I.

«Tant que les révolutions ne sont pas achevées, l'instinct du peuple

pousse à la république; car il sent que toute autre main que la

sienne est trop faible pour imprimer l'impulsion qu'il faut aux

choses. Le peuple ne se fie pas, et il a raison, à un pouvoir

irresponsable, perpétuel et héréditaire, pour faire ce que commandent

des époques de création. Il veut faire ses affaires lui-même. Sa

dictature lui paraît indispensable pour sauver la nation. Or la

dictature organisée du peuple, qu'est-ce autre chose que la

république? Il ne peut remettre ses pouvoirs qu'après que toutes les

crises sont passées, et que l'oeuvre révolutionnaire est incontestée,

complète et consolidée. Alors il peut reprendre la monarchie et lui

dire de nouveau: «Règne au nom des idées que je t'ai faites!»

«L'Assemblée constituante fut donc aveugle et faible de ne pas donner

la république pour instrument naturel à la Révolution. Mirabeau,

Bailly, La Fayette, Sieyès, Barnave, Talleyrand, Lameth, agissaient en

cela en philosophes, et non en grands politiques. L'événement l'a

prouvé. Ils crurent la Révolution achevée aussitôt qu'elle fut écrite;

ils crurent la monarchie convertie aussitôt qu'elle eut juré la

constitution. La Révolution n'était que commencée, et le serment de la

royauté à la Révolution était aussi vain que le serment de la

Révolution à la royauté. Ces deux éléments ne pouvaient s'assimiler

qu'après un intervalle d'un siècle. Cet intervalle, c'était la

république. Un peuple ne passe pas en un jour, ni même en cinquante

ans, de l'action révolutionnaire au repos monarchique. C'est pour

l'avoir oublié à l'heure où il fallait s'en souvenir, que la crise a

été si terrible et qu'elle nous agite encore. Si la Révolution qui se

poursuit toujours avait eu son gouvernement propre et naturel, la

république, cette république eût été moins tumultueuse et moins

inquiète que nos cinq tentatives de monarchie. La nature des temps où

nous avons vécu proteste contre la forme traditionnelle du pouvoir. À

une époque de mouvement, un gouvernement de mouvement, voilà la loi!

«L'Assemblée nationale, dit-on, n'en avait pas le droit: elle avait

juré la monarchie et reconnu Louis XVI; elle ne pouvait le détrôner

sans crime! L'objection est puérile, si elle vient d'esprits qui ne

croient pas à la possession des peuples par les dynasties. L'Assemblée

constituante, dès son début, avait proclamé le droit inaliénable des

peuples et la légitimité des insurrections nécessaires. Le serment du

Jeu de Paume ne consistait qu'à jurer désobéissance au roi et fidélité

à la nation. L'Assemblée avait ensuite proclamé Louis XVI roi des

Français. Si elle se reconnaissait le pouvoir de le proclamer roi,

elle se reconnaissait par là même le droit de le proclamer simple

citoyen. La déchéance pour cause d'utilité nationale et d'utilité du

genre humain était évidemment dans ses principes. Que fait-elle

cependant? Elle laisse Louis XVI roi ou elle le refait roi, non par

respect pour l'institution, mais par pitié pour sa personne et par

attendrissement pour une auguste décadence. Voilà le vrai. Elle

craignait le sacrilége, et elle se précipite dans l'anarchie. C'était

clément, beau, généreux; Louis XVI méritait bien du peuple. Qui peut

flétrir une magnanime condescendance? Avant le départ du roi pour

Varennes, le droit absolu de la nation ne fut qu'une fiction

abstraite, un _summum jus_ de l'Assemblée. La royauté de Louis XVI

resta le fait respectable et respecté. Encore une fois, c'était bien

fait.

«Mais il vint un moment, et ce moment fut celui de la fuite du roi,

sortant du royaume, protestant contre la volonté nationale, et allant

chercher l'appui de l'armée et l'intervention étrangère, où

l'Assemblée rentrait dans le droit rigoureux de disposer du pouvoir

déserté. Trois partis s'offraient à elle: déclarer la déchéance et

proclamer le gouvernement républicain; proclamer la suspension

temporaire de la royauté, et gouverner en son nom, pendant son éclipse

morale; enfin restaurer à l'instant la royauté.

«L'Assemblée choisit le pire. Elle craignit d'être dure, et elle fut

cruelle; car, en conservant au roi le rang suprême, elle le condamna

au supplice de la colère et du dédain de son peuple. Elle le couronna

de soupçons et d'outrages. Elle le cloua au trône, pour que le trône

fût l'instrument de ses tortures et enfin de sa mort.

«Des deux autres partis à prendre, le premier était le plus logique et

le plus absolu: proclamer la déchéance et la république.

«La république, si elle eût été alors légalement établie par

l'Assemblée dans son droit et dans sa force, aurait été tout autre que

la république qui fut perfidement et atrocement arrachée, neuf mois

après, par l'insurrection du 10 août. Elle aurait eu, sans doute, les

agitations inséparables de l'enfantement d'un ordre nouveau. Elle

n'aurait pas échappé aux désordres inévitables dans un pays de premier

mouvement, passionné par la grandeur même de ses dangers. Mais elle

serait née d'une loi, au lieu d'être née d'une sédition; d'un droit,

au lieu d'une violence; d'une délibération, au lieu d'une

insurrection. Cela seul changeait les conditions sinistres de son

existence et de son avenir. Elle devait être remuante, elle pouvait

rester pure.

«Voyez combien le seul fait de sa proclamation légale et réfléchie

changeait tout. Le 10 août n'avait pas lieu; les perfidies et la

tyrannie de la commune de Paris, le massacre des gardes, l'assaut du

palais, la fuite du roi à l'Assemblée, les outrages dont il y fut

abreuvé, enfin son emprisonnement au Temple, étaient écartés. La

république n'aurait pas tué un roi, une reine, un enfant innocent, une

princesse vertueuse. Elle n'aurait pas eu les massacres de septembre,

ces Saint-Barthélemy du peuple qui tachent à jamais les langes de la

liberté. Elle ne se serait pas baptisée dans le sang de trois cent

mille victimes. Elle n'aurait pas mis dans la main du tribunal

révolutionnaire la hache du peuple, avec laquelle il immola toute une

génération pour faire place à une idée. Elle n'aurait pas eu le 31

mai. Les Girondins, arrivés purs au pouvoir, auraient eu bien plus de

force pour combattre la démagogie. La république, instituée de

sang-froid, aurait bien autrement intimidé l'Europe qu'une émeute

légitimée par le meurtre et les assassinats. La guerre pouvait être

évitée, ou, si la guerre était inévitable, elle eût été plus unanime

et plus triomphante. Nos généraux n'auraient pas été massacrés par

leurs soldats aux cris de trahison. L'esprit des peuples aurait

combattu avec nous, et l'horreur de nos journées d'août, de septembre

et de janvier, n'aurait pas repoussé de nos drapeaux les peuples

attirés par nos doctrines. Voilà comment un seul changement, à

l'origine de la république, changeait le sort de la Révolution.»

Cours familier de Littérature - Volume 13 · 第 8 / 256 题