XVI.

«La nation avait-elle le droit de juger en tribunal légal et régulier

Louis XVI? Non: car pour être juge il faut être impartial et

désintéressé, et la nation n'était ni l'un ni l'autre. Dans ce combat

terrible, mais inévitable, que se livraient, sous le nom de

révolution, la royauté et la liberté pour l'asservissement ou

l'émancipation des citoyens, Louis XVI personnifiait le trône, la

nation personnifiait la liberté. Ce n'était pas leur faute, c'était

leur nature. Les tentatives de transaction étaient vaines. Les natures

se combattaient en dépit des volontés. Entre ces deux adversaires, le

roi et le peuple, dont par instinct l'un devait vouloir retenir,

l'autre arracher les droits de la nation, il n'y avait d'autre

tribunal que le combat, d'autre juge que la victoire. Nous ne

prétendons pas dire par ces paroles qu'il n'y eût pas au-dessus des

deux partis une moralité de la cause et des actes qui juge la victoire

elle-même. Cette justice ne périt jamais dans l'éclipse des lois et

dans la ruine des empires; seulement elle n'a pas de tribunal où elle

puisse citer légalement ses accusés; elle est la justice qui n'a ni

juges institués ni lois écrites, mais qui prononce ses arrêts dans la

conscience, et dont le code est l'équité.

«Louis XVI ne pouvait être jugé en politique ni en équité que par un

procès d'État.

«La nation avait-elle le droit de le juger ainsi? La nation avait

certes la faculté de modifier la forme extérieure de sa souveraineté,

de niveler son aristocratie, de salarier son Église, d'abaisser ou

même de supprimer son trône pour régner elle-même par ses propres

magistratures. Or, du moment que la nation avait le droit de combattre

et de s'affranchir, elle avait le droit de surveiller et de consolider

les résultats de sa victoire. Si donc Louis XVI, roi trop récemment

dépossédé de la toute-puissance, roi à qui toute restitution du

pouvoir au peuple devait paraître déchéance, roi mal satisfait de la

part de règne qui lui restait, aspirant à reconquérir l'autre part,

tiraillé d'un côté par une assemblée usurpatrice, tiraillé de l'autre

par une reine inquiète, par une noblesse humiliée, par un clergé qui

faisait intervenir le ciel dans sa cause, par une émigration

implacable, par ses frères courant en son nom par toute l'Europe pour

chercher des ennemis à la Révolution; si Louis XVI, roi, paraissait à

la nation une conspiration vivante contre sa liberté, si la nation le

soupçonnait de trop regretter dans son âme le pouvoir suprême, de

faire trébucher volontairement la nouvelle constitution pour profiter

de ses chutes, de conduire la liberté dans des piéges, de se réjouir

de l'anarchie, de désarmer la patrie, de lui souhaiter secrètement

des revers, de correspondre avec ses ennemis, la nation avait le droit

de le citer jusque sur son trône, de l'en faire descendre, de

l'appeler à sa barre et de le déposer au nom de sa propre dictature et

de son propre salut. Si la nation n'avait pas eu ce droit, le droit de

trahir impunément les peuples eût donc été dans la constitution

nouvelle une des prérogatives des rois!»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 24 / 256 题