivé tous
les attachements de la famille. L'inscription de _Propriété
nationale_, gravée sur la porte du Palais-Royal à la place de ses
armoiries, lui fit comprendre que la république avait partagé ses
dépouilles avant sa mort, et que ce toit et ces jardins n'abriteraient
plus même ses enfants. Cette image de l'indigence et de la
proscription de sa race le frappa plus que la hache du bourreau. Sa
tête se pencha sur sa poitrine comme si elle eût été déjà détachée du
tronc, et il regarda d'un autre côté.
«Il continua ainsi, abattu et muet, jusqu'à l'entrée de la place de la
Révolution par la rue Royale. L'aspect de la foule qui couvrait la
place et le roulement des tambours à son approche lui firent relever
la tête, de peur qu'on ne prît sa tristesse pour de la faiblesse. Le
prêtre continuait à le presser plus vivement d'accepter les secours de
son ministère. «Incline-toi devant Dieu et accuse tes fautes.--Eh! le
puis-je au milieu de cette foule et de ce bruit? Est-ce là le lieu du
repentir ou du courage? répondit le prince.--Eh bien, répliqua le
prêtre, confesse-moi celle de tes fautes qui pèse le plus sur ta vie:
Dieu te tiendra compte de l'intention et de l'impossibilité, et je te
pardonnerai en son nom.»