«Un des exécuteurs, prenant la tête du supplicié par les cheveux, la
montra au peuple et aspergea de sang les bords de l'échafaud. Des
fédérés et des républicains fanatiques montèrent sur les planches,
trempèrent les pointes de leurs sabres et les lances de leurs piques
dans le sang, et les brandirent vers le ciel en poussant le cri de:
«Vive la République!» L'horreur de cet acte étouffa le même cri sur
les lèvres du peuple. L'acclamation ressembla plutôt à un immense
sanglot. Les salves de l'artillerie allèrent apprendre aux faubourgs
les plus lointains que la royauté était suppliciée avec le roi. La
foule s'écoula en silence. On emporta les restes de Louis XVI dans un
tombereau couvert au cimetière de la Madeleine, et on jeta de la chaux
dans la fosse, pour que les ossements consumés de la victime de la
Révolution ne devinssent pas un jour les reliques du royalisme. Les
rues se vidèrent. Des bandes de fédérés armés parcoururent les
quartiers de Paris en annonçant la mort du _tyran_ et en chantant le
sanguinaire refrain de la _Marseillaise_. Aucun enthousiasme ne leur
répondit, la ville resta muette. Le peuple ne confondait pas un
supplice avec une victoire. La consternation était rentrée avec la
liberté dans la demeure des citoyens. Le corps du roi n'était pas
encore refroidi sur l'échafaud que le peuple doutait de l'acte qu'il
venait d'accomplir, et se demandait, avec une anxiété voisine du
remords, si le sang qu'il venait de répandre était une tache sur la
gloire de la France ou le sceau de la liberté. La conscience des
républicains eux-mêmes se troubla devant cet échafaud. La mort du roi
laissait un problème à débattre à la nation.
«Cinquante-trois ans se sont écoulés depuis ce jour; ce problème agite
encore la conscience du genre humain et partage l'histoire elle-même
en deux partis: crime ou stoïcisme, selon le point de vue où l'on se
place pour le considérer, cet acte est un parricide aux yeux des uns;
il est aux yeux des autres un acte politique qui écrivit avec le sang
d'un roi les droits du peuple, qui devait rendre la royauté et la
France à jamais irréconciliables, et qui, ne laissant à la France
compromise d'autre alternative que de subir la vengeance des despotes
ou de les vaincre, condamnait la nation à la victoire par l'énormité
de l'outrage et par l'impossibilité du pardon.
«Quant à nous, qui devons justice et pitié à la victime, mais qui
devons aussi justice aux juges, nous nous demandons, en finissant ce
mélancolique récit, ce qu'il faut accuser, ce qu'il faut absoudre du
roi, de ses juges, de la nation ou de la destinée. Et si l'on peut
rester impartial quand on est attendri, nous posons en ces termes dans
notre âme la redoutable question qui fait hésiter l'histoire, douter
la justice, trembler l'humanité: