II.

Les Girondins règnent sous le nom de Louis XVI, et règnent en le

trahissant. On a critiqué le portrait de madame Roland. Leur Égérie

est flattée, cela est vrai; j'ai glissé sur le mélange d'intrigue et

d'emphase qui composait le génie à la fois féminin et romain de cette

femme. J'ai plus cédé en cela à la popularité qu'à la vérité. J'ai

voulu donner une _Cornélie_ à la république. Je ne sais au fond ce

qu'était _Cornélie_, cette mère des Gracques qui élevait des

conspirateurs contre le sénat de Rome et qui les formait à la

sédition, vertu des ambitieux populaires.

Quant à madame Roland, qui enflait un mari vulgaire du souffle de sa

colère de femme contre une cour odieuse parce qu'elle ne s'ouvrait pas

à sa vanité de parvenue, il n'y a de vraiment beau en elle que sa

mort. Son rôle n'a que la parade de la véritable grandeur d'âme. Elle

dicte à son mari de noires trahisons contre le roi qui l'a admis dans

son ministère; elle anime les Girondins, ses familiers, d'une haine

implacable contre la reine, déjà si humiliée et si menacée; elle n'a

ni respect ni pitié pour cette victime, elle la désigne du doigt à la

multitude ameutée. Elle n'est plus ni femme, ni mère, ni Française.

Elle se pose en Némésis à la porte des tours du Temple, après que la

reine y gémit sur son époux, sur ses enfants, sur elle-même, entre le

trône et l'échafaud. Ce stoïcisme ostentatoire de l'implacabilité tue,

à mes yeux, la femme dans ce tribun des femmes. Je devais, pour être

vrai, la blâmer; par complaisance pour la popularité, je l'ai exaltée.

Mon enthousiasme n'était pas complétement sincère. Charlotte Corday,

malgré son dévouement criminel dans l'acte héroïque, dans

l'inspiration, valait mille fois mieux que madame Roland. Le coeur

manque à ce buste de femme politique, comme il manque à presque toutes

les femmes qui affectent une passion métaphysique et populaire faute

d'une passion individuelle et tendre qui nourrisse leur âme au lieu

de nourrir leur vanité.

Ce sentiment vrai en moi contre ces tribuns féminins de la république

ou de la royauté perçait déjà malgré moi dans l'apothéose affectée que

je faisais de madame Roland.

«L'orgueil de ce monde aristocratique qui la voyait sans la compter

pesait sur son âme. Une société où elle n'avait pas son rang lui

semblait mal faite. C'était moins de l'envie que de la justice

révoltée en elle. Les êtres supérieurs ont leur place marquée par

Dieu, et tout ce qui les en écarte leur semble une usurpation. Ils

trouvent la société souvent inverse de la nature; ils se vengent en la

méprisant. De là la haine du génie contre la puissance. Le génie rêve

un ordre de choses où les rangs seraient assignés par la nature et la

vertu. Ils le sont presque toujours par la naissance, cette faveur

aveugle de la destinée. Il y a peu de grandes âmes qui ne sentent en

naissant la persécution de la fortune, et qui ne commencent par une

révolte intérieure contre la société. Elles ne s'apaisent qu'en se

décourageant. D'autres se résignent, par une compréhension plus haute,

à la place que Dieu leur assigne. Servir humblement le monde est

encore plus beau que le dominer. Mais c'est là le comble de la vertu.

La religion y conduit en un jour, la philosophie n'y conduit que par

une longue vie, par le malheur et par la mort. Il y a des jours où la

plus haute place du monde, c'est un échafaud.»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 9 / 256 题