«En débouchant sur la place de la Révolution, les chefs du cortége
firent approcher la charrette le plus près possible du pont tournant
et la firent arrêter un moment devant l'entrée du jardin des
Tuileries. Marie-Antoinette tourna la tête du côté de son ancien
palais, et regarda quelques instants ce théâtre odieux et cher de sa
grandeur et de sa chute. Quelques larmes tombèrent sur ses genoux.
Tout son passé lui apparaissait à l'heure de la mort. En quelques
tours de roue, elle fut au pied de la guillotine. Le prêtre et
l'exécuteur l'aidèrent à descendre en la soutenant par les coudes.
Elle monta avec majesté les degrés de l'estrade. En arrivant sur
l'échafaud, elle marcha par inadvertance sur le pied de l'exécuteur.
«Pardonnez-moi,» dit-elle au bourreau du son de voix dont elle eût
parlé à un de ses courtisans. Elle s'agenouilla un instant et fit une
prière à demi-voix, puis, se relevant: «Adieu encore une fois, mes
enfants, dit-elle en regardant les tours du Temple, je vais rejoindre
votre père.» Elle n'essaya pas, comme Louis XVI, de se justifier
devant le peuple ni de l'attendrir sur sa mémoire. Ses traits ne
portaient pas, comme ceux de son mari, l'empreinte de la béatitude
anticipée du juste et du martyr, mais celle du dédain des hommes et de
la juste impatience de sortir de la vie. Elle ne s'élançait pas au
ciel, elle fuyait du pied la terre, et elle lui laissait en partant
son indignation et le remords.
«Le bourreau, plus tremblant qu'elle, fut saisi d'un frisson qui fit
hésiter sa main en détachant la hache. La tête de la reine tomba. Le
valet du supplice la prit par les cheveux et fit le tour de l'échafaud
en l'élevant dans sa main droite et en la montrant au peuple. Un long
cri de: «Vive la république!» salua ce visage décoloré et déjà
endormi.
«La Révolution se crut vengée, elle n'était que flétrie. Ce sang de
femme retombait sur sa gloire sans cimenter sa liberté. Paris eut
cependant moins d'émotion de ce meurtre que du meurtre du roi.
L'opinion affecta l'indifférence sur une des plus odieuses exécutions
qui consternèrent la république. Ce supplice d'une reine et d'une
étrangère au milieu du peuple qui l'avait adoptée n'eut pas même la
compensation des fins tragiques: le remords et l'attendrissement d'une
nation.