La lutte des Girondins avec Marat s'ouvre par un portrait que j'ai
copié sur l'image de Marat mort dans sa baignoire, peint par le
peintre David, qui osa se déclarer l'ami de ce forcené.
«L'extérieur de Marat révélait son âme. Petit, maigre, osseux, son
corps paraissait incendié par un foyer intérieur. Des taches de bile
et de sang marquaient sa peau. Ses yeux, quoique proéminents et pleins
d'insolence, paraissaient souffrir de l'éblouissement du grand jour.
Sa bouche, largement fendue, comme pour lancer l'injure, avait le pli
habituel du dédain. Il connaissait la mauvaise opinion qu'on avait de
lui et semblait la braver. Il portait la tête haute et un peu penchée
à gauche, comme dans le défi. L'ensemble de sa figure, vue de loin et
éclairée d'en haut, avait de l'éclat et de la force, mais du désordre.
Tous les traits divergeaient comme la pensée. C'était le contraire de
la figure de Robespierre, convergente et concentrée comme un système:
l'une, méditation constante; l'autre, explosion continue. À l'inverse
de Robespierre, qui affectait la propreté et l'élégance, Marat
affectait la trivialité et la saleté du costume. Des souliers sans
boucles, des semelles de clous, un pantalon d'étoffe grossière et
taché de boue, la veste courte des artisans, la chemise ouverte sur la
poitrine, laissant à nu les muscles du cou; les mains épaisses, le
poing fermé, les cheveux gras sans cesse labourés par ses doigts: il
voulait que sa personne fût l'enseigne vivante de son système social.»
Les Girondins essayent de reporter sur Marat toute la responsabilité
des journées de septembre. Quelques-uns d'entre eux se refusent à
pallier ce crime sur le nom de Danton pour se ménager une force «Non,
s'écrie l'intrépide Guadet en se retirant de la conférence; tout,
excepté l'impunité, aux égorgeurs et à leurs complices! Une
république pure ou la mort! C'est le combat que nous devons livrer.»
(C'est celui que nous avons livré et gagné nous-même un demi-siècle
plus tard, et que les amis de la liberté honnête, la seule liberté,
livreront toujours dans des occasions semblables, s'ils veulent
réconcilier la vertu et la liberté dans le gouvernement des masses.)