«Nous venons de voir qu'aucune loi ne pouvait être appliquée au roi,
et que, ses juges étant ses ennemis, son jugement ne pouvait être
légal, mais une grande mesure d'État dont l'équité seule devait
débattre les motifs et dicter l'arrêt. Que disait l'équité, et quelle
peine pouvait-elle prononcer, si le vainqueur a le droit d'appliquer
une peine au vaincu?
«Louis XVI, dégradé de la royauté, désarmé et prisonnier, coupable
peut-être dans la lettre, était-il coupable dans l'esprit, si l'on
considère la contrainte morale et physique de sa déplorable situation?
Était-ce un tyran? Non. Un oppresseur du peuple? Non. Un fauteur de
l'aristocratie? Non. Un ennemi de la liberté? Non. Tout son règne
protestait, depuis son avénement au trône, de la tendance
philosophique de son esprit et des instincts populaires de son coeur à
prémunir la royauté contre les tentations du despotisme, à faire
monter les lois sur le trône, à demander des conseils à la nation, à
faire régner par lui et en lui les droits et les intérêts du peuple.
Prince révolutionnaire, il avait appelé lui-même la Révolution à son
secours. Il avait voulu lui donner beaucoup; elle avait voulu arracher
davantage: de là la lutte.
«Cependant tout n'était pas politiquement irréprochable du côté du roi
dans cette lutte. L'incohérence et le repentir des mesures
trahissaient la faiblesse et avaient souvent servi de prétexte aux
violences et aux attentats du peuple. Ainsi Louis XVI avait convoqué
les états généraux; et voulant trop tard circonscrire le droit de
délibération, l'insurrection morale du serment du _Jeu de Paume_ lui
avait forcé la main. Il avait voulu intimider l'Assemblée constituante
par un rassemblement de troupes à Versailles, et le peuple de Paris
avait pris la Bastille et embauché les gardes-françaises. Il avait
pensé à éloigner le siége de l'Assemblée nationale de la capitale, et
la populace de Paris avait marché sur Versailles, forcé son palais,
massacré ses gardes, emprisonné sa famille aux Tuileries. Il avait
tenté de s'enfuir au milieu de son armée et peut-être d'une armée
étrangère, et la nation l'avait ramené enchaîné au trône et lui avait
imposé la constitution de 91. Il avait parlementé avec l'émigration et
les rois, ses vengeurs, et la populace de Paris avait fait le 20 juin.
Pour obéir à sa conscience, il avait refusé sa sanction à des lois
commandées par la volonté du peuple, et les Girondins unis aux
Jacobins avaient fait le 10 août. Selon l'esprit dans lequel on
envisageait les vicissitudes de son règne, depuis le commencement de
la Révolution, il y avait de quoi l'accuser ou de quoi le plaindre. Il
n'était ni tout à fait innocent, ni tout à fait coupable; il était
surtout malheureux! Si le peuple pouvait lui reprocher des faiblesses
et des dissimulations, il pouvait, lui roi, reprocher de cruelles
violences au peuple. L'action et la réaction, le coup et le
contre-coup s'étaient succédé de part et d'autre avec une telle
rapidité, comme dans une mêlée, qu'il était difficile de dire qui
avait frappé le premier. Les fautes étaient réciproques, les ombrages
mutuels. Qui donc avait le droit de condamner l'autre et de lui dire
avec justice et impartialité: «Tu mourras?» Aucun des deux. Le roi ne
pouvait pas plus, en cas de victoire, juger le peuple, que le peuple
ne pouvait légalement juger le roi. Il n'y avait point là de
justiciable; il y avait un vaincu, voilà tout. Le procès légal était
une hypocrisie de justice, la hache seule était logique. Robespierre
l'avait dit. Mais la hache après le combat et frappant un homme
désarmé, au nom de ses ennemis, qu'est-elle dans toutes les langues?
Un meurtre de sang-froid, sans excuse du moment qu'il est sans
nécessité, en un mot une immolation.