«Ce partage égal des lumières, des facultés et des dons de la nature
est évidemment la tendance légitime du coeur humain. Les révélateurs,
les poëtes et les sages ont roulé éternellement cette pensée dans leur
âme, et l'ont perpétuellement montrée dans leur ciel, dans leurs rêves
ou dans leurs lois, comme la perspective de l'humanité. C'est donc un
instinct de la justice dans l'homme, par conséquent un plan divin que
Dieu fait entrevoir à ses créatures. Tout ce qui contrarie ce plan,
c'est-à-dire tout ce qui tend à constituer des inégalités de
lumières, de rang, de condition, de fortune parmi les hommes, est
impie. Tout ce qui tend à niveler graduellement ces inégalités, qui
sont souvent des injustices, et à répartir le plus équitablement
l'héritage commun entre tous les hommes, est divin. Toute politique
peut être jugée à ce signe, comme tout arbre est jugé à ses fruits.
L'idéal n'est que la vérité à distance.
«Mais plus un idéal est sublime, plus il est difficile à réaliser en
institutions sur la terre. La difficulté jusqu'ici a été de concilier
avec l'égalité des biens les inégalités de vertus, de facultés et de
travail, qui différencient les hommes entre eux. Entre l'homme actif
et l'homme inerte, l'égalité de biens devient une injustice; car l'un
crée et l'autre dépense. Pour que cette communauté des biens soit
juste, il faut supposer à tous les hommes la même conscience, la même
application au travail, la même vertu. Cette supposition est une
chimère. Or quel ordre social pourrait reposer solidement sur un
pareil mensonge? De deux choses l'une: ou bien il faudrait que la
société, partout présente et partout infaillible, pût contraindre
chaque individu au même travail et à la même vertu. Mais alors que
devient la liberté? La société n'est plus qu'un universel esclavage.
«Ou bien il faudrait que la société distribuât de ses propres mains,
tous les jours, à chacun selon ses oeuvres, la part exactement
proportionnée à l'oeuvre et au service de chacun dans l'association
générale. Mais alors quel sera le juge?
«La sagesse humaine imparfaite a trouvé plus facile, plus sage et plus
juste de dire à l'homme: «Sois toi-même ton propre juge; rétribue-toi
toi-même par ta richesse ou par ta misère.» La société a institué la
propriété, proclamé la liberté du travail et légalisé la concurrence.
«Mais la propriété instituée ne nourrit pas celui qui ne possède rien.
Mais la liberté du travail ne donne pas les mêmes éléments de travail
à celui qui n'a que ses bras et à celui qui possède des milliers
d'arpents sur la surface du sol. Mais la concurrence n'est que le code
de l'égoïsme et la guerre à mort entre celui qui travaille et celui
qui fait travailler, entre celui qui achète et celui qui vend, entre
celui qui nage dans le superflu et celui qui a faim! Iniquité de
toutes parts! Incorrigibles inégalités de la nature et de la loi! La
sagesse du législateur paraît être de les pallier une à une, siècle
par siècle, loi par loi. Celui qui veut tout corriger d'un coup brise
tout. Le possible est la condition de la misérable sagesse humaine.
Sans prétendre résoudre par une seule solution des iniquités
complexes, corriger sans cesse, améliorer toujours, c'est la justice
d'êtres imparfaits comme nous. Dans les desseins de Dieu, le temps
paraît être un élément de la vérité elle-même; demander la vérité
définitive à un seul jour, c'est demander à la nature des choses plus
qu'elle ne peut donner. L'impatience crée des illusions et des ruines
au lieu de vérités. Les déceptions sont des vérités cueillies avant le
temps.»