XI.

Dans le vingt-septième livre, je trouve un portrait de Louis-Philippe

à la bataille de Jemmapes, que je ne tracerais pas autrement

aujourd'hui. Je m'étonne d'avoir osé l'écrire si sincère à quelques

pas des Tuileries, où ce prince régnait en 1846, et si impartial au

milieu de deux oppositions qui le défiguraient à plaisir, afin d'avoir

le droit de le haïr.

«Le duc de Chartres était le fils aîné du duc d'Orléans. Né dans le

berceau même de la liberté, nourri de patriotisme par son père, il

n'avait pas eu à faire son choix entre les opinions. Son éducation

avait fait ce choix pour lui. Il avait respiré la Révolution, mais il

ne l'avait pas respirée au Palais-Royal, foyer des désordres

domestiques et des plans politiques de son père. Son adolescence

s'était écoulée studieuse et pure dans les retraites de Belle-Chasse

et de Passy, où madame de Genlis gouvernait l'éducation des princes de

la famille d'Orléans. Jamais femme ne confondit si bien en elle

l'intrigue et la vertu, et n'associa une situation plus suspecte à des

préceptes plus austères. Odieuse à la mère, favorite du père, mentor

des enfants, à la fois démocrate et amie du prince, ses élèves

sortirent de ses leçons pétris de la double argile du prince et du

citoyen. Elle façonna leur âme sur la sienne. Elle leur donna beaucoup

de lumières, beaucoup de principes, beaucoup de calcul.

«Le duc de Chartres s'était fait accepter des anciens soldats comme

prince, des nouveaux comme patriote, de tous comme camarade. Son

intrépidité était raisonnée. Elle ne l'emportait pas, il la guidait.

Elle lui laissait la lumière du coup d'oeil et le sang-froid du

commandement. Il allait au feu sans presser et sans ralentir le pas.

Son ardeur n'était pas de l'élan, mais de la volonté. Elle était

réfléchie comme un calcul et grave comme un devoir. Sa taille était

élevée, sa stature solide, sa tenue sévère. L'élévation du front, le

bleu de l'oeil, l'ovale du visage, l'épaisseur majestueuse mais un peu

lourde du menton, rappelaient en lui le Bourbon et faisaient souvenir

du trône. Le cou souvent incliné, l'attitude modeste du corps, la

bouche un peu pendante aux deux extrémités, le coup d'oeil adroit, le

sourire caressant, le geste gracieux, la parole facile, rappelaient le

fils d'un complaisant de la multitude et faisaient souvenir du peuple.

Sa familiarité, martiale avec l'officier, soldatesque avec les

soldats, patriotique avec les citoyens, lui faisait pardonner son

rang. Mais, sous l'extérieur d'un soldat du peuple, on apercevait au

fond de son regard une arrière-pensée de prince du sang. Il se livrait

à tous les accidents d'une révolution avec cet abandon complet mais

habile d'un esprit consommé. On eût dit qu'il savait d'avance que les

événements brisent ceux qui leur résistent, mais que les révolutions,

comme les vagues, rapportent souvent les hommes où elles les ont pris.

Bien faire ce que la circonstance indiquait, en se fiant du reste à

l'avenir et à son rang, était toute sa politique. Machiavel ne l'eût

pas mieux conseillé que sa nature. Son étoile ne l'éclairait jamais

qu'à quelques pas devant lui. Il ne lui demandait ni plus de lumière,

ni plus d'éclat. Son ambition se bornait à savoir attendre. Sa

providence était le temps; né pour disparaître dans les grandes

convulsions de son pays, pour survivre aux crises, pour déjouer les

partis déjà fatigués, pour satisfaire et pour amortir les révolutions.

À travers sa bravoure, son enthousiasme exalté pour la patrie, on

craignait d'entrevoir en perspective un trône relevé sur les débris et

par les mains d'une république. Ce pressentiment, qui précède les

hautes destinées et les grands noms, semblait révéler de loin à

l'armée que de tous les hommes qui s'agitaient alors dans la

Révolution celui-là pouvait être un jour le plus utile ou le plus

fatal à la liberté.

«Dumouriez, qui avait entrevu le jeune duc de Chartres à l'armée de

Luckner, l'observa attentivement dans cette occasion, fut frappé de

son sang-froid et de sa lucidité dans l'action, pressentit une force

dans cette jeunesse, et résolut de se l'attacher.»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 18 / 256 题