Quant aux massacres de septembre, mystère qui n'a pas encore été sondé
après soixante ans de recherches, la langue humaine a-t-elle une
exécration et un anathème qui puissent égaler l'horreur que ce forfait
de cannibales m'inspire, comme à tous les hommes civilisés? Qu'on lise
ce récit compulsé tête par tête, dans cette mêlée de cadavres et dans
cette mare de sang, pour faire au peuple horreur de lui-même quand il
prend ses fureurs pour loi? Peut-être ai-je été injuste même envers
Danton en lui attribuant la première pensée de ce coup d'État de
l'assassinat en masse? Je crois plutôt maintenant que le vrai crime
de Danton, dans ces journées de la hache, a été une espèce de
connivence forcée avec les scélérats obscurs et forcenés de la commune
de Paris, et que, ne pouvant pas arrêter le crime résolu par ces
municipes bourreaux, Danton a lâchement préféré être leur complice le
doigt sur la bouche, gémissant en silence, mais laissant accomplir les
horreurs qu'il détestait en les excusant. Cette partie de l'_Histoire
des Girondins_ est la plus ténébreuse; les conjectures y suppléent aux
documents vrais, tant les survivants, parmi les assassins, ont eu
intérêt à déchirer les pages de ce mois néfaste. Une seule chose est
certaine, c'est que ni Robespierre, encore pur de sang, ni surtout les
Girondins, n'y trempèrent pas. Ce fut même l'horreur de ces journées
de septembre qui sépara les Girondins de Danton. Danton ne leur
demandait que de se taire, de laisser ces cadavres dans l'ombre et ces
égorgeurs dans l'impunité. Les Girondins n'y consentirent jamais; leur
politique, en cela inflexiblement honnête, se refusa à conclure le
pacte de la réticence avec Danton, au prix du sang de septembre
amnistié par eux. On ne conçoit pas comment M. de Cassagnac attribue
aux Girondins les massacres de septembre; c'est comme si on attribuait
la journée du 9 thermidor et la mort de Robespierre à Robespierre! Les
Girondins sont morts pour avoir voulu obstinément et honnêtement
mourir plutôt que de sanctionner par leur silence les crimes de
septembre. Que n'ont-ils été aussi inflexibles dans le jugement à mort
du roi! Ils auraient laissé la plus grande force d'un parti
républicain à la postérité, une mémoire pure, non-seulement de toute
participation mais de toute indulgence aux crimes populaires.