La lune ne fit pas mentir l'oiseau de mauvais augure, et pourtant le
lendemain de cette fête s'annonçait bien. Mme Sauvigny avait craint de
se réveiller la tête lourde, embarrassée; c'était souvent la rançon de
ses plaisirs; elle n'eut pas la migraine. Elle craignait aussi que ses
vieillards n'eussent fait des excès préjudiciables à leur santé; elle
courut s'en informer dès la première heure; ils se portaient tous à
merveille, l'infirmerie était vide.
Vers deux heures de l'après-midi, on vint l'avertir que M. Belfons la
demandait. Elle se hâta d'aller le rejoindre au salon, et s'avisa à
première vue qu'il était fort agité. Il avait la fièvre, il ne tenait
pas en place. Après quelques propos indifférents:
«Chère madame, dit-il, vous êtes la plus clairvoyante des femmes. Vous
avez sûrement deviné pourquoi je suis ici et ce que j'ai à vous dire.
--Je crois le deviner.
--Et vous approuvez ma démarche?
--Non. Je vous ai recommandé d'être patient, très patient; je vous
trouve trop pressé.»
Il se leva, s'approcha d'une étagère chargée de bibelots, qu'il toucha,
tâta, remua de leur place, l'un après l'autre.
«Touchez, lui dit-elle, mais ne cassez rien.»
Après avoir tourné, viré, s'asseyant sur le bras d'un fauteuil:
«Vous m'engagez à attendre, vous en parlez à votre aise. Je n'ai pas
fermé l'oeil cette nuit; je suis éperdument, stupidement amoureux, et
croyez bien que le véritable amour est l'amour bête, et que l'amour bête
n'attend pas. Je n'ai pas la présomption de croire que je suis au bout
de mes peines, mais je suis au bout de ma patience.»
Elle se mit à rire.
«De grâce, ne demeurez pas perché sur ce bras de fauteuil, asseyez-vous
convenablement, et tâchons de parler raison.»
Il obéit, en disant:
«Exige-t-on que les bêtes parlent raison?
--Répondez à mes questions, reprit Mme Sauvigny. Que s'est-il passé hier
entre vous? Il me semble que vous avez sujet de vous louer d'elle,
qu'elle s'est montrée fort gracieuse. Mais j'ai remarqué que, dès qu'on
vous encourage, vous hasardez le paquet; vous devenez audacieux,
téméraire, et vos témérités ne sont pas heureuses. Je crains que vous
n'ayez lâché quelque parole imprudente.... Que lui avez-vous dit?
--Vous me calomniez, madame. J'ai été tout le jour très prudent, très
réservé. Je n'ai pas osé offrir la bataille, tout au plus ai-je engagé
une légère escarmouche.
--Je vous prie, quelques minutes avant minuit, au moment de partir, que
lui avez-vous dit?
--Puisque vous voulez le savoir, je lui ai dit: «Mademoiselle, vous
m'avez fait ce soir l'honneur de me prendre pour votre avocat; me
permettez-vous demain de vous prendre pour mon juge et de mettre mon
sort dans vos mains?»
--Voilà ce que vous appelez une légère escarmouche!... Et qu'a-t-elle
répondu?
--Elle n'a répondu ni oui ni non, ou plutôt, pour être tout à fait
exact, elle a dit non, mais je vous jure sur mon honneur que son sourire
disait oui.
--Un sourire de ma chère petite soeur! répliqua Mme Sauvigny. La belle
caution! la belle garantie!
--Vous ne l'aimez donc plus?
--Je l'aime tous les jours davantage.
--Mais vous croyez que je lui déplais?
--Je crois que vous êtes de tous les hommes celui qui lui déplaît le
moins; je crois aussi qu'il faudra l'aller chercher avec la croix et la
bannière pour la réconcilier avec le mariage, qui de toutes les chaînes
est à ses yeux la plus lourde et la plus humiliante.
--Je me charge de la lui faire aimer; je la lui rendrai si légère! Que
dis-je, c'est moi qui la porterai. Vous me tenez, n'est-ce pas? pour un
très bon garçon, d'humeur commode. Ah! par exemple, il est des points
sur lesquels je suis intraitable; mais dans le détail de la vie, et
après tout la vie se compose de détails, je serai très doux, très
facile, très complaisant, c'est dans ses yeux que je chercherai ma
volonté.... Faites venir cette Diane, qui méprise les hommes; vous lui
expliquerez en ma présence que je ne suis plus un homme, qu'elle m'a
réduit à l'état de bête, que je serai son caniche, qu'elle me mènera en
laisse, qu'elle m'aura à sa merci, que je suis un de ces toutous qui
lèchent la main qui les frappe.
--Et si elle commande à Azor de brûler ses livres de mathématiques?
--Azor les brûlera tous jusqu'au dernier. Le calcul infinitésimal a
toujours été ma consolation. Si j'épouse cette divine et exécrable
créature, de quoi me servira-t-il? La joie où je serai de la posséder à
jamais me consolera suffisamment de tous les déplaisirs qu'il lui plaira
de me donner.... Faites-la appeler, madame. Vous lui direz que je suis
venu vous demander sa main; je ne peux plus attendre; qu'elle ordonne de
mon sort!
--Malheureux, vous êtes fou, lui repartit Mme Sauvigny; vous jouez à
tout perdre. Vous m'aviez priée, il y a quelque temps, de vous venir en
aide, et je vous avais répondu: «C'est à vous de la persuader!» Je me
ravise; vous êtes un de ces fiers maladroits; une de ces têtes chaudes
qui prétendent brusquer les places qu'il faut assiéger en forme.
Confiez-moi le soin de vos intérêts; mais j'exige que vous soyez très
sage, très docile. Convenons de nos faits.
--Commandez, vous serez obéie.
--Promettre et tenir sont deux. Je le prévois, vous gâterez nos affaires
par quelque échappée, par quelque frasque. Voulez-vous savoir ce que
vous feriez si vous étiez vraiment sage?
--Quoi donc?
--L'hiver dernier, à Nice, vous aviez lié connaissance avec un grand
propriétaire anglais, réputé l'un des plus habiles éleveurs de tout le
Royaume-Uni. Il vous a écrit récemment pour vous presser d'aller faire
un séjour chez lui. Si vous m'en croyez, vous irez étudier de près ses
moutons, ses vaches, ses chevaux et ses porcs, vous passerez un mois
dans cette agréable société. Pendant ce temps, la taupe travaillera; si
elle ne réussit pas, ce ne sera pas faute de zèle.»
Il leva les bras au ciel. S'éloigner, s'en aller, être un grand mois
sans la voir! Impossible!
Elle insista, parla haut et clair, le menaça de l'abandonner à son
mauvais destin; il finit par se rendre.
«Que le ciel bénisse cette bonne taupe, s'écria-t-il, et l'aide à
creuser sa galerie! Demain soir, j'aurai passé la Manche.»
Et, lui ayant baisé les mains, il partit. Dix minutes plus tard,
Jacquine entrait. Elle avait l'oeil scintillant de malice.
«Décidément, Charlotte, ce jeune homme est fort ponctuel, on ne saurait
trop louer son exactitude.
--De quel jeune homme pariez-vous, ma chère?
--Je parle de M. André Belfons, qui sort d'ici.
--Comment savez-vous....
--Je l'ai vu sortir, j'étais à ma fenêtre.... Ma petite maman, lui
avez-vous accordé ma main?
--Je vous prie de croire qu'il ne me l'a pas demandée.
--Quand Charlotte altère ou déguise la vérité, répliqua-t-elle,
Charlotte rougit, et dans ce moment Charlotte est rouge comme le feu.
--Vous êtes donc sûre qu'il est venu faire sa demande? Cela prouve que
vous lui aviez donné quelque encouragement.
--Je ne lui veux point de mal. Il est gentil, c'est un bon garçon, dont
la candeur m'amuse; quelque amorce que je mette au bout de ma ligne, le
poisson mord.
--M. Belfons n'est pas seulement un bon garçon, dit Mme Sauvigny avec un
accent de reproche. C'est un homme de grand mérite et un coeur d'or, et
si j'étais Mlle Jacquine Vanesse, je ne serais pas tentée de m'amuser de
lui.»
Au même instant, elle vit la porte du salon se rouvrir pour livrer
passage au docteur Oserel et à M. Saintis, qui venaient s'assurer
qu'elle ne se ressentait pas de ses fatigues de la veille. Jacquine leur
tournait le dos, mais juste en face d'elle il y avait une glace. Mme
Sauvigny l'avertit qu'elles n'étaient plus seules, en posant sur ses
lèvres l'index de sa main droite, et elle accompagna son geste d'un
chut! fort expressif. Jacquine ne remarqua ni le geste ni le chut! ou
plus probablement ne voulut pas les remarquer. Haussant la voix:
«Après tout, dit-elle, je suis fort sensible à la démarche de M.
Belfons. Si un homme pouvait me réconcilier avec le mariage, ce serait
lui; mais ce ne sera pas l'affaire d'un jour; qu'il me laisse le temps
de réfléchir!»
À ces mots, s'étant retournée, elle parut fort surprise de se trouver en
présence de M. Saintis, et elle se retira, l'oreille basse, comme si
elle eût été confuse de son étourderie.
Mme Sauvigny et les deux survenants furent quelques secondes à se
regarder. Elle paraissait fort contrariée; M. Saintis avait le front
plissé et lugubre; le docteur seul semblait content.
«Que ceux qui n'ont pas l'ouïe dure entendent! dit-il en se plongeant
dans un fauteuil qui craqua sous lui. Mlle Vanesse, plus avisée à
l'ordinaire et plus secrète, vient de nous apprendre que M. Belfons a
fait tout à l'heure une démarche qui l'a touchée. Elle demande à
réfléchir, cela est juste et naturel. Mais je crains que, livrée à
elle-même, sa sagesse n'ait bien du mal à triompher de son horreur pour
le mariage. Heureusement vous êtes là, madame; vous avez beaucoup
d'autorité sur elle, peut-être viendrez-vous à bout de ses virginales
résistances.
--Je ferai mon possible, répondit-elle d'un ton bref; je suis convaincue
que ce mariage serait pour tout le monde un heureux événement.
--Très heureux!» fit-il d'un air pénétré.
Et il se frotta le nez avec la pomme de sa canne.
«Ce serait un grand débarras, pensait-il; le malheur est que ce n'est
pas elle qui me gêne le plus; je commençais à m'y faire. Qui me
débarrassera de l'autre?»
Il regarda de côté M. Saintis et s'avisa que ce musicien avait le teint
brouillé et la physionomie d'un homme qui vient d'avaler un grand verre
de vinaigre ou de vin de prunelle.
M. Valery Saintis s'était promis de se bien tenir et de se taire; la
passion fut la plus forte, il parla. C'est un prodigieux effort de vertu
que de se laisser voler sans crier au voleur.
«Je suis désolé de vous contredire, chère madame, fit-il d'un ton
brusque, grondeur, presque colère. Cet événement que vous qualifiez de
fortuné serait à mes yeux un vrai désastre, et si, usant de votre
autorité, que je crois très grande, vous arrachiez à votre pupille son
consentement, vous lui rendriez un triste service. Comment pouvez-vous
travailler à une union si mal assortie? Jamais projet ne fut plus
absurde. M. Belfons est fait pour épouser Mlle Vanesse comme moi pour me
marier avec la lune.... Il m'en coûte, poursuivit-il en s'échauffant, de
mal parler d'un de vos amis, mais je ne partage point votre admiration
pour ce propriétaire de biens-fonds. Il m'a toujours paru très
ordinaire, très médiocre, et Mlle Vanesse, qui a une rare intelligence,
aurait bientôt découvert les bornes de ce génie. Croyez-moi, cette
haine, cette répulsion qu'elle ressent pour le mariage est un
avertissement de sa nature, qui proteste contre la violence que vous
prétendez lui faire. Eh! que diable, laissez-la se rendre heureuse à sa
façon, consulter ses goûts et ses dégoûts, suivre les règles de conduite
qui conviennent à son caractère, à son tempérament. Je vous l'ai dit,
vous aimez trop à marier les gens. Ne vous mêlez pas de cette affaire,
ne poussez pas à la roue, vous assumeriez une lourde responsabilité.
C'est une belle chose que de faire le métier de providence; encore
faut-il y mettre quelque discrétion.»
Il s'aperçut que Mme Sauvigny l'écoutait et le regardait avec un
étonnement croissant, voisin de la stupeur. Il s'empressa de tourner
bride.
«Mais, à quoi pensai-je? reprit-il, en changeant de ton. C'est bien à
moi de vous donner des conseils! Vous n'en devez prendre que de
vous-même et de votre chère raison, qui a toujours raison. Grâce à Dieu,
vous n'êtes pas une étourdie comme ma soeur.»
Là-dessus, il raconta que Mme Leyrol avait eu récemment la main
malheureuse, qu'après avoir marié le Grand-Turc à la république de
Venise, elle avait dû les aider à se démarier. Il tâchait de donner à
son histoire un tour plaisant; il s'évertuait, se trémoussait, se
battait les flancs, il parlait par saccades. Tout en discourant, il se
disait: «Il faut que je la voie. Cela presse. Elle est fantasque; je la
crois capable de faire un coup de tête, de dire oui dès ce soir.... Quel
jour est-il? Jeudi. C'est un des jours où elle va faire la lecture à
Mlle Racot. Ne pourrais-je pas aller l'attendre sur la route, à son
retour? À quoi bon? Elle ne sera pas seule.... La pendule marque trois
heures. Peut-être n'est-elle pas encore partie....»
Il se leva, prit son chapeau, alléguant que l'aimable accompagnateur,
qui la veille avait tenu le piano, passait la journée chez lui, qu'il ne
pouvait décemment lui brûler plus longtemps la politesse, et il sortit,
après avoir prévenu Mme Sauvigny qu'il viendrait le lendemain lui
demander une tasse de thé.
Il avait eu une bonne inspiration: comme il traversait la cour, il avisa
devant la grille un tilbury attelé et, à la tête du cheval, Mlle Vanesse
occupée à l'émoucher. Elle attendait son cocher, qui était monté
s'habiller. Il l'aborda, en disant:
«Mademoiselle Jacquine Vanesse, je désire avoir avec vous une
conversation sérieuse. J'ai des choses très importantes à vous dire.
--À votre aise, j'écoute.
--Ah! permettez, cet entretien demande plus de mystère. Prenons un
rendez-vous; fixez vous-même l'heure et l'endroit.
--Le puis-je? répondit-elle en détournant les yeux. Et si je le pouvais,
le dois-je? J'ai constaté avant-hier que vous êtes un homme peu sûr, un
homme dangereux, qui ne se contente pas d'user, qui abuse; je m'en suis
plainte à vous, et j'ai pris la résolution d'éviter les tête-à-tête.
--Mademoiselle, je vous le répète, il faut absolument que nous causions
ensemble, répliqua-t-il d'un ton d'autorité. Il y va de votre bonheur et
du mien.»
Après un instant d'hésitation:
«Vous causez quelquefois avec votre jument blanche, fit-elle; j'ai deux
mots à dire à mon cheval.»
Et, promenant ses mains sur les naseaux du poney, qui semblait goûter
ses caresses:
«Prosper, la nuit sera belle, j'en profiterai pour donner la chasse aux
papillons nocturnes. Il y en a par ici de fort beaux, entre autres une
des plus grandes espèces de nos pays, la phalène du sureau, qui
s'appelle dans une langue que tu ne sais pas l'_urapteryx sambucaria_.
Cette phalène est d'un jaune de soufre et ses ailes sont rayées de brun.
L'exemplaire que j'en possède dans ma collection s'est détérioré, je
désire le remplacer. Ce soir, après dîner, vers neuf heures, je me
rendrai dans un bosquet qui termine l'avenue du parc où l'on passe le
moins. Tout près de là est un petit portail de bois, dont on ne retire
jamais la clef; nous habitons une maison où l'on ne craint pas les
voleurs. Mais, sais-tu, Prosper, on prétend que ce que femme veut, Dieu
le veut. Dans la maison que j'habite, ce sont les dieux qui veulent, et
la femme obéit.»
Elle achevait sa harangue quand son cocher survint. Elle sauta lestement
dans le tilbury. Selon sa coutume, elle voulut conduire; elle prit le
fouet en main et rendit les guides au poney, qui partit au grand trot.
«Ah! mais non, grommela entre ses dents M. Saintis, en la regardant
s'éloigner, cet imbécile ne l'aura pas. C'est un morceau trop friand,
trop délicat, trop cher pour lui. Je veux être perdu d'honneur s'il en
tâte.»
Le docteur Oserel venait d'éprouver une douce surprise; un bonheur
inespéré lui était tombé du ciel. Il lui semblait qu'en un clin d'oeil
les affaires avaient changé de face, que, par un étrange retour de
fortune, tout conspirait pour lui, qu'avant peu il serait débarrassé de
ses ennemis et de ses anxiétés. La veille, pendant que tout le monde
s'amusait, il était rongé de dépit, d'envie et d'inquiétude; les
lendemains de fêtes étaient ses fêtes; il se sentait au coeur cette
surabondance de joie qui est le partage des âmes délivrées du
purgatoire.
Il se renversa dans son fauteuil, se gratta le menton et dit:
«Ah ça! madame, que se passe-t-il donc? Que signifie l'inconvenante
incartade que vous a faite M. Saintis, le noir chagrin qu'il a manifesté
en apprenant que M. Belfons avait des vues sur Mlle Vanesse? Il semblait
vraiment qu'on lui prit son bien.... Serait-il amoureux de cette jeune
personne?»
Mme Sauvigny ne répondit pas. Il aurait pu deviner à sa pâleur qu'elle
avait eu la même pensée que lui, et il se fût montré généreux en la
laissant à ses réflexions. Il jeta de l'huile sur le feu; il fut brutal.
«Votre ami a l'humeur changeante, poursuivit-il. Jadis il ne pouvait
souffrir Mlle Jacquine Vanesse, il l'avait en horreur; il s'est ravisé.
Il nous a dit un soir, s'il m'en souvient, qu'elle était à ses yeux un
joli, un très joli petit monstre; il aurait dû ajouter que les monstres,
quand ils sont jolis, ont pour les artistes un irrésistible attrait. Il
faut s'entendre sur le sens des mots et ne les employer que dans leur
acception rigoureuse. Pour les anciens, les monstres étaient les
gorgones, les griffons et les harpies; pour le vulgaire d'aujourd'hui,
ce sont les moutons à six pattes et les veaux à deux têtes. Ce qui
constitue le vrai monstre, dans le sens scientifique du terme, c'est une
conformation inusitée, insolite, qui peut être aussi séduisante que
singulière. La physiologie moderne a reconnu que toute anomalie est le
résultat d'un arrêt de développement, mais que la plupart du temps cet
arrêt correspond au développement prématuré, trop rapide, d'autres
parties de l'organisme. C'est le cas de Mlle Vanesse. À l'âge où les
petites demoiselles commencent à peine à se douter qu'on ne ramasse pas
les poupons sous les choux, elle avait toutes les curiosités et toutes
les divinations, elle connaissait l'envers des choses et les dessous de
la vie. En revanche, d'autres cases de son cerveau étaient demeurées en
friche, et elle n'acquerra jamais cet ensemble coordonné de notions
communes qu'on appelle le bon sens. Elle joint à une étonnante maturité
d'esprit les raisonnements puérils, les enfantillages. Elle ressemble à
ces fruits précoces, mais mal venus, qui, encore verts d'un côté, de
l'autre sont déjà blets. Cette fille subtile et déraisonnable n'a point
d'âge, et c'est peut-être ce qui la recommande à l'admiration de M.
Saintis.»
Mme Sauvigny persistait à garder le silence, et à peine l'écoutait-elle,
occupée qu'elle était à démêler ses propres pensées.
«Non seulement Mlle Vanesse n'a point d'âge, reprit-il après une courte
pause, elle n'a point de sexe. Je ne la soupçonnerai jamais d'être un
homme, et je nie qu'elle ait les nerfs et le coeur d'une femme. Sa
principale fonction dans ce monde, sa grande affaire est d'être et de
rester vierge. Soit orgueil, soit par l'effet d'un respect superstitieux
pour sa petite personne, elle met sa gloire à mépriser l'amour et à se
défendre contre toute attaque. Je l'ai définie dès le premier jour une
vierge noire, et sans doute la couleur de son âme la rend plus désirable
et plus précieuse à votre ami. Il a du goût pour l'extraordinaire et
pour les entreprises hasardeuses, et il se pique facilement au jeu. Il a
juré qu'il viendrait à bout de ce coeur qui se refuse, de cette chair que
rien n'émeut, qu'il dompterait ce joli petit monstre, qu'il dénouerait
cette indénouable ceinture....»
Il parlait dans la plénitude de son coeur, on voyait briller dans ses
yeux la joie féroce du sanglier qui fait face au vautrait et découd le
ventre d'un chien. Il ne jouit pas longtemps de son triomphe; il eut une
alerte, qui fut vive, Mme Sauvigny s'était levée brusquement et lui
criait d'une voix frémissante:
«En voilà assez; pas un mot de plus! Taisez-vous!... Si l'amitié est à
vos yeux un privilège qui dispense de tous les égards, dès aujourd'hui
rompons la paille.»
Il sentit qu'il était allé trop loin; il s'humilia, fit amende
honorable, s'anéantit. Elle refusa d'entendre ses excuses. Elle ne
connaissait plus rien, ne se possédait plus.
«Taisez-vous, vous dis-je, et laissez-moi. Votre langage me révolte,
votre figure m'est odieuse. Vous êtes un bourru malfaisant et vous avez
trop longtemps abusé de ma patience. Sortez, allez-vous-en; je vous
déteste. Attendez pour reparaître ici que je vous aie prié d'y revenir.»
Il se retira en baissant la tête, les épaules serrées, le visage
bouleversé; il avait l'air d'un homme qui a reçu la foudre. Il venait
d'assister à une colère de Mme Sauvigny, et c'était une chose qu'il
n'avait jamais vue. Il avait toujours posé en principe que cette
nerveuse tranquille était incapable de se fâcher. Les savants se
trompent quelquefois.