Avant d'avoir participé moi-même, non aux conspirations, mais aux
événements d'une révolution, il m'était impossible de croire que des
événements aussi capitaux que les massacres de septembre pussent
rester dans une complète obscurité devant l'histoire, soit qu'ils
fussent des effets sans cause, des crimes d'emportement non
prémédités, et dont personne n'a la responsabilité que l'élément
populaire, soulevé par un hasard; soit que les conspirateurs de ces
émotions artificielles du peuple eussent si bien caché leur nom et
leur main qu'on ne pût jamais les prendre en flagrant délit de
préméditation. J'étais dans l'erreur, je l'avoue de bonne foi. Les
deux événements les plus saillants de l'année révolutionnaire de 1848
sont le mouvement même du 24 février, qui inonde tout à coup les rues
d'hommes armés qui élèvent des barricades au coeur de Paris, qui lasse
l'armée pendant deux jours de lutte, qui établit un camp insignifiant
mais inexpugnable dans le centre d'une capitale, qui bivouaque toute
une nuit sur les toits, qui paraît dissous, et qui, le matin du
troisième jour, sort de ce camp, attaque et disperse les troupes
royales, marche sur le palais, en chasse la royauté, entoure
l'Assemblée, et ne se dissipe que devant quelques citoyens tout à fait
étrangers à la sédition, qui proclament du droit d'un interrègne le
règne provisoire de la nation.
Eh bien, quoique mêlé plus que personne aux mouvements, aux choses,
aux hommes de cette journée; quoique les ayant interrogés dans la
chaleur et dans la confidence de l'événement, il m'a été impossible de
découvrir la moindre lueur de vérité, même de probabilité, sur les
causes, les plans, les actes de cette prise d'armes des 22, 23, 24
février contre la royauté de juillet. Je suis sorti de cette enquête
historique sans trouver ni conjuration, ni plan, ni meneurs de cet
événement inexpliqué. Si l'on me demandait un nom seulement qui ait eu
l'initiative de telle ou telle circonstance de cette lutte, je déclare
en conscience qu'il me serait impossible de le prononcer. Il y a des
événements qui sortent du ciel, comme des bouches de volcan, sans
avoir été allumés par aucune main, ou qui sortent du ciel comme des
météores, sans que personne puisse dire d'où ils viennent, ce qu'ils
vont frapper et où ils vont s'éteindre.
J'ai demandé vingt fois aux républicains les plus notoires: «Le
savez-vous?» Tous m'ont répondu: «Non, nous n'en savons, à cet égard,
pas plus que vous. Nous sommes descendus dans la rue, parce que nous
y avons vu nos amis, mais nous ignorons par qui le feu a été allumé.»
Il y a plus de hasard qu'on ne croit dans les révolutions; elles ont
plus de mystères que de secrets.