XIX.

«Enfin le meurtre du roi, comme mesure de salut public, était-il

nécessaire? Nous demanderions d'abord si ce meurtre était juste, car

rien d'injuste en soi ne peut être nécessaire à la cause des nations.

Ce qui fait le droit, la beauté et la sainteté de la cause des

peuples, c'est la parfaite moralité de leurs actes. S'ils abdiquent la

justice, ils n'ont plus de drapeaux. Ils ne sont que des affranchis du

despotisme imitant tous les vices de leurs maîtres. La vie ou la mort

de Louis XVI, détrôné ou prisonnier, ne pesait pas le poids d'une

baïonnette de plus ou de moins dans la balance des destinées de la

république. Son sang était une déclaration de guerre plus certaine que

sa déposition. Sa mort était, certes, un prétexte d'hostilités plus

spécieux que sa captivité, dans les conseils diplomatiques des cours

ennemies de la Révolution. Prince épuisé et dépopularisé par quatre

ans de lutte inégale avec la nation, livré vingt fois à la merci du

peuple, sans crédit sur les soldats; caractère dont on avait si

souvent sondé la témérité et l'indécision, descendu d'humiliation en

humiliation et degré par degré du haut de son trône dans la prison,

Louis XVI était l'unique prince de sa race à qui il ne fût pas

possible de songer à régner. Dehors, il était décrédité par ses

concessions; dedans, il eût été l'otage patient et inoffensif de la

république, l'ornement de son triomphe, la preuve vivante de sa

magnanimité. Sa mort, au contraire, aliénait de la cause française

cette partie immense des populations qui ne juge les événements

humains que par le coeur. La nature humaine est pathétique; la

république l'oublia, elle donna à la royauté le prestige du martyre, à

la liberté le stigmate de la vengeance. Elle prépara ainsi une

réaction contre la cause républicaine, et mit du côté de la royauté la

sensibilité, l'intérêt, les larmes d'une partie des peuples. Qui peut

nier que l'attendrissement sur le sort de Louis XVI et de sa famille

n'ait été pour beaucoup dans le retour vers la royauté quelques années

après. Les causes perdues ont des retours dont il ne faut souvent

chercher les motifs que dans le sang des victimes odieusement immolées

par la cause opposée. Le sentiment public, une fois ému d'une

iniquité, ne se repose que quand il s'est, pour ainsi dire absous par

quelque réparation éclatante et inattendue. Il y eut du sang de Louis

XVI dans tous les traités que les puissances de l'Europe passèrent

entre elles pour incriminer et étouffer la république; il y eut du

sang de Louis XVI dans l'huile qui sacra Napoléon si peu de temps

après les serments à la liberté; il y eut du sang de Louis XVI dans

l'enthousiasme monarchique qui raviva en France le retour des Bourbons

à la restauration; il y en eut même en 1830 dans la répulsion au nom

de la république, qui jeta la nation indécise entre les bras d'une

autre dynastie. Ce sont les républicains qui doivent le plus déplorer

ce sang, car c'est sur leur cause qu'il est retombé sans cesse, et

c'est ce sang qui leur a coûté la république!

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 27 / 256 题