XVIII

Une méthode recommandée pour la chasse aux papillons nocturnes consiste

à déposer dans un berceau de verdure une veilleuse allumée, qu'on y

laisse brûler toute la nuit. Il faut avoir soin de l'abriter par un

entonnoir en verre, qui empêchera le vent de l'éteindre et les papillons

de s'y rôtir les ailes. Le lendemain, Dieu aidant, vous aurez peut-être

le plaisir de surprendre dans leur repos une nombreuse compagnie de

phalènes, appliquées sur le tronc des arbres ou collées à la charpente

du berceau.

Un papillon de grande taille avait hâte de se faire prendre: M. Valery

Saintis se présenta au rendez-vous bien avant le moment fixé. La nuit

secondait son entreprise; le ciel était voilé, mais la couche de nuages

était mince, et la lune dans son plein répandait sur la campagne une

clarté diffuse, à la faveur de laquelle il put regarder l'heure à sa

montre et s'assurer qu'il était en avance. Il descendit de sa bicyclette

à deux pas du petit portail à claire-voie, qui n'était fermé qu'au pêne,

et, quelques minutes après, il s'introduisait dans le bosquet de

sureaux, dont le milieu était occupé par une petite table de pierre. Il

s'assit dans un fauteuil rustique, et il attendit. Il était impatient,

mais il n'était pas inquiet. Il était sûr de sa somnambule et de son

empire sur elle; il l'avait à son commandement, elle avait fait voeu

d'obéissance.

Il ne s'abusait pas; il aperçut dans le parc une lumière mouvante, qui

suivait les sinuosités d'un sentier et semblait se diriger vers le

bosquet.

«C'est elle, se dit-il; je ne doutais pas qu'elle ne vînt.»

Elle arriva bientôt, tenant à la main sa veilleuse enfermée dans une

lanterne. La soirée étant fraîche, cette déesse des bois s'était

affublée d'un collet, dont elle avait rabattu le capuchon sur sa tête.

Elle déposa sur la table de pierre sa lanterne, après en avoir essuyé

les verres avec son mouchoir. Il la regardait en silence et la trouvait

exquise. Il décida que cette esclave faisait honneur à son maître, que

la Circassie ne produisait aucune fleur digne de lui être comparée,

qu'elle valait à elle seule un harem tout entier, et son orgueil

s'arrondissait.

«Le pacha turc le plus blasé, pensait-il, m'envierait ma conquête. Il y

a en moi plusieurs hommes, et l'un d'eux est un homme de théâtre; c'est

à lui que je la donne. Elle sera dans ma riche et heureuse existence la

part de la fantaisie.»

Elle se tenait debout devant lui et ne lui jetait que des regards

furtifs. Elle semblait éviter ses yeux, dont elle redoutait la puissance

magnétique.

«Vous le voyez, dit-elle en lui montrant du doigt la lanterne, c'est

bien pour chasser aux papillons que je suis venue dans ce bosquet de

sureaux. J'y rencontre par hasard mon maître et seigneur; je ne le

cherchais pas, ma conscience n'a rien à me reprocher.

--Mademoiselle Jacquine Vanesse, convenez que votre conscience ne vous

tourmente pas souvent; je la crois très bonne fille, et il est des cas

où je la voudrais plus sévère.

--De quel crime m'accusez-vous?

--J'ai appris tantôt de votre bouche que M. Belfons avait demandé votre

main, que sa démarche vous avait touchée, qu'il était le seul homme qui

pût vous réconcilier avec le mariage. Vous l'avez dit, et vous avez la

conscience nette! Eh quoi! vous consentiriez à être la femme d'un

rustaud qui n'a pour lui que ses millions! Sachez qu'on ne violente pas

impunément sa nature et sa destinée. Je vous connais, vous ne tarderiez

pas à prendre en dégoût votre épais bonheur bourgeois. On vous a

longtemps reproché votre humeur chagrine et farouche. Ah! vraiment, on

vous a trop apprivoisée, vous êtes devenue trop accommodante. Appartenir

à ce bélître! La pièce s'annonçait bien; quel dénouement, bon Dieu!...

Vous allez me jurer solennellement que jamais, au grand jamais, quelques

conseils qu'on vous donne, quelque pression qu'on exerce sur vous, on ne

pourra vous déterminer à épouser M. Belfons.»

Elle ne prononça pas le serment qu'il réclamait. Elle suivait des yeux

une petite phalène qui tournoyait autour de la veilleuse, et qui ne lui

inspirait qu'un médiocre intérêt; ce n'était pas une _urapteryx

sambucaria_.

«Vous n'avez pas encore juré, reprit M. Saintis avec un peu

d'irritation. Il y a cent bonnes raisons pour que vous n'épousiez pas M.

Belfons, il n'y en a pas une pour que vous l'épousiez,... à moins

toutefois que vous ne l'aimiez.

--Mon coeur, murmura-t-elle, n'a point de secret pour vous, et vous

savez mieux que personne ce qui s'y passe. Mais je crois M. Belfons

sérieusement épris de moi, et il pourrait arriver que, s'il s'obstinait

dans sa poursuite, de guerre lasse, dans un moment de faiblesse, touchée

de pitié....

--Vous vous imaginez donc, interrompit-il, que cet olibrius sait aimer?

Il mourra sans avoir pénétré les mystères de la grande passion. Par un

effort de son génie, il s'est avisé que vous étiez divinement jolie; le

beau mérite! Les vaches qui vous regardent passer le long des chemins

ont fait avant lui cette découverte; mais, comme les vaches, il ne saura

jamais ce que vous valez. Il faut avoir des yeux et un coeur d'artiste

pour sentir ce qu'il y a en vous de particulier, de rare et de

prenant.... Ah! croyez-moi, dispensez-vous de le plaindre, ce serait de

la pitié mal placée.

--Si vous ne voulez pas que je le plaigne, permettez-moi d'avoir un peu

de compassion pour moi-même. Franchement, vous n'entrez pas dans mes

peines, vous vous souciez peu de mes intérêts. Ma situation n'est pas

gaie. Je vis dans une maison étrangère, où la charité m'a accueillie et

où me retient la plus tendre des amitiés. Mais dans quelques semaines

Mme Sauvigny sera la femme d'un célèbre musicien. Jusqu'ici elle m'a

prouvé par ses attentions que je lui étais chère et qu'elle tenait à

moi. Du jour où elle aura épousé l'homme qu'elle aime, peut-être, malgré

elle, me fera-t-elle sentir que je suis de trop dans son chalet. Je

serai prompte à m'en apercevoir; j'ai l'épiderme délicat, et mon orgueil

est chatouilleux. J'aurai bientôt fait de plier mon petit paquet et de

m'en aller pour ne plus revenir. Mais où irai-je? que deviendrai-je? Si

j'épousais M. Belfons, j'aurais un chez moi. Il est permis de songer à

l'avenir, et c'est pourquoi je ne prête pas le serment que vous

prétendez m'arracher.

--Vous êtes injuste, mademoiselle, autant qu'ingrate, répliqua-t-il.

Vous vous figurez donc que je ne m'occupe point de vos intérêts, de

votre avenir? Pourquoi suis-je ici? Je désirais vous entretenir dès

aujourd'hui des projets que j'ai formés pour vous. Écoutez-moi: quoi

qu'en pense votre modestie, vous avez révélé hier une puissance de

talent et d'émotion que je ne vous soupçonnais pas, et quelques minutes

ont suffi pour changer l'opinion que j'avais de Mlle Vanesse, pour me

convaincre qu'il ne dépend que d'elle de devenir une grande artiste. En

retournant le soir dans son ermitage, M. Saintis eut une vision: il se

crut transporté dans une salle de spectacle où l'on donnait sa

_Roussalka_, représentée pour la première fois trois ou quatre ans

auparavant. Le succès avait été contesté; M. Saintis avait beaucoup

d'ennemis; il avait eu raison des jaloux et de leurs cabales, mais sa

victoire avait du plomb dans l'aile. Un directeur intelligent venait de

reprendre la _Roussalka_ pour les débuts d'une jeune cantatrice, dont on

ne parlait encore que sous le manteau de la cheminée, et grâce à sa

beauté étrange, à son admirable voix, à la sûreté de sa méthode, cette

reprise était un triomphe. La débutante, c'était vous, et vous étiez de

moitié dans la gloire du musicien.

--Ah! monsieur, dit-elle, quand donc renoncerez-vous à vous moquer de

moi?

--Jamais je ne fus plus sérieux. Cordes de la voix, cordes de l'âme, il

semble que ce rôle vous ait été destiné, qu'en écrivant ses vers et sa

musique, le compositeur n'ait cessé de penser à vous. J'ai acquis la

conviction que vous êtes un grand talent inculte, un diamant emprisonné

dans sa gangue. Je vous le répète, il ne tient qu'à Mlle Vanesse d'être

un jour une grande cantatrice. Ah! par exemple, ce ne sera pas l'ouvrage

d'un jour; c'est par un obstiné travail que vous arriverez.... Que mes

conseils soient pour vous des ordres! Dès le lendemain de ce mariage qui

vous inquiète, vous donnerez à entendre à Mme Sauvigny que désormais sa

maison vous déplaît, et vous retournerez à Paris. Je vous mettrai dans

les mains d'une femme qui est un incomparable professeur de chant. Elle

m'a des obligations; j'obtiendrai sans peine qu'elle vous prenne chez

elle, vous serez sa pensionnaire et son élève. Aussi bien je serai là,

je surveillerai, je dirigerai cette éducation. Ce sera l'affaire de deux

ans, et je me charge du reste.»

Elle le regardait d'un air interdit. Puis, d'une voix sombre:

«Être de moitié dans la gloire de M. Saintis! Quel rêve! Et pourtant,

quand ce rêve devrait s'accomplir, cela ne me suffirait pas.

--Que vous manquerait-il encore?

--Depuis deux mois, depuis le jour où j'eus la candeur de changer ma

coiffure dans la vaine espérance de plaire à un homme que je croyais

haïr, j'ai tant changé que je ne me reconnais plus.... Vous promettez

une couronne d'étoiles à l'artiste. Que donnerez-vous à la femme?»

Il prit plaisir à lui faire attendre sa réponse. «Pauvre petite, qui

demandes l'aumône, pensait-il, sois tranquille, on te la fera.» Puis, se

penchant vers elle:

«La femme est bien modeste dans ses prétentions, puisque, à la rigueur,

elle se contenterait de ce que peut lui offrir M. Belfons.

--Ne parlez pas mal de lui. Il a sur d'autres hommes cet avantage que,

lorsqu'il aime, il le dit, et le dit si bien qu'on l'en croit.

--Et si je vous disais que je vous aime, vous ne me croiriez pas?»

Après un silence, elle murmura d'une voix altérée, qui n'était qu'un

souffle:

«Si vous m'aimiez, vous ne songeriez pas à épouser Mme Sauvigny.

--Seigneur Dieu! fit-il, que les petites filles ont le cerveau dur et

étroit! Et qu'il est difficile de leur expliquer certaines choses!

Livrées à leurs propres lumières, elles ne comprennent pas qu'il est des

femmes qu'on épouse et d'autres qu'on aime sans avoir aucune envie de

les épouser.

--Mais, si je ne me trompe, c'est un mariage d'amour que vous faites.

--N'en doutez pas.»

Elle voulait parler, et la parole expirait sur ses lèvres. Elle réussit

enfin à dire:

«Ce sacrifice serait trop grand? Vous ne pourriez vous résoudre à me le

faire?

--Jamais, au grand jamais! s'écria-t-il. Vraiment les petites filles

sont insupportables, elles ne comprennent rien à rien, elles voient des

contradictions où il n'y en a point. M'entendez-vous? Mme Sauvigny est

nécessaire à mon bonheur, à mon talent, elle est adorable et je l'adore.

Elle est de ces femmes qui transportent un homme de la terre dans le

ciel; on en connaît d'autres qui font descendre le ciel sur la terre.

Les dieux ont l'humeur inquiète; ils s'ennuient parfois dans leur

Olympe, ils veulent voir autre chose.... Cette femme unique est une

magicienne bienfaisante, elle sait plus d'un secret et met des baumes

sur les blessures. Mais elle n'est pas experte en magie noire, et

l'amour qui est une fièvre, une extravagance, une maladie, un voluptueux

malheur, ce n'est pas auprès d'elle qu'on en savoure les délices....

Mademoiselle Jacquine Vanesse, vous êtes une Roussalka, une sirène et la

plus charmante des empoisonneuses; vous m'avez infusé dans les veines un

peu de ce venin subtil, délicieux et funeste, qui brûle le sang, et

croyez-moi, ne me croyez pas, je suis à l'heure qu'il est follement

amoureux de vous.»

Il avait la tête troublée, il n'était plus maître de lui. Le mystère de

cette entrevue nocturne et d'un visage qui tour à tour se dérobait dans

l'ombre d'un capuchon ou lui apparaissait à la clarté vacillante et

rougeâtre d'une veilleuse, un grand ciel sans étoiles, une lune qui

éclairait et qu'on ne voyait pas, une nuit baignée d'une vapeur de

lumière, le parfum pénétrant qu'exhalait un buisson de citronnelle en

fleur, des papillons tournoyants, qui cherchaient sans bruit leur

destin, une chouette cachée dans un sapin noir, son hôlement doux et

sinistre, dont les retours réguliers semblaient dire que ce qui doit

arriver arrive, que toutes les fatalités s'accomplissent.... Non, il ne

se possédait plus; il n'était pas jusqu'au son de sa propre voix qui ne

grisât son imagination et son coeur, et leur ivresse se communiquait à

ses sens.

«Ne craignez point, dit-il en se levant. Vous me traitez d'homme

dangereux, je suis le sage des sages. Ma devise sera: feuille à

feuille.»

Et s'avançant vers elle: «Je n'en ai pris qu'un avant-hier, il m'en faut

dix».

Cette fois, elle se tenait en garde contre les surprises. Elle fit un

saut de côté et mit la table de pierre entre elle et lui. Ils se

mesurèrent un instant des yeux. Frappé d'étonnement, il ne

reconnaissait plus son esclave. Aussi droite qu'une statue, le front

sourcilleux, la bouche de travers, l'oeil plombé, elle le regardait avec

un sourire méprisant et lui jetait un défi.

«Votre devise me plaît, dit-elle. Feuille à feuille! Quelles fêtes vous

me préparez! Et qu'ils aient ou non du génie, que les fats sont faciles

à tromper!.... Vous ne voyez donc pas que, depuis deux mois, vous vous

laissez mystifier par une petite fille au cerveau étroit et dur!... Vous

êtes un imprudent; vous saviez que la femme que vous vous étiez promis

d'épouser a le coeur aussi fier que tendre.»

Puis, haussant le ton:

«Dois-je dire à Mme Sauvigny, qui me croira, que vous goûterez un

plaisir extrême à la posséder, mais que vous comptez sur moi pour vous

consoler de votre bonheur?... Trouvez des raisons ou des prétextes pour

ne plus la voir, et je serai discrète comme une phalène.»

La vipère s'était redressée et sifflait. Tout à coup, ce qui n'arrive

guère aux serpents, elle partit d'un éclat de rire, et ce rire strident,

saccadé, diabolique, qui jadis avait épouvanté Mme Vanesse et un valet

de ferme, fit reculer de deux pas M. Saintis. Il se heurta contre une

branche d'arbre, son chapeau tomba à terre, il se baissa pour le

ramasser; quand il se releva, la vipère avait disparu. Il ne vit plus

qu'une veilleuse, protégée par une lanterne contre les empressements

d'êtres ailés, désireux de se brûler à sa flamme. Ils semblaient

désespérés de ne pouvoir arriver jusqu'à elle, et pourtant M. Saintis,

en comparant leur sort au sien, le trouva digne d'envie.

Après avoir eu cet accès de colère dont le docteur Oserel devait garder

éternellement la mémoire, Mme Sauvigny avait fait de grands efforts pour

s'apaiser, pour se calmer; mais, quoique son visage ne le dît pas, elle

était rongée par l'inquiétude. Il est des états d'esprit où l'on se

prend à douter que les choses, les âmes, les caractères soient gouvernés

par des règles: toutes les certitudes acquises s'évanouissent, on n'a

plus d'opinion arrêtée sur rien ni sur personne, les hommes sont des

fantômes dont on ignore les secrets, la vie a le décousu et les

déraisons d'un mauvais rêve, tout semble possible et tout fait peur. Il

semblait à Mme Sauvigny que le malheur rôdât autour de sa maison et

n'attendit pour entrer que de trouver une porte ouverte.

Elle avait dîné tête à tête avec Jacquine, et s'était demandé plus d'une

fois si cette jeune fille assise à sa table était bien celle qu'elle

avait coutume d'y voir, si ce n'était pas une seconde demoiselle

Vanesse, qui ne ressemblait que de visage à la première, si cette

inconnue au coeur tortueux, à l'âme ténébreuse, avait comme l'autre une

sincère aversion pour l'amour et pour les hommes qui lui en parlaient.

Une heure plus tard, elle la vit sortir, une lanterne à la main, et se

dit: «Je suis folle; c'est bien la même Jacquine, puisqu'elle n'a que

ses papillons en tête». Tout à coup elle se prit à douter qu'il s'agit

de papillons dans cette affaire. Sa soeur cadette n'allait jamais en

chasse sans lui proposer de l'accompagner; l'inconnue s'était échappée

furtivement, en grand mystère. Il lui vint une idée qui lui parut

extravagante, absurde; mais il est des jours où, malgré soi, on croit à

l'absurde. Elle voulut en avoir le coeur net; elle voulait voir, elle

voulait savoir. Elle jeta une cape sur sa tête, sortit en hâte, suivit

de loin une lanterne dont la flamme lui semblait danser comme un feu

follet. Elle approchait du bosquet de sureaux, quand elle entendit une

voix d'homme qu'elle reconnut, et qui lui donna une secousse. Elle

mourait d'envie d'écouter de plus près ce que cette voix disait. Mais

elle se fit un crime d'avoir été sur le point de succomber à la

tentation. Sa fierté tenait l'espionnage pour un métier bas, honteux,

dégradant, et lui défendait de s'avilir, et sa fierté avait toujours le

dernier mot.

Elle se retira, elle s'enfuit. Elle avait l'esprit si troublé qu'elle ne

voyait pas son chemin, et qu'à plusieurs reprises elle sentit son pied

enfoncer dans le terreau mou d'une plate-bande. Les jambes lui

flageolaient; elle s'assit sur un banc, et il lui paraissait évident que

l'invraisemblable seul est vrai, qu'elle devait renoncer désormais à

discerner les mensonges d'avec les vérités. Quand son coeur battit moins

fort, elle se remit en marche. Mais à peine eut-elle gravi les degrés du

petit perron en fer à cheval qui précédait la véranda, elle fut prise

d'un autre scrupule et se reprocha d'avoir, par une fausse délicatesse,

manqué à un devoir sacré: tant qu'elle avait la garde de Mlle Vanesse,

elle était tenue de la surveiller; ne répondait-elle pas de son honneur?

Elle allait sortir une seconde fois pour retourner au bosquet,

lorsqu'elle la vit arriver. Il lui suffit de la regarder pour s'assurer

que l'honneur était sauf. Mais que s'était-il passé? Cette jeune fille

qu'elle ne connaissait plus avait la tête haute, l'oeil ardent, le front

rayonnant de joie, et son sourire exprimait l'ivresse d'une victoire.

«Vous vous disposiez à sortir, Charlotte. Voulez-vous que je vous

accompagne?

--Merci, ma chère, je renonce à ma promenade. Je ne sais ce que j'ai ce

soir, ce parc me fait horreur. Je ferai mieux d'aller dormir.»

Elle monta l'escalier, suivie de Jacquine fort étonnée. En atteignant le

haut de la rampe, elle se retourna:

«Avec qui causiez-vous tout à l'heure dans le parc?

--Mais, Charlotte, comment savez-vous....

--Je ne sais rien, j'ai entendu de très loin une voix d'homme que j'ai

cru reconnaître. Peut-être avez-vous des explications à me donner; je

vous les demanderai plus tard.»

Et elle entra dans sa chambre, dont elle referma la porte sans avoir

pris la main que Jacquine lui tendait.

Elle avait eu ses raisons pour retarder le moment des explications; elle

était si émue, si ébranlée que, quoi que Mlle Vanesse pût lui dire, elle

craignait de répondre avec des larmes; son bonheur avait sombré, elle

voulait que sa dignité réchappât de ce naufrage. Durant des heures, de

tristes pensées lui roulèrent dans l'esprit; elle avait sur le coeur un

poids d'amertume, et son chagrin était mêlé d'indignation: elle

protestait contre son sort, qu'elle n'avait pas mérité. Elle s'en

prenait à tout le monde, même à son Dieu. Elle se souvint que le jour où

elle avait projeté de servir de mère à une jeune fille qui lui inspirait

une profonde pitié, elle avait dit au grand inconnu: «Je t'offre ma

bonne action, bénis-la». Quelle étrange bénédiction il avait versée sur

elle! que cette manne céleste était douce à son palais! Après avoir

écouté ses plaintes, son Dieu, qui ne demeurait jamais court, lui

répondit par la bouche du moine qui a écrit l'_Imitation_: «Rien n'est

pur ni parfait de ce qui est mêlé d'intérêt propre. Ne demandez pas ce

qui est doux, mais ce qui me plaît.» Elle fit un retour sur elle-même:

elle s'était promis d'employer sa vie à travailler au bonheur des

autres, et elle avait cherché le sien, qui lui était apparu sous les

traits d'un jeune et glorieux Apollon, dont la tête, qui ne devait

jamais blanchir, était aussi légère que sa chevelure était blonde. Elle

s'était flattée de lui jeter un charme, de fixer pour toujours son

inconstance, et abusée par une chimère, elle avait cherché «ce qui est

doux». Qu'elle payait cher son erreur! À peine avait-elle approché de

ses lèvres le fruit rafraîchissant qu'un esprit de séduction avait

promis à sa soif, il s'était séché, réduit en cendre, et cette cendre

insipide, nauséabonde, criait sous ses dents. De quoi se plaignait-elle?

c'était justice, elle avait reçu le châtiment de sa faute et appris,

comme l'avait dit un moine, «que rien n'est parfait de ce qui est mêlé

d'intérêt propre», qu'il ne faut pas se dévouer à moitié ni se reprendre

après s'être donné.

Ces réflexions austères la calmaient, sans adoucir sa peine; mais

détachée d'elle-même, tantôt assise, tantôt marchant à petits pas, elle

causait avec sa tristesse comme avec une étrangère dont le martyre la

touchait, et à qui elle offrait des consolations. Après beaucoup

d'allées et de venues, elle finit par s'accroupir sur le pied de son

lit, et le front dans ses mains, les yeux clos, elle se plongea,

s'enfonça dans un de ces grands silences de l'âme et des sens, où l'on

s'engloutit comme dans un gouffre: tous les bruits de la terre s'étaient

éteints, son coeur ne parlait plus; perdue dans une immensité, sa vie

n'était qu'un point qu'elle avait pris pour un monde; elle sentait son

infinie petitesse et jouissait de son néant. Lorsque, à la pointe du

jour, elle sortit de cet abîme, elle avait fait son sacrifice.

Le matin, de bonne heure, comme elle achevait de s'habiller, elle reçut

la visite de Mlle Vanesse, et son premier mot fut pour lui dire d'une

voix qui ne tremblait pas:

«Puisque vous l'aimez, puisqu'il vous aime, il faut vous épouser.»

Frappée de stupéfaction, Jacquine la regardait bouche béante.

«À qui parlez-vous, Charlotte? Vous vous imaginez donc.... Êtes-vous

folle?»

Mme Sauvigny s'était assise et attendait.

«Il est bien fâcheux, reprit Jacquine, que vous soyez descendue hier

soir dans le parc; il est encore plus fâcheux que, nous ayant surpris

dans notre bosquet, M. Saintis et moi, vous n'ayez pas écouté ce que

nous disions. Me voilà obligée de parler, et je m'étais promis de me

taire; j'ai peu de goût pour la délation. J'avais donné à entendre à M.

Saintis que s'il trouvait des prétextes pour être quelque temps sans

reparaître ici, je ne vous ferais point part des propositions qu'il m'a

faites, que mon silence était à ce prix. Vous auriez cru à un

refroidissement de sa passion, vous vous seriez refroidie vous-même, le

lien se serait peu à peu dénoué, je vous aurais épargné le chagrin d'une

rupture.

--Quelles propositions vous a-t-il faites?» demanda d'un ton tranquille

Mme Sauvigny.

Mlle Vanesse en voulait à sa soeur aînée de s'être retirée la veille sans

lui donner la main, et d'avoir en ce moment un visage impassible, dont

la sévérité calme la démontait. Quand on s'avisait de l'intimider, elle

payait d'audace.

«Soyons justes pour tout le monde, Charlotte, reprit-elle avec un accent

de froide ironie, ne calomnions pas M. Saintis. Il nous aime toutes les

deux, et aucune de nous ne sera sacrifiée à l'autre. C'est un galant

homme, qui veut bien faire les choses. Son coeur est si grand que deux

femmes y peuvent loger à l'aise, et du reste il estime que ce n'est pas

trop de deux pour en faire une. J'ajoute que, dans ce partage, vous avez

le beau rôle. Vous êtes la femme qui ouvre les portes du ciel et qu'on

épouse; je suis l'humble créature auprès de qui on oublie le ciel, et

qu'il n'est pas besoin d'épouser pour entrer en possession de sa

personne. Il me destine au théâtre; dans trois ans, dans quatre ans, que

sais-je? je chanterai sa _Roussalka_, et il me récompensera de mon zèle

en faisant de moi sa maîtresse. Il ne se pressera pas, il entend faire

durer le plaisir et me cueillir feuille à feuille.»

Sa voix et son regard étaient de glace. Elle n'avait pas pris le temps

de se coiffer; ses cheveux, négligemment noués, se déroulèrent tout à

coup et tombèrent en boucles onduleuses sur ses épaules. Mme Sauvigny

crut voir une tête de Méduse et une chevelure de serpents.

«Quand on médit de son prochain, poursuivit-elle, il est équitable de ne

pas trop s'épargner soi-même. Durant ces dernières semaines, j'ai pris à

tâche de rendre M. Saintis amoureux de moi; à la vérité, je n'y ai pas

eu grand'peine, il a fait les trois quarts du chemin. On peut expliquer

ma conduite de deux façons. Peut-être ai-je rêvé de vous le prendre;

peut-être aussi, persuadée que vous vous faisiez de dangereuses

illusions sur son caractère, ai-je voulu vous montrer ce qu'il valait et

dissoudre un mariage qui eût fait le malheur de votre vie. Cette seconde

explication me paraît la plus vraisemblable; mais je vois bien que,

quelles qu'aient été mes intentions, vous ne me pardonnerez jamais le

chagrin que je vous cause.... Mon Dieu! tout peut se réparer. Je vous le

déclare franchement, M. Saintis n'a d'affection sérieuse que pour vous;

il ne s'est agi entre lui et moi que d'un simple flirtage; demain il

m'aura oubliée, il ne vous oubliera jamais. Épousez-le; vous en serez

quitte pour le surveiller et le tenir de court. Et puis, il y a encore

une autre ressource. Persuadez-vous que je vous en impose, que je vous

fais des contes en l'air, que nous avons passé notre temps dans ce

bosquet à contempler la lune et des papillons tournant autour d'une

lanterne. Rien ne prouve que je sois véridique, rien ne vous force à me

croire.

--Le malheur est que je vous crois, répondit Mme Sauvigny; mais vous

n'attendez pas, je pense, que je vous remercie.

--Et pourtant, répliqua-t-elle en se dirigeant vers la porte, vous

m'avez une grande obligation, je m'en rapporte à votre conscience, qui

un jour vous accusera d'ingratitude.»

À peine fut-elle sortie, Mme Sauvigny écrivit un petit billet ainsi

conçu:

«Le hasard a voulu que je vous aie surpris hier soir causant tête à tête

avec Mlle Vanesse. Si vous avez quelque chose à dire pour votre

justification, venez vous en expliquer avec moi en sa présence.»

L'exprès qu'elle dépêcha à l'Ermitage revint au bout d'une heure avec la

nouvelle que M. Saintis était parti subitement pour Paris, que son valet

de chambre, qui devait le rejoindre dans la journée, lui remettrait le

billet.

Jacquine Vanesse · 第 30 / 31 题