La question de la mort du roi ne peut laisser aucun doute sur ma
réprobation du régicide. Et de quel régicide? Du régicide d'un roi
innocent, populaire, mourant de ses bonnes intentions pour son
royaume. Je n'ai pas cherché là une honteuse popularité dans
l'absolution du crime de la France. Je dis la France, parce qu'une
nation de trente millions d'hommes qui laisse accomplir sous ses yeux,
immobile, un pareil acte, en est complice. Nous en portons tous notre
part; et je ne doute pas que les malheurs de notre terre depuis ce
jour fatal du 21 janvier, meurtre d'un juste, ne soient une expiation
de cette pusillanime complicité.
Danton lui-même pensait comme moi, quand il répondait à un club qui
lui reprochait de ne pas insister sur le procès du roi: «Je suis un
révolutionnaire, je ne suis pas une bête féroce. Je n'aime pas le sang
des rois vaincus. Adressez-vous à Marat.»
Je n'ai pas excusé un moment les Girondins d'avoir faibli, non par
peur, mais par politique, devant les Jacobins, en consentant à leur
livrer à la fin cette victime royale et pure qu'ils leur avaient
disputée si éloquemment au commencement. J'ai versé dans le récit de
la captivité de la famille royale tout ce que j'avais de pitié dans le
coeur et de larmes dans les yeux sur ce groupe émissaire de la famille
couronnée, mis hors la loi de l'humanité par une révolution faite au
nom de l'humanité. Le pathétique de ce récit dans les _Girondins_
n'est que la justice de l'histoire, qui en appelle au coeur des
férocités de l'esprit. J'ai ajouté même, non sciemment, mais
précipitamment, à ce tableau des angoisses du roi, de la reine, de
madame Élisabeth, des enfants, en attribuant au fidèle serviteur Cléry
des opinions révolutionnaires qui devaient contrister ses maîtres. Je
dois réparation à Cléry, et je l'offre à sa mémoire dans la note
ci-jointe[1].
[Note 1: M. de Lamartine avait puisé ses appréciations sur les
sentiments de Cléry et sur son entrée au Temple à une source que tout
portait à lui faire croire parfaitement authentique; mais mesdames
Cléry de Gaillard et Gram de Cléry, filles du dernier serviteur du
roi, vivement émues des allégations contenues dans ce paragraphe,
s'adressèrent aussitôt à M. de Lamartine, appuyant leur réclamation de
documents et de preuves. Ces renseignements irrécusables lui firent
insérer de suite une rectification dans le livre LVI du huitième
volume de l'_Histoire des Girondins_. Aujourd'hui, c'est la vie de
Cléry entre les mains, c'est en pouvant de nouveau s'appuyer sur des
faits positifs, que M. de Lamartine confirme l'hommage qu'il rend à la
vérité sur le dévouement si entier, si complet du fidèle Cléry, avant
et après son entrée dans la tour du Temple.
Cette réparation n'est qu'un devoir envers les intéressants héritiers
du nom et de la fidélité de Cléry.