«Enfin le meurtre du roi, comme mesure de salut public, était-il
nécessaire? Nous demanderions d'abord si ce meurtre était juste, car
rien d'injuste en soi ne peut être nécessaire à la cause des nations.
Ce qui fait le droit, la beauté et la sainteté de la cause des
peuples, c'est la parfaite moralité de leurs actes. S'ils abdiquent la
justice, ils n'ont plus de drapeaux. Ils ne sont que des affranchis du
despotisme imitant tous les vices de leurs maîtres. La vie ou la mort
de Louis XVI, détrôné ou prisonnier, ne pesait pas le poids d'une
baïonnette de plus ou de moins dans la balance des destinées de la
république. Son sang était une déclaration de guerre plus certaine que
sa déposition. Sa mort était, certes, un prétexte d'hostilités plus
spécieux que sa captivité, dans les conseils diplomatiques des cours
ennemies de la Révolution. Prince épuisé et dépopularisé par quatre
ans de lutte inégale avec la nation, livré vingt fois à la merci du
peuple, sans crédit sur les soldats; caractère dont on avait si
souvent sondé la témérité et l'indécision, descendu d'humiliation en
humiliation et degré par degré du haut de son trône dans la prison,
Louis XVI était l'unique prince de sa race à qui il ne fût pas
possible de songer à régner. Dehors, il était décrédité par ses
concessions; dedans, il eût été l'otage patient et inoffensif de la
république, l'ornement de son triomphe, la preuve vivante de sa
magnanimité. Sa mort, au contraire, aliénait de la cause française
cette partie immense des populations qui ne juge les événements
humains que par le coeur. La nature humaine est pathétique; la
république l'oublia, elle donna à la royauté le prestige du martyre, à
la liberté le stigmate de la vengeance. Elle prépara ainsi une
réaction contre la cause républicaine, et mit du côté de la royauté la
sensibilité, l'intérêt, les larmes d'une partie des peuples. Qui peut
nier que l'attendrissement sur le sort de Louis XVI et de sa famille
n'ait été pour beaucoup dans le retour vers la royauté quelques années
après. Les causes perdues ont des retours dont il ne faut souvent
chercher les motifs que dans le sang des victimes odieusement immolées
par la cause opposée. Le sentiment public, une fois ému d'une
iniquité, ne se repose que quand il s'est, pour ainsi dire absous par
quelque réparation éclatante et inattendue. Il y eut du sang de Louis
XVI dans tous les traités que les puissances de l'Europe passèrent
entre elles pour incriminer et étouffer la république; il y eut du
sang de Louis XVI dans l'huile qui sacra Napoléon si peu de temps
après les serments à la liberté; il y eut du sang de Louis XVI dans
l'enthousiasme monarchique qui raviva en France le retour des Bourbons
à la restauration; il y en eut même en 1830 dans la répulsion au nom
de la république, qui jeta la nation indécise entre les bras d'une
autre dynastie. Ce sont les républicains qui doivent le plus déplorer
ce sang, car c'est sur leur cause qu'il est retombé sans cesse, et
c'est ce sang qui leur a coûté la république!