«Madame Élisabeth, insensible à la catastrophe politique, ne cherchait
qu'à répandre un peu de sérénité dans cette ombre. La triste
condoléance de son sourire, la profondeur d'affection qui brillait
dans ses yeux à travers ses larmes, ouvraient au roi et à la reine un
coin de ciel intérieur où les regards se reposaient confidentiellement
de tant de trouble. Une seule âme qui aime, un seul accent qui plaint,
compensent la haine et l'injure de tout un peuple: elle était la pitié
visible et présente à côté du supplice.
«La reine avait été soutenue au commencement par l'espérance de la
défaite de l'insurrection. Émue comme un héros au bruit du canon,
intrépide contre les vociférations des pétitionnaires et des tribunes,
son regard les bravait, sa lèvre dédaigneuse les couvrait de mépris;
elle se tournait sans cesse, avec des regards d'intelligence, vers les
officiers de sa garde, qui remplissaient le fond de la loge et le
couloir, pour leur demander des nouvelles du château, des Suisses, des
forces qui leur restaient, de la situation des personnes chères
qu'elle avait laissées aux Tuileries et surtout de la princesse de
Lamballe, son amie. Elle avait appris en frémissant d'indignation,
mais sans pâlir, le massacre de Suleau dans la cour des Feuillants,
les cris de rage des assassins, les fusillades des bataillons aux
portes de l'Assemblée, les assauts tumultueux du peuple pour forcer
l'entrée du couloir et venir l'immoler elle-même. Tant que le combat
avait duré, elle en avait eu l'agitation et l'élan. Aux derniers coups
de canon, aux cris de victoire du peuple, à la vue de ses écrins, de
ses bijoux, de ses portefeuilles, de ses secrets étalés et profanés
sous ses yeux comme les dépouilles de sa personne et de son coeur,
elle était tombée dans un abattement immobile, mais toujours fier.
Elle dévorait sa défaite, elle ne l'acceptait pas comme le roi. Son
rang faisait partie d'elle-même; en déchoir, c'était mourir. Le décret
de suspension, prononcé par Vergniaud, avait été un coup de hache sur
sa tête. Elle ferma un moment les yeux et parut se recueillir dans son
humiliation; puis l'orgueil de son infortune brilla sur son front
comme un autre diadème. Elle recueillit toute sa force pour s'élever,
par le mépris des coups, au-dessus de ses ennemis; elle ne les sentit
plus que dans les autres.»
Nous demandons à tout lecteur de bonne foi si la pitié manque à
l'infortune et si le respect manque à la catastrophe dans un tel
tableau? Est-ce démoraliser le peuple que lui peindre ainsi ses
victimes, et que lui arracher des larmes sur les victoires mêmes que
ses tribuns remportent en son nom?