XII.

«Aussi les Girondins, depuis leur avénement, avaient-ils marché de

défis en concessions et de résistances en défaites. Le 10 août leur

avait arraché le trône, dont ils rêvaient encore la conservation dans

le décret même où Vergniaud proclamait la déchéance du roi. Danton

leur avait surpris les proscriptions de septembre. Ils n'avaient su ni

les prévenir par un déploiement de forces, ni couvrir les victimes de

leurs corps, ni punir ce crime sur les assassins. Robespierre leur

avait arraché la tête de Louis XVI, cédée lâchement en échange de

leurs propres têtes. Marat leur avait arraché son impunité et son

triomphe après son accusation au 10 mars. Les Jacobins leur avaient

arraché le ministère dans la personne de Roland. Enfin Pache, Hébert,

Chaumette et la commune leur arrachaient maintenant leur abdication et

ne leur laissaient que la vie. Faibles au dedans, ils avaient été

malheureux au dehors. Dumouriez, leur homme de guerre, avait trahi la

république, et jeté sur eux, par cette trahison, le soupçon de

complicité. Les armées, sans chefs, sans discipline, sans recrutement,

reculaient de défaite en défaite. Les places fortes du Nord tombaient

ou ne se défendaient qu'avec leurs murailles. Le royalisme conquérait

l'Ouest; le fédéralisme disloquait le Midi; l'anarchie paralysait le

centre; les factions tyrannisaient la capitale. La Convention, riche

d'orateurs, mais sans chefs politiques, flottait entre leurs mains en

admirant leurs discours, mais en se jouant de leurs actes. Ils

détestaient les Jacobins, et ils les laissaient régner. Ils

abhorraient le tribunal révolutionnaire, et ils le laissaient frapper

au hasard, en attendant qu'il les frappât eux-mêmes. Ils redoutaient

le déchirement de la république, et leurs correspondances désespérées

ne cessaient de pousser leurs départements au suicide par le

fédéralisme.

«Encore quelques mois d'un pareil gouvernement, et la France, à demi

conquise par l'étranger, reconquise par la contre-révolution, dévorée

par l'anarchie, déchirée de ses propres mains, aurait cessé d'exister

et comme république et comme nation. Tout périssait entre les mains de

ces hommes de paroles. Il fallait ou se résigner à périr avec eux, ou

fortifier le gouvernement. La violence s'en empara. Elle prit, comme

elle l'avait fait au 10 août, cette dictature que personne n'osait

prendre encore dans la Convention. L'insurrection de la commune,

fomentée et dirigée par des passions perverses, fut présentée aux

yeux des patriotes comme l'insurrection du salut public. Le peuple,

voyant clairement qu'il allait périr, porta illégalement sa propre

main au gouvernail, et l'arracha aux mains impuissantes qui le

laissaient dévier. Le peuple crut user en cela de son droit suprême,

du droit d'exister. On l'accusa de s'être arrogé l'initiative sur les

départements et d'avoir substitué la volonté de Paris à la volonté de

la France. «Que pouvaient, disent les patriotes du 31 mai, les

départements à la distance où ils étaient des événements? Avant qu'on

les eût consultés, avant qu'ils eussent répondu, avant que leur force

d'opinion et leur force armée fussent arrivées à Paris, les coalisés

pouvaient être à ses portes, les Vendéens aux portes d'Orléans, la

république étouffée dans son berceau.» Dans les périls extrêmes, la

proximité est un droit. C'est à la partie du peuple la plus rapprochée

du danger public d'y pourvoir la première. En pareil cas, la mesure du

pouvoir est la portée du bras. Une ville exerce alors la dictature de

sa situation, sauf à la faire ratifier ensuite. Paris l'avait exercée

maintes fois avant et depuis 1789. La France ne lui reprochait ni le

14 juillet, ni le Jeu de Paume, ni même le 10 août, où Paris avait

conquis pour elle, sans la consulter et sans l'attendre, la Révolution

et la république.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 46 / 256 题