«Aussi les Girondins, depuis leur avénement, avaient-ils marché de
défis en concessions et de résistances en défaites. Le 10 août leur
avait arraché le trône, dont ils rêvaient encore la conservation dans
le décret même où Vergniaud proclamait la déchéance du roi. Danton
leur avait surpris les proscriptions de septembre. Ils n'avaient su ni
les prévenir par un déploiement de forces, ni couvrir les victimes de
leurs corps, ni punir ce crime sur les assassins. Robespierre leur
avait arraché la tête de Louis XVI, cédée lâchement en échange de
leurs propres têtes. Marat leur avait arraché son impunité et son
triomphe après son accusation au 10 mars. Les Jacobins leur avaient
arraché le ministère dans la personne de Roland. Enfin Pache, Hébert,
Chaumette et la commune leur arrachaient maintenant leur abdication et
ne leur laissaient que la vie. Faibles au dedans, ils avaient été
malheureux au dehors. Dumouriez, leur homme de guerre, avait trahi la
république, et jeté sur eux, par cette trahison, le soupçon de
complicité. Les armées, sans chefs, sans discipline, sans recrutement,
reculaient de défaite en défaite. Les places fortes du Nord tombaient
ou ne se défendaient qu'avec leurs murailles. Le royalisme conquérait
l'Ouest; le fédéralisme disloquait le Midi; l'anarchie paralysait le
centre; les factions tyrannisaient la capitale. La Convention, riche
d'orateurs, mais sans chefs politiques, flottait entre leurs mains en
admirant leurs discours, mais en se jouant de leurs actes. Ils
détestaient les Jacobins, et ils les laissaient régner. Ils
abhorraient le tribunal révolutionnaire, et ils le laissaient frapper
au hasard, en attendant qu'il les frappât eux-mêmes. Ils redoutaient
le déchirement de la république, et leurs correspondances désespérées
ne cessaient de pousser leurs départements au suicide par le
fédéralisme.
«Encore quelques mois d'un pareil gouvernement, et la France, à demi
conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution, dévorée
par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé d'exister
et comme république et comme nation. Tout périssait entre les mains de
ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec eux, ou
fortifier le gouvernement. La violence s'en empara. Elle prit, comme
elle l'avait fait au 10 août, cette dictature que personne n'osait
prendre encore dans la Convention. L'insurrection de la commune,
fomentée et dirigée par des passions perverses, fut présentée aux
yeux des patriotes comme l'insurrection du salut public. Le peuple,
voyant clairement qu'il allait périr, porta illégalement sa propre
main au gouvernail, et l'arracha aux mains impuissantes qui le
laissaient dévier. Le peuple crut user en cela de son droit suprême,
du droit d'exister. On l'accusa de s'être arrogé l'initiative sur les
départements et d'avoir substitué la volonté de Paris à la volonté de
la France. «Que pouvaient, disent les patriotes du 31 mai, les
départements à la distance où ils étaient des événements? Avant qu'on
les eût consultés, avant qu'ils eussent répondu, avant que leur force
d'opinion et leur force armée fussent arrivées à Paris, les coalisés
pouvaient être à ses portes, les Vendéens aux portes d'Orléans, la
république étouffée dans son berceau.» Dans les périls extrêmes, la
proximité est un droit. C'est à la partie du peuple la plus rapprochée
du danger public d'y pourvoir la première. En pareil cas, la mesure du
pouvoir est la portée du bras. Une ville exerce alors la dictature de
sa situation, sauf à la faire ratifier ensuite. Paris l'avait exercée
maintes fois avant et depuis 1789. La France ne lui reprochait ni le
14 juillet, ni le Jeu de Paume, ni même le 10 août, où Paris avait
conquis pour elle, sans la consulter et sans l'attendre, la Révolution
et la république.