III.

Rien de plus injuste que les accusations d'inhumanité de plume envers

le roi, la reine, la famille royale, dans le récit du 10 août. Les

royalistes se sont abstenus de me lire, afin d'avoir le droit de

répéter sur parole ces calomnies démenties par chacune de mes pitiés

de coeur dans ce récit. Lisez de bonne foi aujourd'hui:

«L'Assemblée suspendit sa séance à une heure du matin. La famille

royale était restée jusque-là dans la loge du _Logographe_. Dieu seul

peut mesurer la durée des quatorze heures de cette séance dans l'âme

du roi, de la reine, de Madame Élisabeth et de leurs enfants. La

soudaineté de la chute, l'incertitude prolongée, les vicissitudes de

crainte et d'espérance, la bataille qui se livrait aux portes et dont

ils étaient le prix sans même voir les combattants, les coups de

canon, la fusillade retentissant dans leur coeur, s'éloignant, se

rapprochant, s'éloignant de nouveau comme l'espérance qui joue avec le

moment, la pensée des dangers de leurs amis abandonnés au château, le

sombre avenir que chaque minute creusait devant eux sans en apercevoir

le fond, l'impossibilité d'agir et de se remuer au moment où toutes

les pensées poussent l'homme à l'agitation, la gêne de s'entretenir

même entre eux, l'attitude impassible que le soin de leur dignité leur

commandait, la crainte, la joie, le désespoir, l'attendrissement, et,

pour dernier supplice, le regard de leurs ennemis fixé constamment sur

leurs visages pour y surprendre un crime dans une émotion ou s'y

repaître de leur angoisse, tout fit de ces heures éternelles la

véritable agonie de la royauté. La chute fut longue, profonde,

terrible, du trône à l'échafaud. Nulle part elle ne fut plus sentie

que là. C'est le premier coup qui brise, les autres ne font que tuer.

«Si l'on ajoute à ces tortures de l'âme les tortures du corps de cette

malheureuse famille, jetée, après une nuit d'insomnie, dans cette

espèce de cachot; l'air brûlant exhalé par une foule de trois ou

quatre mille personnes, s'engouffrant dans la loge, et intercepté dans

le couloir par la foule extérieure qui l'engorgeait; la soif,

l'étouffement, la sueur ruisselante, la tendresse réciproque des

membres de cette famille multipliant dans chacun d'eux les souffrances

de tous, on comprendra que cette journée eût dû assouvir à elle seule

une vengeance accumulée par quatorze siècles.

«Le prince, accoudé sur le devant de la loge comme un homme qui

assiste à un grand spectacle, semblait déjà familiarisé avec sa

situation. Il faisait des observations judicieuses et désintéressées

sur les circonstances, sur les motions, sur les votes, qui prouvaient

un complet détachement de lui-même. Il parlait de lui comme d'un roi

qui aurait vécu mille ans auparavant; il jugeait les actes du peuple

envers lui comme il aurait jugé les actes de Cromwell et du long

parlement envers Charles Ier. La puissance de résignation qu'il

possédait lui donnait cette puissance d'impartialité, sous le fer même

du parti qui le sacrifiait. Il adressait souvent la parole à demi-voix

aux députés les plus rapprochés de lui et qu'il connaissait, entre

autres à Calon, inspecteur de la salle, à Coustard et à Vergniaud. Il

entendit sans changer de couleur, de regard, d'attitude, les

invectives lancées contre lui et le décret de sa déchéance. La chute

de sa couronne ne donna pas un mouvement à sa tête. On vit même une

joie secrète luire sur ses traits à travers la gravité et la tristesse

du moment. Il respira fortement, comme si un grand fardeau eût été

soulevé de son âme. L'empire pour lui était un devoir plus qu'un

orgueil. En le détrônant on le soulageait.

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 10 / 256 题