Le temps favorisa la fête, à laquelle tout le village avait été convié.
Quoique le baromètre ne fût pas au beau, quoique le vent soufflât de
l'ouest, quoiqu'un ciel bas et brouillé eût à plusieurs reprises menacé
d'un orage, à peine tomba-t-il quelques gouttes de pluie, et le soleil
reparut.
Quand Mme Sauvigny, se rendant aux prières de son économe et de ses
religieuses, avait consenti à célébrer le dixième anniversaire de la
fondation de son Asile de vieillards, elle s'était réservé le droit de
régler la cérémonie à son idée, et son idée était d'exclure de son
programme tous les discours et tous les toasts. Elle pensait que, pour
fêter son hospice, c'était assez d'une grand'messe, d'une cantate
composée par M. Saintis, d'un buffet richement garni et d'un bal
champêtre, que les meilleures fêtes sont celles où l'on s'amuse, et elle
entendait que, jeunes et vieux, tout le monde s'amusât. Mais elle dut
compter avec l'amour-propre de son économe. Il se piquait de
littérature, et avait rédigé à la sueur de son front un rapport très
fleuri, dans lequel il racontait par le menu l'histoire de la fondation
et tressait des couronnes à la fondatrice. Elle l'eût mortellement
blessé en le condamnant à laisser son rapport dans ses cartons: elle
exigea seulement qu'il raccourcît cette pièce de prose poétique, qu'il
supprimât certains passages qui la concernaient, certaines épithètes qui
offensaient sa modestie, qu'il amortît, qu'il éteignît l'éclat trop vif
de ses couleurs, de ses hyperboles et de ses métaphores. Il se soumit,
non sans déplorer _in petto_ qu'une femme si distinguée fût dépourvue de
tout sentiment littéraire. Autre complication: l'abbé Blandès avait
témoigné le désir de figurer dans la cérémonie en rang d'honneur et de
prononcer «quelques mots», et on pouvait prévoir qu'il en prononcerait
beaucoup. De son côté, ayant appris que le curé parlerait, le maire, M.
Lixieux, qui ne manquait guère les occasions de discourir, avait
revendiqué les droits de l'éloquence laïque et demandé à parler aussi.
Mme Sauvigny se résigna à retoucher son programme.
Si elle craignait que les deux orateurs inscrits ne l'accablassent de
compliments, d'éloges outrés, qui la feraient rougir, la cantate ne
l'inquiétait pas: la musique sauve tout. D'ailleurs, avant de se mettre
à l'oeuvre, M. Saintis lui avait juré qu'il épargnerait sa modestie,
qu'elle ne serait pas en scène, qu'il ne sonnerait mot de ses vertus. Il
avait tenu sa promesse en écrivant les paroles de ses morceaux
d'ensemble; il n'y était pas question d'elle. Partagées en demi-choeurs,
qui se réunissaient pour chanter des _tutti_, ses villageoises
célébraient tour à tour, dans des airs d'un mouvement animé, les joies
ardentes de la jeunesse, ses espérances et ses rêves, ou glorifiaient,
sur un mode plein et grave, les privilèges du vieil âge, son bonheur
rassis, le charme des longs souvenirs, la tranquillité de l'olive mûre
et ridée, confite sur l'arbre, qui, avant de se détacher de la branche,
savoure en paix la douceur de ses derniers soleils.
En revanche, le long solo, airs et récitatif, qu'il avait écrit pour
Mlle Vanesse, était consacré tout entier à Mme Sauvigny, qui ne s'en
doutait point. Parmi les livres qu'il avait emportés dans sa maison de
paysan figuraient en bonne place les poésies d'André Chénier, à qui il
rendait un culte. Un soir, feuilletant une notice sur la vie et les
oeuvres de son poète favori, il était tombé sur une page qui lui avait
prouvé que, par un certain côté, la destinée de l'auteur de _la Jeune
Captive_ n'était pas sans analogie avec celle de Valery Saintis. Ce
passage l'avait assez frappé pour qu'il le copiât dans un des carnets où
il consignait de loin en loin des extraits de ses lectures: «Mme Laurent
Lecoulteux, la Fanny du poète, n'avait pas dans l'esprit les étincelles
de sa soeur. Elle tenait de sa mère le charme, la grâce. Il reste d'elle
un portrait, un profit aux traits nobles et purs. Elle fit éclore dans
l'âme d'André un sentiment nouveau, la chaste mélancolie de l'amour. Son
charme se répandait sur tout ce qui l'entourait. Bonne et compatissante,
elle apportait avec elle le sourire et la consolation. Ce fut sous le
chaste regard de Fanny qu'après une année de fiévreuse agitation, André
sentit renaître en lui sa muse et la plus belle et la plus pure. Le
charme de la femme adorée passa dans les vers les plus doux qu'il ait
soupirés.»
N'était-ce pas là l'histoire de Valery Saintis? Il avait eu, lui aussi,
ses Lycoris, ses Glycère, ses Camille, sa folle Julie, au rire
étincelant,
Au sein plus que l'albâtre et solide et brillant.
Mais il avait rencontré sa Fanny, et il pouvait lui dire:
...L'heureux mortel qui près de toi respire
Sait, à te voir parler et rougir et sourire,
De quels hôtes divins le ciel est habité.
Il avait pensé avec raison ne pouvoir mieux faire que d'emprunter à
Chénier ses plus beaux vers en l'honneur de Fanny. Les seules stances
qui fussent de son cru étaient celles que lui avait commandées Jacquine,
en lui disant: «Je voudrais adresser à notre amie des paroles bien
tendres et appropriées à ma situation». La musique de ses morceaux
d'ensemble était d'une grande simplicité, sans autre parure qu'une grâce
touchante et rustique. Il s'était surpassé dans le solo; on y sentait
partout la chaleur de l'inspiration et le charme de la femme adorée;
l'esprit divin avait soufflé.
La _Fanny_ de M. Valery Saintis savait que sa fête attirerait beaucoup
de monde, que le plus grand des deux réfectoires de son Asile ne serait
pas suffisant pour contenir, avec ses quatre-vingts vieillards, les
pères, les mères, les oncles, les grands-parents des jeunes choristes,
leurs cousins et leurs cousines au troisième et au quatrième degré, la
foule des amis et des curieux. Elle avait fait dresser dans la cour
d'entrée une vaste tente, qui se trouva trop petite: dès midi, une heure
avant qu'on commençât, il ne restait pas une place vide. Une société
d'harmonie du voisinage, que Mme Sauvigny soutenait de ses libéralités
et qui jouissait de quelque renom, lui avait offert ses services pour le
bal. Ces instruments à vent et à percussion, qui n'étaient pas des
ingrats, ouvrirent la séance et se mirent en haleine en exécutant un
_Andante religioso_. Ils avaient dégourdi l'air de la salle, et le
rapport de l'économe fut chaudement accueilli. On eut plus de peine à
écouter jusqu'au bout les discours du maire et de l'abbé Blandès, et les
louanges qu'ils prodiguaient à celle que M. Lixieux appelait «la grande,
la noble amie des vieillards et la Providence des pauvres». Elle était
mal à son aise, elle cherchait à se dérober à sa gloire en se cachant
derrière son éventail; on ne voyait passer que ses yeux, qui demandaient
grâce et suppliaient les orateurs d'être courts. L'un et l'autre
abrégèrent leurs harangues et rengainèrent la moitié de leurs
compliments. Ils sentaient eux-mêmes qu'on les écoutait mal, que ni la
faconde laïque ni l'éloquence sacrée n'avaient de prise sur des esprits
distraits, que leur eau-forte ne mordait pas sur la planche. C'était
pour la cantate qu'on était surtout venu; elle était impatiemment
attendue; on en parlait depuis longtemps déjà, on devait en parler
longtemps encore dans les veillées.
Dès que l'abbé Blandès eut prononcé sa dernière phrase et fut descendu
de l'estrade qui terminait la grande tente, les écolières de M. Saintis
en gravirent les marches de bois, et, après quelques instants de
brouhaha, il se fit un religieux silence. Divisées en deux groupes,
elles avaient fait face au public et offraient un joli coup d'oeil.
Malgré les recommandations de Mme Sauvigny, qui désirait qu'on fût
simple et avait donné l'exemple, elles étaient mises comme des
princesses; il y a des courants qu'on ne remonte pas, la plus pauvre
était en robe de soie. Mais qu'elles s'appelassent Gertrude, Zoé,
Germaine ou Dorothée, elles ne s'occupaient point en ce moment de leurs
rubans et de leurs dentelles; on les avait chargées d'une affaire de
conséquence, elle ne songeaient qu'à en sortir avec honneur; le coeur
leur battait, il leur semblait que le plancher allait manquer sous leurs
pieds. Comme elles, leurs mères, qui pour la première fois les
contemplaient avec respect et de bas en haut, étaient palpitantes
d'émotion.
Les spectateurs désintéressés eurent bientôt fait de les regarder; ils
n'avaient plus d'yeux que pour une jeune fille à la taille élancée,
svelte et souple, qui se tenait un peu en arrière, dans l'intervalle que
laissaient entre eux les deux groupes. À quoi pensait M. Saintis de la
comparer à une ondine amoureuse? Quoiqu'elle n'eût pas chaussé le
cothurne, quoiqu'elle eût remplacé la tunique retroussée par une robe de
taffetas magenta rayé de noir, c'était Diane, la vierge divine, qui
lance des flèches et souvent aussi, sous le nom d'Hécate, préside aux
expiations et aux enchantements. Entourée de ses nymphes, elle promenait
sur elles un regard d'indifférence; elle ne partageait point leurs
inquiétudes, la terre ne lui manquait point sous les pieds. Elle avait
l'air grave, mais tranquille, le front pâle, mais serein. Sa suite était
nombreuse, elle semblait seule; si accompagnées qu'elles soient, les
déesses font une solitude autour d'elles.
Le piano fut tenu par un virtuose complaisant, arrivé de Paris à cet
effet et à la requête de M. Saintis, qui avait eu le temps de lui faire
sa leçon. Le berger entendait cette fois s'occuper uniquement de
conduire son troupeau, le bâton de mesure en main. Au préalable, il le
passa en revue; comme la veille, il adressait à chacune de ses brebis
une parole encourageante; il avait le ton bénin, caressant. Je ne sais
ce qu'il dit à Catherine: la pauvre fille crut voir le ciel s'ouvrir; ce
qu'elle éprouva en cet instant suprême, elle s'en souviendra toute sa
vie. Quand il eut fini sa tournée et réconforté ses ouailles, campé
devant son pupitre, la tête haute, le sourcil frémissant, il donna enfin
le signal, et on attaqua le premier _tutti_. Des conscrits bien
commandés se battent quelquefois comme de vieux soldats. Sous l'oeil et
le bâton du grand maître qui les avait dressées, stylées, façonnées, ces
filles de la glèbe firent merveilles. Pas un manquement, pas un accroc;
toutes les nuances furent observées. On les admirait tant qu'on n'osait
les applaudir. Les mères s'épanouissaient, se rengorgeaient, se
pavanaient; leur visage semblait dire: «C'est pourtant nous qui les
avons faites!»
Il y avait tout au bout de la salle un étranger. C'était le directeur
d'une des principales scènes lyriques de l'Allemagne. Appelé par des
affaires à Paris, il était venu voir la forêt. Après son déjeuner, il
s'était avisé qu'il y avait un grand parc où tout le monde entrait; il y
était entré, lui aussi, et en jouant des coudes, il s'était introduit
dans la tente. Pendant une pause, il demanda à l'un de ses voisins d'où
sortaient ces jeunes filles qui chantaient avec tant de justesse,
d'expression et d'ensemble, et posaient si bien le son. Le voisin lui
répondit que c'étaient des villageoises. Il n'en revenait pas; il
déclara que, si tous les villages de France étaient en mesure de se
donner à eux-mêmes de tels concerts, il fallait que le Français fût,
quoi qu'on en dît, le plus musical de tous les peuples. Le voisin lui
expliqua qu'il n'y avait des côtes de la Manche aux Pyrénées qu'un seul
village où l'on chantât si bien et comment la chose était arrivée, après
quoi ils se turent: Diane venait d'entrer en scène.
Jusqu'alors Mlle Vanesse n'avait été qu'une écolière intelligente,
docile, appliquée, récitant sa leçon comme le maître voulait qu'on la
dît, s'abstenant d'y mettre du sien, ni rien qui ressemblât à une
interprétation personnelle. Ce jour-là, ce fut autre chose. En
s'avançant au bord de l'estrade, son regard avait rencontré celui de Mme
Sauvigny, et elle avait ressenti une commotion, une secousse électrique.
Dès ce moment, elle ne vit plus dans cette vaste tente et dans le monde
entier que la femme rare ou plutôt unique qui l'avait réchappée des
galères, qui l'avait rachetée de captivité, qui l'avait arrachée aux
boues d'un marais infect, retirée du pays des menteurs et des impurs,
qui avait rafraîchi son sang et donné de l'air à sa vie, qui lui avait
persuadé que ce triste monde a du bon et qu'il est doux d'aimer. Elle
bénit l'occasion qui s'offrait à elle de lui dire publiquement tout ce
qu'elle lui devait, de lui jurer par-devant témoins une tendre et
inviolable fidélité. Elle se livra, elle s'abandonna; elle fut
extraordinaire. Un sentiment intense fit vibrer sa voix, sans en altérer
la merveilleuse limpidité; le frisson de son âme passa dans son chant.
Elle détailla avec une douceur infinie cette stance de Chénier:
Le ciel t'a vue en nos prairies
Oublier tes loisirs, tes lentes rêveries,
Et tes dons, et tes soins chercher les malheureux,
Tes délicates moins à leurs lèvres amères
Présenter des sucs salutaires,
Ou presser d'un lin pur leurs membres douloureux.
Elle eut des éclats de passion et remua tout l'auditoire, lorsque,
couvant des yeux Mme Sauvigny, qui très pâle ne jouait plus de
l'éventail, elle chanta d'une voix tour à tour sombre ou flûtée les
strophes dans lesquelles M. Saintis lui faisait raconter son histoire:
Comme le corps, tu guéris l'âme.
Les coeurs les plus glacés se fondent à ta flamme.
Un ver rongeait ma vie, en dévorait la fleur;
Je m'étais fait un dieu de mon chagrin sauvage.
Tu parus, et ton doux visage
À mes yeux étonnés révéla le bonheur.
Rien ne résiste à ta tendresse.
On croyait voir en moi Diane chasseresse,
Je prenais mon plaisir à vider mon carquois.
Tu vainquis ma fierté, qui fut dure à réduire,
Par la grâce de ton sourire,
Et tu vois à tes pieds l'habitante des bois.
Elle avait fini, et on l'écoutait encore, au grand préjudice du dernier
_tutti_, qui était pourtant un morceau à effet. Le directeur allemand
demanda à son voisin comment se nommait la jeune blonde à la robe rouge.
«Si étonnantes que soient vos villageoises, lui dit-il, je veux mourir
si jamais celle-ci a trait les vaches.»
Le voisin l'ayant renseigné, il joua de nouveau des coudes à la manière
allemande, qui est la meilleure, réussit à fendre la foule, à accoster
M. Saintis, qu'il tenait pour un compositeur de grand avenir. Après
l'avoir complimenté chaleureusement sur sa cantate, sur ses prodigieuses
élèves, après lui avoir déclaré que le professeur qui les avait dressées
en si peu de temps avait fait un vrai tour de force, il ajouta:
«Pour Mlle Vanesse, il est regrettable qu'elle ne se destine pas au
théâtre. J'estime qu'elle a l'étoffe d'une grande cantatrice.
--C'est aussi mon opinion», répondit M. Saintis.
Il était sincère. Ses choristes, dont il était sûr, avaient rempli son
attente, sans la surpasser. Ces machines dociles, qu'il avait montées de
ses mains, avaient rendu exactement tout ce qu'il savait qu'elles
pouvaient rendre. Mais Mlle Vanesse lui avait causé une profonde
surprise, et, pensant à sa _Roussalka_, il s'était dit:
«Intelligente et douée comme elle l'est, si elle avait de l'étude, plus
d'acquis et la pratique de la scène, je la chargerais volontiers de
créer le rôle.»
Il l'aborda au moment où, après l'avoir embrassée, Mme Sauvigny lui
murmurait à l'oreille:
«Pour vous exprimer dignement ce que j'ai ressenti, il faudrait le
mettre en vers, et je n'en fais pas; je vous le dirai en vile prose
quand nous serons seules.»
À son tour il félicita, en lui tendant les deux mains, l'héroïne du
jour. En matière d'éloges, il n'allongeait jamais les sauces; il se
contenta de dire:
«Hier c'était presque bien; aujourd'hui vous avez chanté en artiste.»
On ne put lire sur la physionomie de Jacquine lequel de ces compliments
l'avait touchée davantage.
Deux buffets avaient été dressés sur la terrasse. L'un, surchargé de
chauds-froids de volailles, de filets à la gelée, de pâtés, de tartes et
de paniers de bouteilles, était destiné à l'usage du grand public.
L'autre, beaucoup plus petit, dont Mme Sauvigny tenait à faire elle-même
les honneurs, était réservé aux vingt chanteuses de M. Saintis. Debout
derrière le comptoir, elle donnait la becquée à ces oiseaux, leur
choisissait des morceaux délicats, arrosait de son meilleur champagne
leurs gosiers qui tout à l'heure avaient si bien travaillé. Pendant
qu'elle régalait et abreuvait cette jeunesse, elle s'avisa qu'à trente
pas de son comptoir, il y avait un banc au pied d'un orme, que
quelqu'un venait de s'y asseoir et fumait des cigarettes. Sans avoir vu
le visage de ce fumeur, qu'elle évitait de regarder, elle savait qui
c'était, et elle savait aussi qu'il la regardait, et, chaque fois
qu'elle sentait ce regard se poser sur elle, un vague sourire errait sur
ses lèvres et une légère rougeur montait à ses joues, sans qu'elle
cessât un instant de s'occuper de Zoé, de Catherine et de Gertrude. Elle
avait raison de croire qu'il la regardait; il ne la perdait de vue que
dans les courts moments où il allumait une cigarette. Épanouie par le
bonheur, jamais elle ne lui avait paru plus charmante; jamais il n'avait
été si fier du bien qui lui était échu, ni si impatient de prendre
possession. Il se disait avec orgueil:
«Trois semaines encore, et on saura qu'elle est à moi.»
Tout à coup Mme Sauvigny se trouva seule. Les jeunesses qui
l'environnaient avaient entendu les premières mesures d'une polka, elles
venaient de s'envoler pour retourner dans la tente, qu'on avait
promptement débarrassée, et où le bal allait s'ouvrir. M. Saintis quitta
son banc. Il avait fait la réflexion que, s'il est doux de regarder à
trente mètres de distance la femme qu'on aime, il est encore plus doux
de la serrer dans ses bras. Il entra au buffet et dit à Mme Sauvigny:
«Nous avons été jadis d'intrépides valseurs, vous et moi. Tout à l'heure
je prierai la société d'harmonie de jouer une valse de Strauss, et nous
valserons ensemble.»
Elle se récria, protesta. Qu'en diraient ses vieillards? qu'en
penseraient ses religieuses? Il voulait donc la déconsidérer à jamais!
C'en serait fait de son autorité, de son prestige. Et puis elle était
vieille, elle n'avait plus ses jambes de vingt ans.
«C'est ce que nous verrons», dit-il.
Et, moitié de gré, moitié de force, il l'emmena; dix minutes plus tard,
ils valsaient. Elle crut d'abord que ses jambes de trente-six ans
s'étaient rouillées, qu'elle ne parviendrait pas à les déraidir; mais
elle les sentit s'assouplir par degrés, et par degrés aussi, elle
reprenait goût à un art depuis longtemps délaissé; elle éprouvait des
sensations qu'elle avait oubliées et qui l'étonnaient; l'ivresse de la
valse la gagna: il lui sembla, comme jadis, qu'il est plus naturel de
danser que de marcher, que la vraie vie est un mouvement réglé et
rythmique, qu'il n'est pas d'occupation plus charmante ni plus
raisonnable que de tourner en mesure sur une terre qui tourne. M.
Saintis lui demanda deux fois si elle était lasse; elle répondit que
non, et elle ne s'arrêta de tourner, le front penché, les paupières à
demi fermées, que quand la musique se tut. Alors elle redressa la tête,
rouvrit les yeux, revint à elle et dit:
«Passe encore de bâtir, mais valser à cet âge! Quelle folie! Ne suis-je
pas prodigieusement ridicule?
--L'homme qui rira de vous, répondit-il, est encore à trouver. Mais j'en
vois un qui fait une bien vilaine grimace.»
Elle regarda autour d'elle. La plupart de ses bons vieux et de ses
bonnes vieilles étaient là, faisant galerie. Pendant qu'elle dansait,
ils ne l'avaient pas quittée des yeux, et leur figure exprimait la
surprise, sans qu'on pût dire si la nouveauté de ce spectacle leur
agréait. Ils s'étaient flattés de connaître leur patronne, de savoir
exactement qui elle était, et tout à l'heure ils lui avaient découvert à
la fois une faiblesse humaine et un remarquable talent, qu'ils étaient
loin de soupçonner. Ce qui venait de se passer compliquait, changeait
l'idée qu'ils se faisaient de la dame du Chalet. C'était une définition
à revoir. Ils se sentaient déroutés; ils cherchaient, et ils devaient
tous mourir sans avoir trouvé. À quelques pas derrière eux, une femme en
cornette se tenait debout sur une chaise, où elle était montée pour
mieux voir. Celle-là ne cherchait plus, elle avait trouvé depuis
longtemps. Soeur Agnès était une de ces religieuses qui, dans la grande
armée de la charité, sont les grenadiers de la vieille garde. Une longue
et laborieuse pratique des oeuvres de miséricorde avait produit en elle
un saint endurcissement du coeur; rien ne l'émouvait, rien ne la
scandalisait; tous les chemins lui étaient indifférents, parce qu'au
bout du compte ils peuvent tous mener à Dieu. Elle avait constaté que
Mme Sauvigny valsait à merveille, et elle ne s'en étonnait point: la
dame du Chalet faisait beaucoup de choses et les faisait toutes bien. Du
haut de son perchoir, elle lui témoigna son admiration par un léger
battement de ses vieilles mains ridées et jaunies, dont les os s'étaient
desséchés en palpant des misères. Elle semblait lui dire: «Hier, ce
n'était pas mal; aujourd'hui, c'est encore mieux; vous êtes complète».
Qui donc se permettait de faire une vilaine grimace? Ce ne pouvait être
que cet homme corpulent et massif qu'on apercevait là-bas, près de la
porte, se disposant à sortir, et qui, éminent dans son art, n'avait
jamais eu celui de dissimuler ses chagrins. Dès le matin, cette fête, où
il ne jouait qu'un rôle très effacé et dont M. Saintis, disait-il, était
le coq, avait été odieuse au docteur Oserel, un vrai jour de deuil et de
mortification. L'éclatant succès de la cantate que, par convenance, par
bon procédé, il n'avait pu se dispenser d'entendre, l'avait exaspéré.
Jusqu'alors il ne professait pour la musique qu'une indifférence
méprisante; il l'avait prise en haine, il la tenait désormais pour son
ennemie mortelle et pour un art corrupteur. Mais ce qu'il venait de
voir, l'événement inouï, déplorable, dont ses yeux avaient été les
témoins attristés, l'avait mis hors de lui. M. Saintis, prenant Mme
Sauvigny par la taille, l'enlaçant dans ses bras et tournant avec elle
sur une terre qui tourne! C'en était trop, la mesure était comble. Chose
étrange, il les avait regardés tourner; on a autant de peine à
s'arracher aux spectacles funestes qu'à ceux qui plaisent. Dès lors tout
lui semblait possible, il prévoyait tous les malheurs; c'est ce que
disait sa grimace. Quand il eut savouré son supplice, il leva trois fois
jusqu'au ciel ses puissantes épaules, se fraya un chemin à travers une
foule de stupides badauds, incapables et indignes de comprendre ce qui
se passait dans son coeur, partit, détala; on ne le revit plus.
«Il faut que je retourne sur la terrasse, dit Mme Sauvigny à M. Saintis.
Ne ferez-vous pas danser Jacquine?
--Chère madame, répliqua-t-il, il est des cas où, après avoir bu, un
galant homme brise son verre; quand on a dansé avec Mme Sauvigny, on ne
danse plus.»
Résolu à ne pas la quitter, il sortit avec elle, la suivit quelque
temps; mais elle était très occupée, fort entourée; on la lui prit, et
faute de mieux, il revint sur ses pas, rentra dans la tente, où, à son
tour, il essuya une cruelle mortification. La grimace du docteur l'avait
délecté; il ne grimaçait jamais, mais il avait parfois le visage
allongé et morne, et lorsque quelque chose lui portait sur les nerfs,
cela se lisait dans ses yeux.
M. André Belfons, pour employer sa propre expression, n'en menait pas
large depuis quelque temps. On lui donnait peu d'encouragements; on
était froide, inattentive, on était capricieuse, et souvent on était
hautaine, superbe, on le tenait à distance, on l'envoyait planter ses
choux. Il les plantait mélancoliquement. Durant plusieurs semaines, il
ne s'était occupé que de cultiver ses terres et le calcul différentiel;
il avait résolu un grand nombre d'équations, preuve certaine que ses
affaires de coeur allaient mal. Cependant il ne se rebutait pas; les
véritables amoureux, les amoureux passionnés ne se rebutent jamais, et
les mathématiciens sont de grands entêtés, d'éternels recommenceurs:
quand leurs calculs semblent démontrer la fausseté de leur théorème, ils
les refont, et tout finit par s'arranger.
En venant assister à une fête de vieillards, M. Belfons ne s'était pas
douté qu'elle réservait de vifs plaisirs à sa bouillante jeunesse. Et
d'abord il avait eu la joie d'entendre pour la première fois chanter
Mlle Vanesse. Elle l'avait ravi en admiration; dans son enthousiasme, il
s'était reproché de n'avoir pas senti jusque-là tout ce que valait sa
divinité. Belle, mystérieuse et fascinante, elle aurait pu se dispenser
d'avoir du talent; elle daignait en avoir, et quel talent! Elle avait
touché au sublime. Après la cérémonie, il s'était approché d'elle, mais
à peine osait-il l'aborder; il tremblait que ses félicitations ne
fussent mal reçues, il avait l'air piteux d'un chien qui craint d'être
fouetté. Elle lui avait fait le plus gracieux accueil; elle avait poussé
l'amabilité jusqu'à se plaindre que ses visites étaient rares, qu'on ne
le voyait plus. Le coeur au large, il s'aventura un peu plus tard à lui
témoigner son ardent désir de danser avec elle une polka; sa demande lui
fut accordée sans hésitation. Ils polkaient encore quand M. Saintis
était entré. Il les vit, l'instant d'après, se mettre à l'écart, puis se
retirer dans le fond de la salle, où ils s'assirent, et engager un long
entretien qui paraissait les intéresser beaucoup. Il crut remarquer que
M. Belfons s'échauffait en parlant, que Jacquine prenait plaisir à lui
renvoyer la balle, à se moquer doucement de lui, qu'elle lui faisait des
agaceries, qu'elle ne lui plaignait pas ses sourires, qu'au surplus, ils
étaient l'un et l'autre trop absorbés dans leur conversation pour
s'apercevoir que M. Saintis était là, qu'il les regardait de travers,
qu'il n'était pas content.
Il était sûr, parfaitement sûr de ne point l'aimer; il aimait ailleurs.
À la vérité, elle lui avait causé, quelques heures auparavant, une
légère émotion des sens; c'était un accident négligeable; se
préoccupe-t-on des suites que peut avoir une éruption fugitive de petite
vérole volante? Non, vraiment, il n'éprouvait pour elle aucun sentiment
sérieux, à cela près que cette créature singulière irritait sa curiosité
et qu'il se glorifiait, s'applaudissait d'avoir conquis un coeur dur et
fermé, qui avait jusque-là méprisé l'amour. Aussi entendait-il la
traiter en pays de conquête, assujetti au bon plaisir du vainqueur. Sa
superbe fatuité avait conclu avec Mlle Vanesse un contrat unilatéral; il
ne lui avait rien promis, ne lui devait rien; elle lui devait une
entière et servile obéissance. Elle était engagée; elle avait dans leur
entretien de la veille reconnu les droits souverains, imprescriptibles,
du génie, elle s'était rendue à discrétion. Elle était désormais son
bien, elle lui appartenait. Aux temps antiques, on voyait errer et
paître en liberté dans l'enclos de certains temples des cavales vouées
au service du dieu; malheur au passant qui eût osé porter sur elles une
main sacrilège! Aujourd'hui encore, dans les îles de la Polynésie, il y
a des personnes et des choses sur qui pèse une interdiction sacerdotale;
soumises à la loi du tabou, elles ne sont plus à l'usage du commun des
mortels. Mlle Vanesse était une de ces cavales sacrées dont un dieu
jaloux se réserve la possession; Mlle Vanesse était tabou. Non seulement
il était défendu d'y toucher, d'avoir des vues sur elle, de la désirer:
il n'était pas permis de lui parler longuement et de près, et M. Saintis
décida que M. Belfons était un insolent.
Il le vit tout à coup se lever, s'éloigner rapidement, sortir de la
salle, et il voulut profiter de son absence pour reprendre possession.
Malheureusement le chemin qu'il devait suivre pour arriver jusqu'à
Jacquine était fort encombré, et il arriva trop tard: Mme Belfons à son
tour s'était emparée d'elle; après le fils, la mère, et, ce qui lui
parut grave, elle semblait se soucier autant d'agréer à la mère qu'au
fils, elle lui prodiguait ses grâces. Il s'était arrêté à quinze pas de
cette prêtresse infidèle, qui, oublieuse de son dieu, coquetait avec des
imbéciles. Il s'avança de quelques pas encore, dans l'espoir que,
reconnaissant enfin son maître et prise de honte, elle quitterait tout
pour venir à lui. Il ne réussit pas à attirer son attention, elle
semblait ne pas le voir. Bientôt M. Belfons revint; il apportait à Mlle
Vanesse une glace aux framboises. Pour la manger plus à l'aise, elle
remit son éventail à son cavalier servant, qui rougit de plaisir, et,
comme pour s'assurer que cet éventail précieux jouait bien, tour à tour
il le fermait ou le rouvrait; à plusieurs reprises il le porta à la
hauteur de son visage, et, quoiqu'il fût loin d'être myope, il
l'examinait de si près que c'était une question de savoir s'il ne
l'avait pas touché de ses lèvres. Outré de dépit, M. Saintis tourna les
talons et s'en alla fumer des cigarettes et cuver son chagrin dans le
parc de l'Asile, dont il arpenta longtemps l'avenue la plus solitaire.
La jalousie est la fille de l'amour, mais quelquefois c'est elle qui le
fait naître, à quoi il faut ajouter que l'homme qui a besoin d'être
inquiet pour aimer n'a jamais aimé que lui-même.
À huit heures, pendant que ses vieillards festinaient dans leurs
réfectoires, Mme Sauvigny avait quinze ou seize personnes à dîner. Le
docteur Oserel boudait, il ne parut pas; il avait envoyé s'excuser en
alléguant des prétextes spécieux; les médecins en trouvent facilement.
Il serait venu s'il avait pu prévoir que, pendant tout le repas, son
triomphant rival aurait l'air pensif et le front nuageux. M. Saintis en
voulait à Mme Sauvigny d'avoir placé M. Belfons à côté de Mlle Vanesse.
Ils semblaient fort occupés l'un de l'autre, et elle paraissait charmée
de les voir si bien ensemble. Avait-elle par hasard conçu un dessein
secret dont il transpirait quelque chose sur son visage? Il s'était
plaint un jour en riant qu'elle eût la manie de marier tout le monde.
Cette fois il ne riait plus.
M. Lixieux et l'abbé Blandès, qui le matin avaient dû, bien à regret,
écourter leurs discours, n'attendaient que l'occasion de prendre leur
revanche; au dessert, ils portèrent des toasts à M. Saintis. Le maire le
remercia, au nom de la commune, «d'avoir allumé le feu sacré des
beaux-arts dans un village longtemps inconnu, que Mme Sauvigny avait
illustré la première en y fondant son asile, et plus tard en attirant
auprès d'elle un éminent et célèbre praticien». Grâce à M. Saintis, ce
village jouirait désormais de tous les genres de gloire. S'adressant à
l'instituteur et à la maîtresse d'école, qui étaient du dîner, M.
Lixieux leur déclara qu'ils étaient dorénavant commis au soin
d'entretenir la flamme sainte, et il les compara à ces prêtresses
augustes, qui encouraient des peines sévères quand elles laissaient
s'éteindre le feu de Vesta. On jugea généralement que cet ancien avocat,
qui avait renoncé au barreau pour des raisons de santé, se souvenait
trop du Palais, qu'il avait mis dans sa harangue trop de solennité, de
pompe et trop de Vestales.
Le discours de l'abbé Blandès eut plus de succès. Il aimait la musique,
il la savait, et il avait compris que les résultats obtenus par M.
Saintis étaient dus surtout à sa façon de préparer ses élèves. Faisant
allusion à une parabole qu'il aimait à citer: «Un semeur, dit-il, avait
répandu une partie de son grain le long d'une route où les oiseaux la
mangèrent, une autre dans des endroits rocailleux où le soleil la brûla,
une autre encore parmi des épines qui l'étouffèrent. M. Saintis ne
ressemble point à ce semeur négligent; avant de semer, il avait eu soin
de labourer et d'amender sa terre; tout son grain a levé, la beauté de
sa moisson nous a tous émerveillés.» Sa conclusion fut que le respect
des humbles est la première, la plus touchante des vertus, qu'un
musicien illustre, qui ne dédaigne pas d'enseigner l'A b c de son art à
de modestes villageoises, donne un grand et bel exemple et témoigne que
son caractère est à la hauteur de son génie.
Mme Sauvigny insinua à M. Saintis qu'il était tenu de dire quelque
chose. Il ne put s'y refuser, et prenant sur sa mauvaise humeur, il
répondît d'un ton de gaîté forcée qu'il était fort sensible aux éloges
qu'on faisait de sa vertu, mais qu'il ne les méritait pas, qu'il en
allait de lui comme de Mme Sauvigny, qui, de son propre aveu, était une
parfaite égoïste et en travaillant au bonheur des autres, ne s'occupait
que du sien, qu'en ce qui le concernait, il se piquait d'avoir le don de
l'enseignement, qu'il avait été charmé de prouver l'excellence de sa
méthode, qu'au surplus c'était l'histoire de tout le monde, que maires,
ecclésiastiques, philanthropes ou musiciens, chacun prend plaisir à
montrer ce qu'il est capable de faire. Puis, se tournant vers Jacquine
et affectant de ne pas la regarder:
«Toutefois, ajouta-t-il, il n'est pas de règles sans exceptions, et j'en
conviens, je connais des jeunes filles qui sont aussi heureuses
d'enfouir leurs talents que d'autres d'en faire montre. Pour citer, moi
aussi, une parabole de l'Évangile, je les comparerai à ce serviteur
inutile, qui creusa un trou en terre et y cacha l'argent que son maître
lui avait confié pour qu'il le fit valoir. C'est le cas de Mlle Vanesse,
qui en toutes choses est une nature exceptionnelle. C'est aujourd'hui
seulement qu'elle a daigné nous révéler le don que le ciel lui a
départi; aujourd'hui, pour la première fois, elle a chanté ma musique en
artiste, me causant ainsi une vive et profonde surprise. Mais,
croyez-moi, elle l'a fait sans plaisir, malgré elle, à son corps
défendant, comme on s'acquitte d'un devoir désagréable. Monsieur le
maire, si la commune veut témoigner sa gratitude à l'un de nous, c'est à
Mlle Vanesse qu'elle doit ériger une statue. Sa vertu mérite
récompense.»
Jacquine s'était penchée vers M. Belfons; elle lui chuchota quelques
mots à l'oreille, et aussitôt il se leva et dit:
«Mesdames et messieurs, Mlle Vanesse, qui se déclare incapable de parler
en public, me charge de plaider sa cause devant vous, moi son serviteur
indigne. Elle respecte trop son illustre maître pour oser le contredire
en face, et cependant elle ne peut laisser passer sans réclamation le
jugement qu'il vient de porter sur elle. Non, elle ne goûte point un
malin plaisir, comme il l'en accuse, à enfouir ses talents. Si
jusqu'ici, pour employer le mot de ce maître aussi sévère qu'illustre,
elle n'avait chanté son solo que presque bien, si aujourd'hui, je vous
prends tous à témoin, elle l'a chanté excellemment, supérieurement et,
que ma cliente me pardonne d'offenser sa modestie, divinement, c'est que
pour la première fois elle le chantait en présence de Mme Sauvigny, qui
la regardait en souriant. Vous savez que ce sourire fait des miracles;
c'en est un de plus à ajouter à la légende de notre sainte. Au surplus,
Mlle Vanesse me prie de représenter à M. Saintis qu'après l'avoir
accusée injustement, il la gratifie d'une qualité qu'elle ne possède
point, qu'à son vif regret et quoi qu'il en dise, elle n'est et ne sera
jamais une artiste. Vous en penserez ce qu'il vous plaira, ce n'est pas
moi qui parle, c'est elle qui vous parle par ma bouche. Je m'arrête;
elle m'a recommandé d'être succinct dans mes explications, et ses
volontés sont pour moi des ordres.»
Si Mlle Vanesse avait divinement chanté, la plaidoirie de son avocat
déplut souverainement à M. Saintis. De quoi se mêlait M. Belfons? De
quel droit s'ingérait-il dans cette affaire? À quel titre Mlle Vanesse
l'avait-elle choisi pour l'interprète de ses sentiments? Il fallait que
ce faquin fût bien avant dans ses bonnes grâces pour qu'elle le chargeât
d'expliquer à son maître ce qu'elle avait à lui dire. Jusqu'à la fin du
dîner et pendant les deux heures qui suivirent, M. Saintis sentit que,
quelques efforts qu'il pût faire pour dissimuler sa mélancolie, il n'y
réussissait qu'à moitié, que la jalousie le mordait au coeur, que sa
gaîté affectée sonnait faux. Mme Sauvigny lui demanda s'il était
souffrant; il se plaignit d'avoir la tête embarrassée et descendit
prendre le frais au jardin. Il n'y resta pas longtemps, son agitation ne
se plaisait nulle part. Il venait de rentrer dans la véranda, se
disposait à retourner au salon quand il vit paraître Mlle Vanesse, qui
le cherchait pour lui offrir une tasse de thé. Il feignit à son tour de
ne pas la voir et il passait outre; elle se posta devant lui, lui coupa
le chemin. Elle le regardait et souriait. Comme le sourire de Mme
Sauvigny, celui de Jacquine faisait quelquefois des miracles. M. Saintis
se sentit renaître; grâce à la prodigieuse mobilité de ses nerfs
d'artiste, son chagrin se dissipa en fumée.
Ce sourire à la fois doux et malin, ce sourire plein de séduction, ce
sourire éloquent, qui valait un long discours, lui disait clairement:
«Que vous êtes ombrageux, et que vous avez quelquefois l'esprit court!
Vous n'avez donc pas compris que je jouais la comédie? Ne suis-je pas
tenue d'être très prudente, très circonspecte, d'écarter, d'endormir les
soupçons? Tout le jour j'ai paru m'occuper de M. Belfons; il m'est tout
à fait indifférent. Je ne me soucie que d'un homme, qui est plus qu'un
homme. Vous ne savez donc pas lire dans le coeur des femmes? Depuis hier,
il y a un pacte entre vous et moi, et je sens encore sur mes lèvres la
douceur de votre baiser.»
Il lui prit la tasse des mains, en disant:
«J'existe donc? C'est la première fois que vous daignez me regarder.
--Est-il besoin de regarder son dieu pour le voir? murmura-t-elle. On le
porte partout avec soi.»
Ils n'eurent pas le temps d'en dire plus long, Mme Belfons troubla leur
tête-à-tête. M. Saintis lui fit bon visage; il était pleinement rassuré,
il ne voulait plus de mal à personne et son thé lui parut délicieux. Il
rentra bientôt dans le salon, où il courut s'asseoir auprès de Mme
Sauvigny, et il lui prodigua les propos caressants, ses plus tendres
gentillesses, ses plus exquises chatteries.
Minuit sonnant, il était en selle et regagnait son ermitage. Contre sa
coutume, il n'échangea pas, le long du chemin, trois paroles avec sa
jument blanche. Il conversait avec lui-même. Son imagination, qui
s'était montée, lui persuadait qu'il avait deux coeurs. Les natures
d'artistes sont si étoffées, si riche, qu'elles ont tout à double. Quand
on a deux coeurs, on peut aimer deux femmes à la fois sans que personne
soit lésé; de quoi se plaindraient-elles? chacune a part entière.
Il se disait:
«L'une fera mon bonheur; que ferai-je de l'autre? C'est un point à
régler. L'une est adorable et je l'adore; l'autre est née dans le monde
de la grande bohème, et elle a beau dire, elle en tient: il y a en elle
je ne sais quelle magie noire qui la rend infiniment piquante. L'une est
mon bon génie et je me laisserai gouverner par elle; je gouvernerai
l'autre et elle m'amusera. L'une sera le charme et les délices de ma
vie; l'autre en sera le piment.»
Si discrète que soit une jument blanche, il est des choses qu'on ne lui
dit pas.
Au même moment, tous ses invités étant partis, Mme Sauvigny se trouvait
seule avec Mlle Vanesse dans la logette vitrée. Elle était parfaitement
heureuse, et si elle n'avait pas, comme M. Saintis, l'imagination
montée, si elle ne se figurait point avoir deux coeurs, ses nerfs étaient
un peu excités. Se sentant le gosier sec, elle sonna, se fit apporter du
champagne; elle en avait beaucoup versé et n'en avait point bu. Après
avoir parlé à Jacquine de la profonde émotion qu'elle avait ressentie en
lui entendant chanter son solo, elle repassa sur les menus incidents de
la journée:
«Il me semble que tout a bien marché, que tout le monde s'amusait, qu'il
y avait de la gaîté dans l'air.»
Jacquine s'étira lentement comme une chatte qui aiguise ses ongles et
répondit:
«Plus les fêtes sont belles, plus il faut se défier de leurs
lendemains.»
La lune, qui était dans son plein, sortit tout à coup d'un gros nuage
qui l'avait longtemps masquée.
«Bel astre, je vous salue! dit Mme Sauvigny, en levant sa coupe. Faites
mentir cet oiseau de mauvais augure.»
L'instant d'après, Jacquine s'accroupissait à ses pieds et, la tête
contre ses genoux, s'emparait d'une de ses mains, qu'elle couvrit de
tendres baisers. Mme Sauvigny était à mille lieues de se douter que sa
fille adoptive, que sa soeur cadette lui demandait pardon d'un cruel
chagrin qu'elle lui avait savamment préparé.