«La reine, après avoir écrit et prié, dormit d'un sommeil calme
quelques heures. À son réveil, la fille de madame Bault l'habilla et
la coiffa avec plus de décence et plus de respect pour son extérieur
que les autres jours. Marie-Antoinette dépouilla la robe noire qu'elle
avait portée depuis la mort de son mari, elle revêtit une robe blanche
en signe d'innocence pour la terre et de joie pour le ciel. Un fichu
blanc recouvrait ses épaules, un bonnet blanc ses cheveux. Seulement
un ruban noir qui pressait ce bonnet sur les tempes rappelait au monde
son deuil, à elle-même son veuvage, au peuple son immolation.
«Les fenêtres et les parapets, les toits et les arbres étaient
surchargés de spectateurs. Une nuée de femmes, ameutées contre
l'_Autrichienne_, se pressait autour des grilles et jusque dans les
cours. Un brouillard d'automne blafard et froid flottait sur la Seine,
et laissait ça et là glisser quelques rayons de soleil sur les toits
du Louvre et sur la tour du palais. À onze heures les gendarmes et les
exécuteurs entrèrent dans la salle des condamnés. La reine embrassa la
fille du concierge, se coupa elle-même les cheveux, se laissa lier les
mains sans murmure, et sortit d'un pas ferme de la Conciergerie.
Aucune faiblesse féminine, aucune défaillance de coeur, aucun frisson
du corps, aucune pâleur des traits. La nature obéissait à la volonté
et lui prêtait toute sa vie pour mourir en reine.
«En débouchant de l'escalier sur la cour, elle aperçut la charrette
des condamnés, vers laquelle les gendarmes dirigeaient sa marche. Elle
s'arrêta comme pour rebrousser chemin, et fit un geste d'étonnement et
d'horreur. Elle avait cru que le peuple donnerait au moins de la
décence à sa haine, et qu'elle serait conduite à l'échafaud, comme le
roi, dans une voiture fermée. Ce mouvement comprimé, elle baissa la
tête en signe d'acceptation et monta sur la charrette. L'abbé
Lothringer s'y plaça derrière elle, malgré son refus.
«Le cortége sortit de la Conciergerie au milieu des cris de: «Vive la
république! Place à l'Autrichienne! Place à la veuve Capet! À bas la
tyrannie!» Le comédien Grammont, aide de camp de Ronsin, donnait
l'exemple et le signal de ces cris au peuple, en brandissant son sabre
nu, et en fendant la foule du poitrail de son cheval. Les mains liées
de la reine la privaient d'appui contre les cahots des pavés. Elle
cherchait péniblement à reprendre l'équilibre et à garder la dignité
de son attitude. «Ce ne sont pas là tes coussins «de Trianon!» lui
criaient d'infâmes créatures. Les voix, les yeux, les rires, les
gestes du peuple, la submergèrent d'humiliation. Ses joues passaient
continuellement du pourpre à la pâleur, et révélaient les
bouillonnements et le reflux de son sang. Malgré le soin qu'elle avait
pris de sa toilette, le délabrement de sa robe, le linge grossier,
l'étoffe commune, les plis froissés, déshonoraient son rang. Les
boucles de ses cheveux s'échappaient de son bonnet et fouettaient ses
tempes au souffle du vent. Ses yeux, rouges et gonflés, quoique secs,
révélaient les longues inondations d'une douleur épuisée de larmes.
Elle se mordait par moments la lèvre inférieure avec les dents, comme
quelqu'un qui comprime le cri d'une souffrance aiguë.