«Telle fut la catastrophe méritée du parti girondin; il mourut comme
il était né, d'une sédition légalisée par la victoire. La journée du
2 juin, qu'on appelle encore le 31 mai, parce que la lutte dura trois
jours, fut le 10 août de la Gironde. Ce parti tomba de faiblesse et
d'indécision, comme le roi qu'il avait renversé. La république qu'il
avait fondée s'écroula sur lui après huit mois seulement d'existence.
On honora ce groupe de républicains pour ses intentions, on l'admira
pour ses talents, on le plaignit pour ses malheurs, on le regretta à
cause de ses successeurs, et parce que ses chefs en tombant ouvrirent
une longue marche à l'échafaud. On se demande, après la disparition de
ce parti, quelle était son idée et s'il en avait une. L'histoire se
demande à son tour si le triomphe de la Gironde au 31 mai aurait sauvé
la république; s'il y avait dans ces hommes de paroles, dans leurs
conceptions, dans leur union, dans leurs caractères et dans leur génie
politique, les éléments d'un gouvernement à la fois dictatorial et
populaire, capable de comprimer les convulsions de la France au
dedans, de faire triompher la nation au dehors, et de procurer
l'avénement d'une république régulière en la préservant des rois et
des démagogues. L'histoire n'hésite pas à répondre: Non, les
Girondins n'avaient en eux aucune de ces conditions. La pensée,
l'unité, la politique, la résolution, tout leur manquait. Ils avaient
fait la Révolution sans la vouloir; ils la gouvernaient sans la
comprendre. La Révolution devait se révolter contre eux et leur
échapper.
«Il faut deux choses à des hommes d'État pour diriger les grands
mouvements d'opinion auxquels ils participent: l'intelligence complète
de ces mouvements, et la passion dont ces mouvements sont l'expression
dans un peuple. Les Girondins n'avaient complétement ni l'une ni
l'autre. À l'Assemblée législative, ils avaient pactisé longtemps avec
la monarchie, mal acceptée par eux, et n'avaient pas compris qu'un
peuple ne se transforme et ne se régénère presque jamais sous la main
et sous le nom du pouvoir auquel il échappe. La république, timidement
tramée par quelques-uns d'entre eux, avait été plutôt accueillie comme
une nécessité fatale qu'embrassée comme un système par les autres. Dès
le lendemain de sa proclamation, ils avaient redouté le fruit de leur
enfantement, comme une mère qui serait accouchée d'un monstre. Au lieu
de travailler à fortifier la république naissante, ils n'avaient
montré de sollicitude que pour l'affaiblir. La constitution qu'ils lui
proposaient ressemblait à un regret plutôt qu'à une espérance. Ils lui
contestaient un à un tous ses organes de vie et de force.
L'aristocratie se révélait, sous une autre forme, dans toutes leurs
institutions bourgeoises. Le principe populaire s'y sentait d'avance
étouffé. Ils se défiaient du peuple; le peuple à son tour se défiait
d'eux. La tête craignait le bras, le bras craignait la tête. Le corps
social ne pouvait que s'agiter ou languir.