Toutes les circonstances les plus minutieuses de la vie de Charlotte
Corday, cette Judith chaste de la patrie, sont de la plus
consciencieuse exactitude. Je n'ai négligé ni soins ni peines pour les
obtenir. Je dois presque tout à un homme de coeur et de talent, son
voisin, M. de la Sicotière, qui a fait, d'après nature et d'après les
traditions encore vivantes, le portrait de son immortelle compatriote.
Je dois beaucoup aussi au spirituel Georges Duval, témoin des
événements et peintre des figures.
Mon jugement définitif sur cette héroïque et cependant sinistre figure
peut-il être taxé de complicité avec le poignard? Le voici; lisez:
«Telles furent la vie et la mort de Charlotte Corday. En présence du
meurtre, l'histoire n'ose glorifier; en présence de l'héroïsme,
l'histoire n'ose flétrir. L'appréciation d'un tel acte place l'âme
dans cette redoutable alternative de méconnaître la vertu ou de louer
l'assassinat. Comme ce peintre qui, désespérant de rendre l'expression
complexe d'un sentiment mixte, jeta un voile sur la figure de son
modèle et laissa un problème au spectateur, il faut jeter ce mystère à
débattre éternellement dans l'abîme de la conscience humaine. Il y a
des choses que l'homme ne doit pas juger, et qui montent, sans
intermédiaire et sans appel, au tribunal direct de Dieu. Il y a des
actes humains tellement mêlés de faiblesse et de force, d'intention
pure et de moyens coupables, d'erreur et de vérité, de meurtre et de
martyre, qu'on ne peut les qualifier d'un seul mot, et qu'on ne sait
s'il faut les appeler crime ou vertu. Le dévouement coupable de
Charlotte Corday est du nombre de ces actes que l'admiration et
l'horreur laisseraient éternellement dans le doute, si la morale ne
les réprouvait pas. Quant à nous, si nous avions à trouver pour cette
sublime libératrice de son pays et pour cette généreuse meurtrière de
la tyrannie un nom qui renfermât à la fois l'enthousiasme de notre
émotion pour elle et la sévérité de notre jugement sur son acte, nous
créerions un mot qui réunît les deux extrêmes de l'admiration et de
l'horreur dans la langue des hommes, et nous l'appellerions l'ange de
l'assassinat.»