«Quand elle eut traversé le pont au Change et les quartiers tumultueux
de Paris, le silence et la contenance sérieuse de la foule indiquèrent
une autre région du peuple. Si ce n'était pas la pitié, c'était au
moins la consternation. Son visage reprit le calme et l'uniformité
d'expression que les outrages de la multitude avaient troublés au
premier moment. Elle parcourut ainsi lentement toute la longueur de la
rue Saint-Honoré. Le prêtre placé à côté d'elle sur la banquette
s'efforçait d'appeler son attention par des paroles qu'elle semblait
repousser de son oreille. Ses regards se promenaient, avec toute leur
intelligence, sur les façades des maisons, sur les inscriptions
républicaines, sur les costumes et sur la physionomie de cette
capitale, si transformée pour elle depuis quinze mois de captivité.
Elle regarde surtout les fenêtres des étages supérieurs, où flottaient
des banderoles aux trois couleurs, enseignes de patriotisme.
«Le peuple croyait et des témoins ont écrit que son attention légère
et puérile était attachée à cette décoration extérieure de
républicanisme. Sa pensée était ailleurs. Ses yeux cherchaient un
signe de salut parmi ces signes de sa perte. Elle approchait de la
maison qui lui avait été désignée dans son cachot. Elle interrogeait
du regard la fenêtre d'où devait descendre sur sa tête l'absolution
d'un prêtre déguisé. Un geste inexplicable à la multitude le lui fit
reconnaître. Elle ferma les yeux, baissa le front, se recueillit sous
la main invisible qui la bénissait, et, ne pouvant pas se servir de
ses mains liées, elle fit le signe de la croix sur sa poitrine par
trois mouvements de sa tête. Les spectateurs crurent qu'elle priait
seule, et respectèrent son recueillement. Une joie intérieure et une
consolation secrète brillèrent depuis ce moment sur son visage.