XV.

«Un des exécuteurs, prenant la tête du supplicié par les cheveux, la

montra au peuple et aspergea de sang les bords de l'échafaud. Des

fédérés et des républicains fanatiques montèrent sur les planches,

trempèrent les pointes de leurs sabres et les lances de leurs piques

dans le sang, et les brandirent vers le ciel en poussant le cri de:

«Vive la République!» L'horreur de cet acte étouffa le même cri sur

les lèvres du peuple. L'acclamation ressembla plutôt à un immense

sanglot. Les salves de l'artillerie allèrent apprendre aux faubourgs

les plus lointains que la royauté était suppliciée avec le roi. La

foule s'écoula en silence. On emporta les restes de Louis XVI dans un

tombereau couvert au cimetière de la Madeleine, et on jeta de la chaux

dans la fosse, pour que les ossements consumés de la victime de la

Révolution ne devinssent pas un jour les reliques du royalisme. Les

rues se vidèrent. Des bandes de fédérés armés parcoururent les

quartiers de Paris en annonçant la mort du _tyran_ et en chantant le

sanguinaire refrain de la _Marseillaise_. Aucun enthousiasme ne leur

répondit, la ville resta muette. Le peuple ne confondait pas un

supplice avec une victoire. La consternation était rentrée avec la

liberté dans la demeure des citoyens. Le corps du roi n'était pas

encore refroidi sur l'échafaud que le peuple doutait de l'acte qu'il

venait d'accomplir, et se demandait, avec une anxiété voisine du

remords, si le sang qu'il venait de répandre était une tache sur la

gloire de la France ou le sceau de la liberté. La conscience des

républicains eux-mêmes se troubla devant cet échafaud. La mort du roi

laissait un problème à débattre à la nation.

«Cinquante-trois ans se sont écoulés depuis ce jour; ce problème agite

encore la conscience du genre humain et partage l'histoire elle-même

en deux partis: crime ou stoïcisme, selon le point de vue où l'on se

place pour le considérer, cet acte est un parricide aux yeux des uns;

il est aux yeux des autres un acte politique qui écrivit avec le sang

d'un roi les droits du peuple, qui devait rendre la royauté et la

France à jamais irréconciliables, et qui, ne laissant à la France

compromise d'autre alternative que de subir la vengeance des despotes

ou de les vaincre, condamnait la nation à la victoire par l'énormité

de l'outrage et par l'impossibilité du pardon.

«Quant à nous, qui devons justice et pitié à la victime, mais qui

devons aussi justice aux juges, nous nous demandons, en finissant ce

mélancolique récit, ce qu'il faut accuser, ce qu'il faut absoudre du

roi, de ses juges, de la nation ou de la destinée. Et si l'on peut

rester impartial quand on est attendri, nous posons en ces termes dans

notre âme la redoutable question qui fait hésiter l'histoire, douter

la justice, trembler l'humanité:

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 23 / 256 题