IX.

«Ce partage égal des lumières, des facultés et des dons de la nature

est évidemment la tendance légitime du coeur humain. Les révélateurs,

les poëtes et les sages ont roulé éternellement cette pensée dans leur

âme, et l'ont perpétuellement montrée dans leur ciel, dans leurs rêves

ou dans leurs lois, comme la perspective de l'humanité. C'est donc un

instinct de la justice dans l'homme, par conséquent un plan divin que

Dieu fait entrevoir à ses créatures. Tout ce qui contrarie ce plan,

c'est-à-dire tout ce qui tend à constituer des inégalités de

lumières, de rang, de condition, de fortune parmi les hommes, est

impie. Tout ce qui tend à niveler graduellement ces inégalités, qui

sont souvent des injustices, et à répartir le plus équitablement

l'héritage commun entre tous les hommes, est divin. Toute politique

peut être jugée à ce signe, comme tout arbre est jugé à ses fruits.

L'idéal n'est que la vérité à distance.

«Mais plus un idéal est sublime, plus il est difficile à réaliser en

institutions sur la terre. La difficulté jusqu'ici a été de concilier

avec l'égalité des biens les inégalités de vertus, de facultés et de

travail, qui différencient les hommes entre eux. Entre l'homme actif

et l'homme inerte, l'égalité de biens devient une injustice; car l'un

crée et l'autre dépense. Pour que cette communauté des biens soit

juste, il faut supposer à tous les hommes la même conscience, la même

application au travail, la même vertu. Cette supposition est une

chimère. Or quel ordre social pourrait reposer solidement sur un

pareil mensonge? De deux choses l'une: ou bien il faudrait que la

société, partout présente et partout infaillible, pût contraindre

chaque individu au même travail et à la même vertu. Mais alors que

devient la liberté? La société n'est plus qu'un universel esclavage.

«Ou bien il faudrait que la société distribuât de ses propres mains,

tous les jours, à chacun selon ses oeuvres, la part exactement

proportionnée à l'oeuvre et au service de chacun dans l'association

générale. Mais alors quel sera le juge?

«La sagesse humaine imparfaite a trouvé plus facile, plus sage et plus

juste de dire à l'homme: «Sois toi-même ton propre juge; rétribue-toi

toi-même par ta richesse ou par ta misère.» La société a institué la

propriété, proclamé la liberté du travail et légalisé la concurrence.

«Mais la propriété instituée ne nourrit pas celui qui ne possède rien.

Mais la liberté du travail ne donne pas les mêmes éléments de travail

à celui qui n'a que ses bras et à celui qui possède des milliers

d'arpents sur la surface du sol. Mais la concurrence n'est que le code

de l'égoïsme et la guerre à mort entre celui qui travaille et celui

qui fait travailler, entre celui qui achète et celui qui vend, entre

celui qui nage dans le superflu et celui qui a faim! Iniquité de

toutes parts! Incorrigibles inégalités de la nature et de la loi! La

sagesse du législateur paraît être de les pallier une à une, siècle

par siècle, loi par loi. Celui qui veut tout corriger d'un coup brise

tout. Le possible est la condition de la misérable sagesse humaine.

Sans prétendre résoudre par une seule solution des iniquités

complexes, corriger sans cesse, améliorer toujours, c'est la justice

d'êtres imparfaits comme nous. Dans les desseins de Dieu, le temps

paraît être un élément de la vérité elle-même; demander la vérité

définitive à un seul jour, c'est demander à la nature des choses plus

qu'elle ne peut donner. L'impatience crée des illusions et des ruines

au lieu de vérités. Les déceptions sont des vérités cueillies avant le

temps.»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 43 / 256 题