«Danton voulut trois choses: la première, secouer le peuple et le
compromettre tellement dans la cause de la Révolution, qu'il ne pût
plus reculer et qu'il se précipitât aux frontières, tout souillé du
sang des royalistes, sans autre espérance que la victoire ou la mort;
la seconde, porter la terreur dans l'âme des royalistes, des
aristocrates et du clergé; enfin, la troisième, intimider les
Girondins, qui commençaient à murmurer de la tyrannie de la commune,
et montrer à ces âmes faibles que, s'ils ne se faisaient pas les
instruments du peuple, ils en pourraient bien être les victimes.
«Danton fut surtout poussé au meurtre par une cause plus personnelle
et moins théorique: son caractère. Il avait la réputation de
l'énergie, il en eut l'orgueil. Il voulut la déployer dans une mesure
qui étonnât ses amis et ses ennemis. Il prit le crime pour du génie.
Il méprisa ceux qui s'arrêtaient devant quelque chose, même devant
l'assassinat en masse. Il s'admira dans son dédain de remords. Il
consentit à être le phénomène de l'emportement révolutionnaire. Il y
eut de la vanité dans son forfait. Il crut que son acte, en se
justifiant par l'intention et par le lointain, perdrait de son
caractère; que son nom grandirait quand il serait en perspective, et
qu'il serait le colosse de la Révolution. Il se trompait. Plus les
crimes politiques s'éloignent des passions qui les font commettre,
plus ils baissent et pâlissent devant la postérité. L'histoire est la
conscience du genre humain. Le cri de cette conscience sera la
condamnation de Danton. On a dit qu'il sauva la patrie et la
Révolution par ces meurtres, et que nos victoires sont leur excuse. On
se trompe comme il s'est trompé. Un peuple qu'on aurait besoin
d'enivrer de sang pour le pousser à défendre sa patrie serait un
peuple de scélérats et non un peuple de héros. L'héroïsme est le
contraire de l'assassinat.»
Voilà cependant le livre qu'on a appelé une flatterie à l'immoralité
démocratique! Que dites-vous de plus et qu'ai-je dit de moins que
vous, hommes de bien de tous les partis? En morale, il n'y a pas de
partis, il n'y a qu'une conscience.
La mienne me reproche d'avoir peut-être trop porté sur un seul homme
le crime anonyme des massacres de septembre. J'ai été en cela plus
dramatique que juste, je le dis à la postérité.