Le second événement, et malheureusement le plus saillant de la
révolution de 1848, ce sont les journées de juin. Qui les a
préméditées? Qui les a conçues? Qui les a faites? Quel but? Quels
moyens? Quelle cause? Quels hommes enfin? Impossible à savoir,
téméraire à dire, absurde à supposer.
Je savais bien, aussi bien, un peu mieux que tout le monde, parce que
j'avais plus lu et mieux compris l'histoire des révolutions, qu'il y
aurait, de toute nécessité, une journée de sédition dans Paris
quelques semaines après que nous y aurions réinstallé la souveraineté
de la nation dans la représentation nationale, symbole de droit,
d'ordre et de souveraineté; que les factions anarchiques latentes ou
publiques, contenues par nous jusque-là d'une main souple et ferme à
la fois, s'efforceraient de disputer la place à cette souveraineté
régulière de la représentation de la France, rentrée à Paris pour tout
ressaisir et tout dominer par sa présence. C'était inévitable, c'était
fatal; c'était le refoulement pour ainsi dire matériel d'un élément
désordonné par un élément régulier.
C'est dans la prévision de cette journée de sédition normale que
j'avais cherché un général républicain pour le mettre à la tête d'une
armée de la capitale, et que je faisais approcher, jour par jour, les
différents corps de cette armée de Paris, afin que son général, venu
d'Algérie, la trouvât nombreuse et prête, sous sa main, au jour prévu.
J'avais choisi dans ce général, qui m'était inconnu, le seul chef
républicain de l'armée, afin que les républicains ne pussent pas
l'inculper de royalisme, et ne se divisassent pas devant le danger
commun le jour de la sédition prochaine.
Le général était arrivé. Il avait reçu toutes mes confidences et
toutes nos instructions. Le gouvernement provisoire lui avait remis,
à ma requête, le ministère de la guerre et le commandement général de
toutes les troupes militaires ou civiles: quatre-vingt mille hommes de
toutes armes dans Paris ou dans le rayon de Paris; seize mille hommes
de gardes mobiles, jeunesse intrépide de la capitale, formée par
moi-même dans la nuit du 24 février, et brûlant de se signaler par un
service héroïque à l'ordre; la garde républicaine à pied et à cheval,
vigoureuse élite de l'ancienne gendarmerie de Paris; enfin trois cent
mille hommes à peu près de garde nationale, dont la majorité était
disposée à défendre au moins ses foyers et ceux des citoyens: en tout
environ quatre cent mille baïonnettes, dont cent vingt mille au moins
de troupes de ligne.
Nous attendions donc sous les armes, dix jours d'avance, la sédition
probable, mais déjouée par de si formidables précautions. Les partis
politiques, dans l'Assemblée et dans le gouvernement lui-même,
quelquefois en lutte sur des questions de principe, étaient unanimes
pour la répression de tout attentat populaire à la république et à la
représentation nationale. Ceux-là même, parmi les membres du
gouvernement les plus démocrates, que l'ignorance publique a accusés
de connivence perfide avec l'insurrection étaient, au fond, les plus
impatients et les plus actifs dans la préparation des mesures
militaires destinées à écraser cette sédition. L'histoire, quand elle
aura déchiré ses derniers voiles, en donnera des preuves irrécusables.
J'atteste sur ma conscience le plus loyal concours de ces hommes
injustement inculpés dans les journées de juin. Ce déchirement de la
république à son berceau n'était certes ni dans leur intérêt ni dans
leur opinion. Ils pouvaient vouloir une république dictatoriale, que
je ne voulais pas, moi; mais ils ne pouvaient vouloir un accès de
guerre populaire qui servirait de prétexte au renversement de la
république légale, représentative et conservatrice de l'ordre social
en France et de la paix en Europe. Aussi s'y opposèrent-ils autant
que moi.