V.

Quant aux massacres de septembre, mystère qui n'a pas encore été sondé

après soixante ans de recherches, la langue humaine a-t-elle une

exécration et un anathème qui puissent égaler l'horreur que ce forfait

de cannibales m'inspire, comme à tous les hommes civilisés? Qu'on lise

ce récit compulsé tête par tête, dans cette mêlée de cadavres et dans

cette mare de sang, pour faire au peuple horreur de lui-même quand il

prend ses fureurs pour loi? Peut-être ai-je été injuste même envers

Danton en lui attribuant la première pensée de ce coup d'État de

l'assassinat en masse? Je crois plutôt maintenant que le vrai crime

de Danton, dans ces journées de la hache, a été une espèce de

connivence forcée avec les scélérats obscurs et forcenés de la commune

de Paris, et que, ne pouvant pas arrêter le crime résolu par ces

municipes bourreaux, Danton a lâchement préféré être leur complice le

doigt sur la bouche, gémissant en silence, mais laissant accomplir les

horreurs qu'il détestait en les excusant. Cette partie de l'_Histoire

des Girondins_ est la plus ténébreuse; les conjectures y suppléent aux

documents vrais, tant les survivants, parmi les assassins, ont eu

intérêt à déchirer les pages de ce mois néfaste. Une seule chose est

certaine, c'est que ni Robespierre, encore pur de sang, ni surtout les

Girondins, n'y trempèrent pas. Ce fut même l'horreur de ces journées

de septembre qui sépara les Girondins de Danton. Danton ne leur

demandait que de se taire, de laisser ces cadavres dans l'ombre et ces

égorgeurs dans l'impunité. Les Girondins n'y consentirent jamais; leur

politique, en cela inflexiblement honnête, se refusa à conclure le

pacte de la réticence avec Danton, au prix du sang de septembre

amnistié par eux. On ne conçoit pas comment M. de Cassagnac attribue

aux Girondins les massacres de septembre; c'est comme si on attribuait

la journée du 9 thermidor et la mort de Robespierre à Robespierre! Les

Girondins sont morts pour avoir voulu obstinément et honnêtement

mourir plutôt que de sanctionner par leur silence les crimes de

septembre. Que n'ont-ils été aussi inflexibles dans le jugement à mort

du roi! Ils auraient laissé la plus grande force d'un parti

républicain à la postérité, une mémoire pure, non-seulement de toute

participation mais de toute indulgence aux crimes populaires.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 12 / 256 题