Les Girondins règnent sous le nom de Louis XVI, et règnent en le
trahissant. On a critiqué le portrait de madame Roland. Leur Égérie
est flattée, cela est vrai; j'ai glissé sur le mélange d'intrigue et
d'emphase qui composait le génie à la fois féminin et romain de cette
femme. J'ai plus cédé en cela à la popularité qu'à la vérité. J'ai
voulu donner une _Cornélie_ à la république. Je ne sais au fond ce
qu'était _Cornélie_, cette mère des Gracques qui élevait des
conspirateurs contre le sénat de Rome et qui les formait à la
sédition, vertu des ambitieux populaires.
Quant à madame Roland, qui enflait un mari vulgaire du souffle de sa
colère de femme contre une cour odieuse parce qu'elle ne s'ouvrait pas
à sa vanité de parvenue, il n'y a de vraiment beau en elle que sa
mort. Son rôle n'a que la parade de la véritable grandeur d'âme. Elle
dicte à son mari de noires trahisons contre le roi qui l'a admis dans
son ministère; elle anime les Girondins, ses familiers, d'une haine
implacable contre la reine, déjà si humiliée et si menacée; elle n'a
ni respect ni pitié pour cette victime, elle la désigne du doigt à la
multitude ameutée. Elle n'est plus ni femme, ni mère, ni Française.
Elle se pose en Némésis à la porte des tours du Temple, après que la
reine y gémit sur son époux, sur ses enfants, sur elle-même, entre le
trône et l'échafaud. Ce stoïcisme ostentatoire de l'implacabilité tue,
à mes yeux, la femme dans ce tribun des femmes. Je devais, pour être
vrai, la blâmer; par complaisance pour la popularité, je l'ai exaltée.
Mon enthousiasme n'était pas complétement sincère. Charlotte Corday,
malgré son dévouement criminel dans l'acte héroïque, dans
l'inspiration, valait mille fois mieux que madame Roland. Le coeur
manque à ce buste de femme politique, comme il manque à presque toutes
les femmes qui affectent une passion métaphysique et populaire faute
d'une passion individuelle et tendre qui nourrisse leur âme au lieu
de nourrir leur vanité.
Ce sentiment vrai en moi contre ces tribuns féminins de la république
ou de la royauté perçait déjà malgré moi dans l'apothéose affectée que
je faisais de madame Roland.
«L'orgueil de ce monde aristocratique qui la voyait sans la compter
pesait sur son âme. Une société où elle n'avait pas son rang lui
semblait mal faite. C'était moins de l'envie que de la justice
révoltée en elle. Les êtres supérieurs ont leur place marquée par
Dieu, et tout ce qui les en écarte leur semble une usurpation. Ils
trouvent la société souvent inverse de la nature; ils se vengent en la
méprisant. De là la haine du génie contre la puissance. Le génie rêve
un ordre de choses où les rangs seraient assignés par la nature et la
vertu. Ils le sont presque toujours par la naissance, cette faveur
aveugle de la destinée. Il y a peu de grandes âmes qui ne sentent en
naissant la persécution de la fortune, et qui ne commencent par une
révolte intérieure contre la société. Elles ne s'apaisent qu'en se
décourageant. D'autres se résignent, par une compréhension plus haute,
à la place que Dieu leur assigne. Servir humblement le monde est
encore plus beau que le dominer. Mais c'est là le comble de la vertu.
La religion y conduit en un jour, la philosophie n'y conduit que par
une longue vie, par le malheur et par la mort. Il y a des jours où la
plus haute place du monde, c'est un échafaud.»