On avait décousu, et on renonçait à recoudre. On déjeunait, dînait
ensemble, on se promenait côte à côte, les corps se touchaient, et les
deux âmes ne se touchaient plus, elles étaient loin l'une de l'autre. On
ne parlait plus que de choses indifférentes, et on se les disait
froidement. On mangeait du même pain, on vivait sous le même toit, et la
vie commune avait cessé. Mlle Vanesse ne se reprochait rien; elle
pensait avoir mérité les plus grands éloges. Comme Mme Sauvigny l'avait
écrit un soir, quoique son caractère parût compliqué, elle n'avait
d'autres règles de conduite qu'un petit nombre d'idées très simples, qui
étaient à ses yeux des vérités évidentes, des axiomes. Elle s'était
vengée d'un homme qui lui avait fait une grave insulte; elle estimait
que la vengeance n'est pas seulement un droit, mais un devoir. Elle
l'avait privé d'un bonheur dont sa fatuité ne sentait pas le prix; elle
avait fait un exemple, exécuté un acte de haute justice, et la justice
est la première des vertus. Mais, ce qui lui tenait encore plus au coeur,
elle venait de rendre à Mme Sauvigny un inappréciable service. Qui
pouvait nier qu'en l'empêchant de se donner à un homme indigne de la
posséder, elle ne lui eût épargné d'amers déboires, de cruels chagrins
et les humiliantes tristesses d'une déchéance! Elle lui avait sauvé la
vie et l'honneur, et Mme Sauvigny lui en voulait. Quel aveuglement! Elle
ressentait contre cette ingrate une sourde irritation, qui s'aigrissait
de jour en jour.
Une semaine s'écoula, les âmes ne se rapprochaient pas, et on éprouvait,
sans oser le dire, le besoin de rester quelque temps sans se voir.
Comment sortir de cette situation embarrassante? M. Vanesse, revenu
récemment du Brésil, se chargea de trouver l'expédient qu'on cherchait;
il fut le dieu secourable qui intervient pour dénouer les tragédies. Il
avait été gravement malade, et on l'avait envoyé rétablir ses forces en
Europe. Après avoir séjourné un mois à Lisbonne où il avait des affaires
à régler, il était venu se reposer tout à fait en s'enterrant dans une
petite ferme qu'il possédait en Brie, près de Provins; c'était le seul
débris de son patrimoine qui, faute d'acquéreur, lui fût demeuré pour
compte. Il désirait y passer quelques semaines, mais l'endroit lui parut
fort retiré, et si, dans ses convalescences, il aimait le repos, il
n'avait jamais aimé la solitude. Ne pouvant demander à Mme Vanesse de
venir partager la sienne, ce fut à sa fille qu'il eut recours. Elle le
vit un matin arriver au Chalet, en lui disant: «Je t'enlève». Elle se
laissa enlever.
M. Saintis était un homme bien informé, il avait l'art de se renseigner.
Deux jours après le départ de Jacquine, dont il fut averti on ne sait
comment, il adressait de Paris à Mme Sauvigny une longue, tendre et
suppliante missive et lui demandait une audience. Cette lettre mit un
peu de baume sur sa blessure: quelque sainte qu'on soit, on a son
amour-propre de femme, et il est dur d'être quittée. Elle répondit non.
Le surlendemain, nouvelle missive plus pressante encore que la première.
Cette fois la réponse fut un peu plus longue:
«Vous perdez votre temps. Vous avez souvent vanté ma douceur; ce sont
les âmes douces qui s'obstinent le plus dans leurs refus. Je veux croire
que vos protestations sont sincères, qu'il n'y avait rien de sérieux ni
dans vos sentiments pour Mlle Vanesse, ni dans les propositions que vous
lui avez faites, que les artistes se grisent quelquefois de leurs
paroles, que tout cela n'était qu'un jeu d'enfant. Convenez que vous
avez été fort léger; la confiance est morte, vous ne la ressusciterez
pas. Vous êtes un ami charmant, très obligeant, que je regretterai
toujours; mais j'avais commis une erreur déplorable en me laissant
arracher un consentement que je n'aurais pas tardé à regretter. Le jour
où vous serez aussi convaincu que moi que notre projet était insensé,
vous retrouverez en moi l'amie d'autrefois; mais ne me parlez plus
d'amour; vous me condamneriez à ne jamais vous revoir.»
Il se le tint pour dit; elle apprit bientôt qu'il avait rendu au
propriétaire les clefs de l'Ermitage.
Les deux lettres lui avaient apporté un léger soulagement, elle n'en
sentit pas longtemps la douceur. Que la vie lui était amère! Que les
heures lui semblaient lourdes! Que sa maison lui semblait vide! Elle n'y
voyait plus les deux êtres qui l'intéressaient le plus dans le monde, et
le monde lui-même avait changé d'aspect; tout était gris, terne, morne,
couleur de plomb, de fumée ou de brouillard. Elle ne pouvait passer
devant son piano sans éprouver un frisson: il lui demandait des
nouvelles du pianiste sous les doigts duquel il aimait à vibrer. Le
matin, à son réveil, son coeur se serrait, parce qu'elle n'entendait plus
au-dessus de sa tête un pas sautillant et léger, et bientôt après le
bruit d'une fenêtre s'entr'ouvrant pour laisser entrer le souffle frais
du matin: qu'était devenue la voix pure qui mêlait à cette fraîcheur la
gaîté d'une chanson?
Le docteur Oserel, qui avait obtenu sa grâce, n'était qu'à demi content.
Débarrassé de ses deux rivaux, demeuré maître du champ de bataille, il
ne s'était pas senti de joie; mais Mme Sauvigny le désolait par sa
gravité mélancolique. Il constatait avec chagrin qu'en vaquant à ses
fonctions accoutumées, elle semblait s'en acquitter sans plaisir, par
devoir, pour l'acquit de sa conscience. Il ne pouvait se dissimuler
qu'il ne suffisait pas à son bonheur. Il aurait bien voulu connaître la
cause déterminante des deux départs; une fâcheuse expérience l'ayant
rendu prudent, il s'abstenait de faire aucune question. Il savait
désormais que les colères des nerveuses tranquilles sont terribles, il
craignait de rallumer des foudres mal éteints.
«Que les femmes sont absurdes! pensait-il en mâchant son mors. Les
servitudes leur plaisent, et on les désoblige en les délivrant. C'est
l'éternelle histoire de Martine qui voulait être battue.»
Jacquine était partie depuis un mois, quand Mme Sauvigny reçut la visite
de M. Belfons, débarqué de la veille. Il avait tenu loyalement sa
parole, il avait passé quatre semaines en Angleterre, témoignant ainsi
de l'entière confiance qu'il mettait en son amie. Elle le consterna en
lui apprenant que Mlle Vanesse n'était plus au Chalet.
«Mais comment se peut-il, madame, que vous m'ayez laissé si longtemps
sans nouvelles?
--J'espérais que vous commenciez à l'oublier. Loin des yeux, loin du
coeur.
--Ce proverbe n'est point à mon usage, et vous ne connaissez pas les
mathématiciens. De près, de loin, j'aimerai toujours Mlle Vanesse. Mais
vous avez donc changé d'idée? Vous ne voulez plus me la donner? Vous ne
me jugez plus digne de posséder cette princesse?
--Je craindrais, en vous la donnant, de vous faire un présent funeste.
Mon pauvre ami, elle vous rendrait très malheureux.
--Et si je vous disais que j'aime mieux souffrir avec elle que d'être
heureux avec une autre!...
--J'en serais quitte pour vous répondre que vous êtes fou. Libre à vous
de conspirer contre vous-même, je me ferais conscience de tremper dans
ce complot.»
Et comme il se récriait:
«Elle est ce qu'elle est, vous ne la changerez pas. Je m'étais attelée à
la plus chimérique des entreprises; j'en ai été punie, j'ai essuyé une
défaite, qui est un jugement de Dieu. Je m'étais fait illusion sur ses
incurables défauts; elle s'est chargée de m'ouvrir les yeux; je lui
croyais du coeur, elle n'en a point. Elle m'a prouvé que la haine du mal,
qui n'est pas accompagnée de l'amour du bien, est un poison ou, si vous
l'aimez mieux, un mauvais levain qui corrompt et aigrit la pâte. Ah! mon
ami, ne mangez pas de ce pain, il n'est pas mangeable.... Elle m'a
prouvé aussi qu'on ne respire pas impunément un air vicié. Le monde
infect où elle a trop longtemps vécu a perverti son sens moral; elle
avait pris son entourage en dégoût, elle le méprise et elle en portera
toujours la marque. On l'a dit avant moi, elle est pure, mais perverse.
Ajoutez qu'elle a des ruses de sauvage, la manie des machinations
secrètes, l'amour des voies obliques et des chemins tortueux. Il n'y a
pas pour elle d'autre vertu que la propreté du corps et de l'âme, et
soyez sûr que telle pécheresse est plus près du ciel que cette vierge
immaculée. L'hermine est fière de la blancheur de sa fourrure, mais
l'hermine est, paraît-il, un carnassier farouche et inapprivoisable.
J'avais tenté d'apprivoiser une hermine et j'ai misérablement échoué. Je
me dois une revanche à moi-même. J'élèverai une petite fille, que
j'aurai soin de choisir parmi celles qui, en barbotant dans le ruisseau,
se sont crottées jusqu'aux oreilles; Dieu aidant, je la nettoierai. Plût
au ciel que Mlle Vanesse y eût attrapé une tache, une petite tache! Si
imperceptible que fût l'éclaboussure, son orgueil, qui est son idole, ne
s'en consolerait pas, et, devenue plus humble, peut-être aurait-elle du
coeur. Mon pauvre ami, faites des mathématiques et oubliez-la. Je
voudrais bien l'oublier, moi aussi; hélas! on se souvient à jamais d'une
hermine toute blanche qu'on caressait et qui vous a mordu jusqu'au
sang.»
Il l'écoutait avec un étonnement profond:
«Ah! madame, est-ce bien vous qui parlez? Elle doit vous avoir fait un
abominable trait. Que s'est-il passé entre vous?
--Ne m'interrogez pas. Qu'il vous suffise de savoir qu'elle m'a rendu
service, qu'elle m'a préservée d'un danger par un moyen indigne, par un
vilain moyen.
--Très vilain?
--Par une odieuse perfidie.
--Vous me voyez désolé, navré.... Sans doute, elle en est aux regrets.
--Que vous la connaissez peu! Elle ne regrette rien, elle fait gloire de
sa méchante action.
--C'est fâcheux, très fâcheux. Mais, je vous prie, le service qu'elle
vous a rendu était-il important, essentiel?»
Mme Sauvigny ne répondit pas.
«Tout compté, tout rabattu, faisons-lui grâce, s'il vous plaît,
reprit-il. Tant de gens emploient les vilains moyens à de vilaines fins
qu'il faut être indulgent pour les perfidies bienfaisantes, pour les
jeunes filles qui appliquent aux bonnes oeuvres les méthodes du diable.»
Puis il s'écria:
«Que voulez-vous? On n'échappe pas à son destin, et le mien est d'aimer
Mlle Jacquine Vanesse. Perfidies, incurables défauts, ruses de sauvage,
machinations secrètes, voies tortueuses, appétits carnassiers,
coquetteries criminelles, entraînements diaboliques, je l'aime en bloc
comme les jacobins aiment la Révolution française, sans vouloir y rien
ajouter, ni en rien retrancher, et, croyez-moi, les hommes qui n'aiment
pas en bloc ne connaissent pas le véritable amour. Mais vous ne me
persuaderez jamais que cette hermine n'ait pas de coeur. Ah! madame, elle
vous adore, elle vous a voué un tendre et fidèle attachement.»
Elle l'interrompit en lui disant d'une voix éteinte:
«Il vous plaît de le croire. Apprenez que, depuis un mois qu'elle m'a
quittée, elle ne m'a pas donné signe de vie, qu'elle ne m'a pas écrit un
mot, un seul mot.»
Sa réplique porta coup; il en fut atterré:
«C'est autre chose, dit-il. S'il est vrai qu'après avoir vécu près d'un
an dans votre intimité, elle vous ait reniée, chassée de son coeur et de
son souvenir, je renonce à l'aimer. Il faut avoir l'âme dénaturée pour
rompre avec une femme telle que vous. Allons, voilà qui est fait, qu'on
ne me parle plus d'elle, je la laisse à qui veut la prendre.»
Et, l'instant d'après, cet imperturbable optimiste ajoutait:
«Eh bien! madame, figurez-vous que je n'en crois rien. Elle est en
délicatesse avec vous, et en pareil cas on n'écrit pas au courant de la
plume, on cherche péniblement ses mots, on craint d'en trop dire ou de
n'en pas dire assez. Je me porte caution pour elle, soyez certaine
qu'elle a commencé vingt lettres qu'elle n'a pas achevées. Madame, ayez
un peu de patience, et prenez note de ma prophétie, je donne ma tête à
couper qu'avant quinze jours elle vous écrira.»
Cet amoureux avait dit vrai; quinze jours plus tard ou peu s'en faut,
Mme Sauvigny recevait la lettre que voici:
«On ne sait qui vit ni qui meurt. Il est certain que je vis encore, et
j'en profite pour vous écrire. Après ce qui s'est passé, êtes-vous
capable de vous intéresser à moi? Rassurez-vous, ma lettre sera courte,
je désire que vous la lisiez jusqu'au bout. Mon père m'a quittée; il est
parti pour Bordeaux, et dans la quinzaine il retournera au Brésil. Il
est très désireux de m'y emmener; il a découvert à sa vive surprise que
je savais tenir un ménage. Je ne crois pas qu'il me trouve sur le quai
le jour où il s'embarquera. Quoiqu'il m'ait fait de grandes promesses,
le Brésil ne m'attire point. Depuis quarante-huit heures, je suis reine
et maîtresse de ma petite maison rustique, où le temps coule comme
ailleurs; il ne tiendrait qu'à moi d'y manger mes petites rentes jusqu'à
la fin de mes jours. Je n'ai pas d'autre société que celle de ma femme
de chambre, du fermier et de sa famille. Je lis, je me promène, je
brode, je chante et j'apprends à battre le beurre; je ne m'ennuie pas,
vous savez que je ne m'ennuie jamais. Si quelque jour un heureux hasard
vous amène à Provins, poussez jusqu'à la petite ferme des Volandes; vous
m'y trouverez peut-être trayant les vaches. En attendant, donnez-moi de
vos nouvelles; je vous en serais fort obligée, et je vous prie de croire
à tous mes sentiments....
«Eh bien! non, Charlotte, je ne puis finir ainsi ma lettre, et je mets
ma fierté sous mes pieds. Je m'étais appliquée à me passer de vous, j'ai
fait l'impossible pour vous oublier, j'ai cent fois chassé l'obsédante
image, elle revenait sans cesse. À la bonté vous joignez un charme qui
vous rend redoutable, et quand on a eu le bonheur ou le malheur de vivre
sous votre toit, on ne peut plus vivre ailleurs. Dans un des volumes que
je feuillette, j'ai trouvé ces mots: «Être avec les gens qu'on aime,
cela suffit; rêver, parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à
des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal». Et je
me disais: J'ai connu cela; pourvu que je la sentisse près de moi, toute
occupation me plaisait; pourvu qu'elle fût là, tout me semblait égal.
Elle existait; c'était tout ce que je voulais d'elle.... Elle n'existe
plus.
«Je vous le répète, la maison que j'habite a tout ce qui peut me plaire;
j'y suis parfaitement libre, et vous savez que jadis la liberté était
pour moi le premier des biens. Pourquoi vous ai-je connue? Peut-être
apprendrez-vous avant peu que je suis morte d'ennui.
Ce serait la meilleure aventure qui pût m'arriver. Vous sentiriez, j'en
suis certaine, se ranimer dans votre grand bon coeur une tendresse mal
éteinte qui couve sous la cendre, et vous oublieriez les chagrins que
j'ai pu vous donner. Pourquoi vous ai-je fait souffrir? C'est que,
haines ou affections, je suis violente dans tous mes sentiments, et
qu'après m'être longtemps défendue de vous aimer, je vous ai trop aimée.
«Ma grande soeur, ma petite maman, promettez-moi que, si je meurs, vous
recommencerez à m'aimer. Je voudrais que votre coeur fût ma tombe; j'y
aurais chaud.»
Cette lettre causa à Mme Sauvigny une violente émotion, mêlée de remords
et d'inquiétude. Elle fit appeler en hâte M. Belfons et lui dit:
«Vous aviez raison, j'ai manqué de foi. Lisez.... Que dois-je lui dire
de votre part?»
Il lut et s'écria:
«Que bénie soit à jamais la trahison qu'elle vous a faite! Ayant
beaucoup à réparer, elle ne peut rien vous refuser. Madame, vous lui
direz de ma part que j'ai des chevaux qui vont comme le vent, et qu'ils
mourraient de honte s'ils mettaient plus de dix minutes à me transporter
de la Givrine dans un chalet qu'on ne peut quitter; vous lui direz qu'en
devenant ma femme, elle ne cessera pas de vivre avec vous.»
Sept ou huit heures après, un peu avant la tombée de la nuit, Mlle
Vanesse était assise au bord d'un étang que la canillée recouvrait ça et
là d'un tapis vert, et qu'enfermaient de tous côtés de grands arbres
penchés, qui s'appliquaient à lui cacher le ciel. Au pied des berges,
alentour des joncs, croissaient des plantes tristes, la pesse,
l'utriculaire aux feuilles submergées, le marrube aux petites fleurs
blanches striées de rouge. De temps à autre, une couleuvre se glissait
parmi les hautes herbes; parfois aussi des bulles d'air montaient à la
surface de cette eau immobile et lourde, et on pouvait croire que dans
la vase du fond respirait un monstre qui n'osait se montrer ou qui,
embusqué, guettait sa proie. Jacquine venait souvent dans ce lieu
malsain qui plaisait à sa mélancolie. En ce moment, elle tenait à la
main un livre qu'elle ne lisait pas. Elle regardait l'eau et les bulles
d'air, et peut-être le monstre invisible adressait-il de secrets appels
à cette âme en détresse. Comme aux mauvais jours de son histoire, elle
trouvait que la vie humaine et les mares se ressemblent beaucoup.
Absorbée dans sa lugubre songerie, elle n'entendit pas quelqu'un marcher
derrière elle. Tout à coup deux doigts longs et menus, qui s'étaient
insinués entre sa collerette et sa nuque, pincèrent doucement sa peau
rosée de blonde. Elle poussa un cri de joie, se leva brusquement, se
retourna, contempla pendant quelques secondes un visage que par instants
elle désespérait de revoir, reconnut le sourire d'autrefois, et Mme
Sauvigny sentit s'enlacer autour de son cou deux bras souples, qui pour
la première fois lui parurent moelleux, tandis que collée à son oreille,
une bouche pâlie par le chagrin murmurait:
«Je ne vous remercie pas; j'étais sûre que je vous manquais autant que
vous me manquez.»
Durant deux heures, elles furent à la joie de se retrouver; mais dans la
soirée un vif débat s'engagea. L'une disait: «Il le faut, je le veux».
L'autre répondait: «Vous êtes donc bien pressée de vous débarrasser de
moi?» À quoi Mme Sauvigny répliquait que la femme est faite pour se
donner, que la vierge qui de propos délibéré entend rester vierge sans
se consacrer à Dieu ou au service de la misère humaine, fût-elle blanche
comme une hermine, sera toujours une vierge noire.
On était de retour depuis une semaine, et la querelle commencée dans la
petite ferme des Volandes n'était pas encore vidée. Enfin Mlle Vanesse
se rendit, en disant:
«C'est la plus grande marque d'amitié et de confiance que je puisse vous
donner; c'est le plus grand sacrifice que vous puissiez exiger de moi.»
Le lendemain, le docteur Oserel, assisté de Mme Sauvigny, fit une belle,
difficile et glorieuse opération. Comme ils sortaient de la maison de
santé pour aller déjeuner au Chalet, elle l'informa de l'événement qui
la réjouissait. Il en eût été charmé s'il avait pu penser que M. Belfons
cloîtrerait sa femme ou la déporterait en Amérique. Il était condamné à
ne goûter que des bonheurs imparfaits, ses plaisirs les plus doux
étaient toujours mêlés d'amertume. Il se disait mélancoliquement que
rien n'est plus propre à exalter les amitiés déraisonnables et à les
éterniser que de ne pas vivre ensemble, mais porte à porte, que ces deux
femmes, ces deux folles, ne seraient pas un jour sans courir l'une après
l'autre. Mais dorénavant il s'observait beaucoup, il surveillait sa
langue, il mettait la sourdine à ses plaintes. Il se hasarda pourtant à
dire:
«Convenez que Mlle Jacquine Vanesse a de la chance. Grande fortune, nom
sans tache, mère respectable, caractère de tout repos, l'argent, la
considération, les garanties, c'est lui qui apporte tout.
--Elle apporte sa personne, qui vaut une fortune, repartit vivement Mme
Sauvigny. Elle apporte aussi sa bonne volonté, et si on mesure le prix
du don à l'étendue du sacrifice, soyez certain que ce n'est pas elle
qui doit du retour.
--Là, madame, vous pensez vraiment qu'ils seront heureux? grommela-t-il.
Pour commencer, que de difficultés elle va faire!»
Mme Sauvigny se reprochait d'avoir manqué un jour de foi; elle chanta la
palinodie:
«Vous ne l'aimez pas, vous ne l'avez jamais aimée, vous n'aimez que les
femmes qui se pâment devant vos laparotomies et vous aident à endormir
vos patients, répondit-elle avec une volubilité inaccoutumée qui le
déconcerta, l'étourdit. Docteur, vous êtes un gros jaloux et vous avez
un détestable caractère. J'admire infiniment vos mains de
prestidigitateur et la sûreté de votre science; mais, foi d'honnête
femme, mon bon voisin, elle a ses bornes. Vous nous donnez pour des
oracles vos explications qui expliquent tout, sauf l'inexplicable. Notre
vie est gouvernée par une puissance mystérieuse qui aime à se jouer des
règles. Comment faut-il la nommer? Il n'importe. Appelons-la, si vous le
voulez bien, la divine ironie ou plutôt la grâce divine, et croyons à un
royaume de la grâce où il se passe des choses fort étonnantes. Que vous
dirai-je? la nature elle-même est une véritable boîte à surprises, la
nature abonde en exceptions, en singularités. Mon bon docteur,
savez-vous quelle est la pomme de discorde entre les femmes et les
savants? Elles croient facilement aux exceptions, parce qu'elles les
aiment, et vous autres, vous avez peine à y croire, parce que vous ne
pouvez les souffrir; vous leur en voulez de troubler votre quiétude, de
vous déranger, de contrarier vos chers petits principes. Je m'étonnais
l'an dernier d'avoir découvert cinq variétés de pavots dans mon jardin,
qui jusqu'alors n'en possédait qu'une, et j'attribuais ce miracle à
l'industrie ou, pour mieux dire, à l'instinct divin de la mouche à miel.
Vous avez levé les épaules, vous avez ri de moi et de mes crédulités
mystiques. Je gagerais bien que vous ne croyez pas au trèfle à quatre
feuilles, qui porte bonheur à qui le rencontre; vous vous figurez qu'il
n'existe que dans ma folle imagination, et, à la vérité, vous feriez dix
fois le tour de cette pelouse sans en trouver. J'en trouve souvent, ne
vous déplaise, moi qui vous parle.»
Elle s'arrêta, laissa vaguer dans le gazon ses yeux qui voyaient tout.
«Eh! tenez, on voilà un!» s'écria-t-elle.
Et ayant cueilli son trèfle à quatre feuilles, elle le promena sous
l'énorme nez crochu du docteur. Mécontent de n'avoir pu placer un mot,
impatient d'avoir sa revanche, il mesurait, pesait, soupesait dans sa
tête les termes d'une réplique très courtoise, mais péremptoire et
foudroyante; toute réflexion faite, il préféra la garder pour lui, tant
il était devenu circonspect. Il se contenta de dire sans grimacer:
«À vos souhaits, chère madame! Et puisse la grâce divine se mêler de
l'affaire qui vous réjouit si fort! M. Belfons lui devra un beau
cierge.»
Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--85-98.