XV

Dès le jour où il s'était avisé que parmi toutes les femmes qu'il avait

rencontrées dans ce monde, il en était une qu'il aimait assez pour

vouloir l'épouser, M. Saintis lui avait promis, sur son honneur et sa

conscience, de prendre le bénéfice avec les charges, et il n'avait pas

attendu d'être entré en possession pour se sentir lié par sa promesse,

qu'il lui coûtait peu de tenir. À la vérité, il avait eu en Suède une

heure d'oubli, de folie; ce petit manquement ne tirait pas à

conséquence: c'était un léger tribut qu'il payait à son passé, une dîme

que le vieil homme, avant de disparaître, avait prélevé sur l'homme

nouveau.

Cependant il ne considérait pas le mariage comme un état de pénitence et

de mortification. Dans quelque régularité qu'on se propose de vivre, il

n'est pas défendu d'égayer un peu la règle, et il rangeait le flirt au

nombre des plaisirs innocents et gais que les méticuleux eux-mêmes

peuvent se permettre. Les femmes qui s'étaient données à lui corps et

âme lui avaient laissé de moins agréables souvenirs que celles qui, soit

vertu, soit prudence, ne lui avaient donné que leur coeur, et dont il

avait respecté les scrupules en se disant: «Si je voulais..., mais je

ne veux pas». Si douces que soient les réalités, elles n'ont jamais le

charme moelleux et indéfini d'un rêve. Il arriva que de jour en jour

Mlle Vanesse, sa modestie et sa fierté silencieuse lui parurent plus

intéressantes, que de jour en jour il goûta plus de plaisir à la

tourmenter et à la plaindre. Ce jeu lui plaisait et c'était tout; il ne

se défiait pas de ses entraînements, il était sûr de sa volonté, sûr de

lui-même, et il avait résolu de quitter la partie dès qu'il la jugerait

périlleuse. Joignez à cela que Mme Sauvigny lui avait donné trop

d'espoir, qu'il ne doutait plus de son bonheur, qu'il se flattait de

tenir déjà le bien désiré, et que, pour être sage, il avait besoin

d'être inquiet.

Cinq, six semaines s'écoulèrent, et il découvrit qu'il pouvait tirer

quelque profit du jeu innocent qui l'amusait. M. Saintis n'oubliait

jamais son intérêt, il mêlait un peu de calcul à ses sentiments les plus

vifs et les plus sincères. Il aimait passionnément Mme Sauvigny; mais il

n'eût jamais songé à l'épouser s'il n'avait acquis la certitude que

cette nerveuse tranquille était, de toutes les femmes, celle qui pouvait

exercer la plus heureuse influence sur son talent et sur sa destinée

d'artiste, qu'elle lui serait d'une grande utilité, qu'elle lui rendrait

de grands services. Il en avait déjà fait l'expérience. Pendant les mois

de recueillement qu'il avait passés près d'elle et sous sa douce

discipline, la voyant sans cesse, pénétrant chaque jour davantage dans

son intimité, s'imprégnant de ses pensées, de sa vie et du parfum que

répandait autour d'elle cette âme exquise, il avait travaillé avec

ardeur, avec joie, et il lui semblait que le musicien qui venait de

composer trois actes d'un nouvel opéra était bien supérieur au Saintis

qui préférait le plaisir au bonheur. Il y avait dans ses trois actes

des inégalités, des trous; ce qui devait lui manquer toujours, c'était

la longueur du souffle et le vol soutenu. Mais il avait réussi enfin à

être vraiment lui-même, à s'affranchir de la servitude des

réminiscences, et du même coup, plus de grâces d'emprunt, ni

d'afféterie, ni de recherche. Son imagination rafraîchie et

bouillonnante s'était répandue sans effort; les motifs heureux

abondaient, les duos d'amour étaient aussi distingués, aussi délicats

qu'éloquents et passionnés, et tout semblait couler de source, tout

semblait dire que le musicien avait mêlé à son oeuvre la femme qu'il

aimait, et que, selon le mot du poète, cette femme était «une nature».

À son retour de Suède, il s'était flatté d'écrire de verve son dernier

acte, qu'il avait ébauché dans sa tête. Il avait eu de la peine à se

remettre au travail, à se ressaisir. Il avait rapporté d'un voyage où on

l'avait tant fêté une surexcitation fébrile, une attention dissipée, un

cerveau échauffé, et il était trop judicieux pour ne pas sentir que

cette effervescence factice n'avait rien de commun avec la fermentation

du génie. Il s'était évertué et rebuté. Persuadé que ce dernier acte ne

viendrait jamais à bien tel qu'il l'avait conçu, il prit un grand parti:

il résolut de le refondre, de changer son dénouement, et, étant son

propre librettiste, il n'eut besoin de se concerter là-dessus qu'avec

Valery Saintis, dont il faisait tout ce qu'il voulait.

La première fois qu'il avait exposé à Mme Sauvigny le sujet de son

opéra, il lui avait dit: «C'est une histoire vieille comme le monde et

toujours nouvelle. Représentez-vous un jeune chevalier lithuanien, bon

garçon, brave coeur, mais d'une imagination inquiète et trop sujet à ses

fantaisies. Son étoile lui a fait rencontrer une femme aussi charmante,

aussi femme que Mme Sauvigny et d'aussi bon conseil, à qui il engage sa

foi, et il ne tient qu'à lui d'être parfaitement heureux. Cet imprudent

a la funeste idée d'aller se promener au bord d'un marais habité par une

nymphe des lacs, par une roussalka, qu'il ne voit pas, mais qu'il

entend: cachée dans ses roseaux, elle cherche à l'amorcer, à le prendre

en lui chantant ses plus beaux airs. Il a la force de résister à ses

appels magiques, en quoi il se montre fort avisé, car le seul service

qu'une roussalka puisse rendre à l'homme qu'elle aime est de le croquer.

Cependant cette voix sortie du fond de l'eau l'a profondément troublé;

il adore Mme Sauvigny, il rêve à la roussalka. Furieuse d'avoir laissé

échapper sa proie, la coquine aquatique sort de sa grenouillère et revêt

une forme humaine pour lui tendre d'abominables pièges, dont il ne se

tire que par l'assistance de sa Charlotte.

--J'espère, avait dit Mme Sauvigny, que tout finira bien, que Charlotte

aura le dernier mot.

--N'en doutez pas, avait-il répondu; quand on vous a pour voisine, la

vie, les opéras, toutes les histoires finissent bien.»

Il venait pourtant de décider que celle de son chevalier lithuanien

finirait mal, que son dénouement était fade, plat, insipide et terne,

qu'il devait en trouver un autre qui eût plus de couleur et plus de

montant, que la victoire d'une roussalka lui offrirait une admirable

matière à mettre en vers et en musique. Il était ainsi fait qu'il

n'avait tous ses moyens en composant, qu'à la condition de penser à

quelqu'un, d'évoquer une image, une ombre qui lui parlait et

l'inspirait. Du moment que c'était la roussalka qui avait le dernier

mot, Mme Sauvigny ne pouvait plus l'assister dans son travail; elle

ressemblait si peu à une coquine aquatique! Heureusement, il avait sous

la main une vierge noire, qui faisait mieux son affaire. On la comparait

jadis à une Diane chasseresse; elle avait changé, son coeur s'était

attendri, et il lui trouvait depuis peu la figure d'une ondine

amoureuse.

Il avait lu dans un vieux bouquin, plein de renseignements précieux sur

les roussalkas, les nixes et les ondines, les lignes que voici: «Il y a

dans leur existence un charme indéfinissable; horrible ou doux, le

mystère est leur marque distinctive, et c'est peut-être pour cela que,

vivant près d'elles, les poissons sont muets et se gardent de trahir les

secrets du silencieux royaume des ondes. Les filles de l'eau dansent

souvent près des étangs et des rivières; quand elles se mêlent aux

plaisirs et aux assemblées des hommes, on les reconnaît à l'ourlet de

leur robe, qui est toujours mouillé, et à la froideur glaciale de leurs

mains. Elles sont condamnées à n'avoir point de coeur; quelquefois elles

appellent de cet arrêt et deviennent amoureuses; c'est une souffrance

pour elles et un malheur pour nous. Lorsque le seigneur Peter de

Stauffenberg s'assit à son banquet de noces, ayant regardé par hasard en

l'air, il aperçut un petit pied blanc, qui sortait par une ouverture du

plafond. Il reconnut le pied d'une ondine, avec laquelle il avait eu la

plus tendre liaison, et il comprit à ce signe qu'après son manque de

foi, c'en était fait de sa vie.» M. Saintis n'avait jamais vu le petit

pied blanc de Mlle Vanesse, mais il tenait pour certain qu'elle avait

désormais les yeux d'une ondine, qui, violentant sa nature, venait de

faire pour la première fois connaissance avec l'amour. Il en résulta

qu'il ne pensait plus à son ondine sans penser à Mlle Vanesse, et

souvent les deux images n'en faisaient qu'une, le fantôme et la réalité

se confondaient dans son esprit. Il lui parut dès lors qu'il ne perdait

pas son temps en s'occupant d'elle, en s'amusant à la tourmenter,

qu'elle lui fournissait des idées, des airs, des thèmes, et il la

prenait en goût parce que, sans le vouloir et à son insu, elle

collaborait à la _Roussalka_. N'était-il pas juste que, travaillant avec

lui et pour lui, elle eût une petite part dans les bénéfices et dans

l'immense affection qu'il portait à son oeuvre? Il avait écrit à Mme

Vanesse, deux ans auparavant, qu'il aimait également «toutes les

variétés de la délicieuse espèce». La vérité exacte est que, selon les

cas et à tour de rôle, il préférait l'une à l'autre, que les femmes qui

l'occupaient le plus étaient celles qui pouvaient l'aider à entrer en

verve et à finir ses opéras.

Le 2 août, la veille du grand jour où pour fêter le dixième anniversaire

de la fondation de l'Asile des vieillards, il devait produire en public

ses élèves, il y eut dans le kiosque une répétition générale de la

cantate. Cette fois il ne s'emporta point, ne fit de misères à personne;

tout au contraire, il eut pour ces demoiselles de grands ménagements; il

s'appliqua à les encourager, il les engagea à prendre confiance en

elles-mêmes, les assura qu'elles feraient honneur à leur maître si elles

ne se laissaient ni intimider ni troubler. Elles s'en allaient, et

Jacquine se disposait à partir avec elles, mais il la retint pour lui

faire répéter une fois encore deux passages de son solo, qu'elle avait

manqués, prétendait-il. Quand elle les eut chantés de façon à le

satisfaire, et qu'elle se fut pénétrée de ses dernières recommandations,

il lui avança un fauteuil, l'obligea de s'y asseoir et lui dit:

«Ce n'est plus à mon écolière que je parle, mais à mon amie, qui est

peut-être mon ennemie, car je ne suis pas encore fixé sur ce point.

Mademoiselle Jacquine Vanesse, vous êtes bien lente à tenir vos

engagements.»

Elle l'interrogeait des yeux.

«Vous m'aviez promis, il y a beau jour, continua-t-il, de m'exposer les

raisons que vous aviez eues pour dissuader Mme Sauvigny d'épouser votre

serviteur. J'attends encore vos explications.

--Elles sont bien difficiles à donner, dit-elle, excusez-moi.»

Elle avait quitté son fauteuil et gagnait la porte; il la ramena, la

contraignit à se rasseoir.

«Vous ne sortirez d'ici, mademoiselle, qu'après avoir acquitté votre

dette.»

Jacquine leva les yeux au plafond, comme pour prendre le ciel à témoin

de la violence qu'on lui faisait; puis, se décidant à parler:

«Elle vous aime et vous l'aimez; que vos désirs s'accomplissent! Mais je

pensais et je persiste à penser que vous ne vivrez en paix l'un avec

l'autre qu'à la condition de vous faire de grands sacrifices, et je

pense aussi que c'est elle qui les fera tous.»

Il se récria:

«Eh! vraiment, pour qui me prenez-vous? Sachez-le bien, je ne suis pas

un de ces affreux égoïstes, un de ces tyrans sans foi ni loi, qui

demandent à la femme qu'ils aiment de se sacrifier à leur impertinent

bonheur.»

Elle savait par coeur la lettre que lui avait montrée sa mère; il ne se

souvenait plus de l'avoir écrite, il en avait tant écrit! Elle la lui

récita sous une autre forme; elle changea les termes, elle conserva le

sens; ce n'était pas tout à fait la même chanson, l'air était le même.

«Je crois, reprit-elle, à l'excellence de vos intentions. Mais vous êtes

un artiste, et tout artiste assez imprudent pour se marier devrait

épouser une femme infiniment tolérante. Mme Sauvigny est fort tolérante

en matière d'opinions, elle ne l'est point dans les choses de la vie et

du coeur. Elle n'admet pas les partages; elle exige et elle a le droit

d'exiger qu'on lui appartienne tout entier. Elle nous l'avouait l'autre

jour, elle a le sentiment très vif de la propriété; elle ne dira jamais

comme certain ermite: «Si vous jugez que ma brique est à vous,

prenez-la.»

--Ne la plaignez pas, mademoiselle, et soyez sans inquiétude: personne

ne lui volera sa brique. Apprenez à me connaître, je ne lui ferai aucune

infidélité, et jamais elle ne trouvera rien à reprendre ni dans mes

actions ni dans mes pensées.»

Elle le contempla un instant d'un air de profonde admiration, mêlée

d'étonnement, jusqu'à ce qu'un nuage se répandît sur son front.

«Oh! c'est autre chose, dit-elle d'une voix sombre, et voilà une

résolution qui vous honore. Mais si vous vous donnez sans partage et

sans réserve, c'est vous qui vous sacrifierez à son bonheur. L'homme

sera sans reproche; que deviendra l'artiste? Ne craignez-vous pas que

votre vertu coûte cher à votre génie? Et avais-je tort ou raison de

m'opposer à ce mariage?

--Vous pensez donc que la vertu est la mort du talent, et qu'il faut

pécher beaucoup pour que la grâce abonde? dit-il en riant et faisant

danser dans sa main sa chaîne de montre et ses breloques. Vous passez

pour une jeune personne d'humeur rigide et sévère, pour une farouche

ennemie des moeurs du siècle et des gens qui s'amusent; je vois qu'il en

faut rabattre, que c'est une réputation usurpée. Tudieu! vous avez

d'étranges principes. Mademoiselle Vanesse, vous êtes fort immorale.

--Je parlais sérieusement d'un sujet grave, répondit-elle; vous vous

moquez de moi, à votre aise! je ne dirai plus rien.

--Me moquer de vous! Dieu m'en garde! Vous aimez à vous faire l'avocat

du diable, et j'ai toujours pris le diable au sérieux; c'est un bon

compagnon, qui fut jadis de mes amis et qui me disait quelquefois ses

secrets; mais sans compliment, il ne m'a jamais parlé par une aussi

jolie bouche que la vôtre. Continuez, mademoiselle, je suis grave comme

un âne qu'on étrille. Allez, mais allez donc; expliquez-moi pourquoi

votre sévérité naturelle ou acquise se montre si indulgente aux artistes

et leur prêche une morale si relâchée.

--Je les ai toujours regardés comme des êtres à part; ils jouissent de

privilèges refusés au commun des mortels.

--Et vous les dispensez de tous les devoirs d'un honnête bourgeois et

d'un bon chrétien, de toutes les obligations d'honneur ou de droit

civil?

--Ah! permettez, l'artiste contracte, lui aussi, des engagements

auxquels il ne saurait manquer sans forfaire à l'honneur. Il est dans

l'obligation d'avoir du talent, beaucoup de talent et même, s'il se

peut, du génie, et de se souvenir sans cesse qu'il a été mis au monde

pour nous procurer des jouissances exquises, des plaisirs sans prix.

Qu'il ait toutes les vertus de sa profession, qu'il fasse bien son

métier, sa conscience et la nôtre le tiendront quitte du reste. Quand

l'arbre fruitier a pompé laborieusement les sucs de la terre, quand il a

bu les rosées et la lumière du ciel, quand il a pris à son service la

pluie, le vent et le soleil et les a contraints de travailler pour lui,

quand ses bourgeons sont bien sortis, qu'il est riche en sève et que, le

moment venu, il offre à notre faim et à notre soif des fruits aussi

savoureux qu'abondants, n'a-t-il pas rempli tous les devoirs de son

état? Exigerez-vous en outre qu'il soit un honnête bourgeois et un bon

chrétien?»

Elle lui disait ce qu'il s'était souvent dit à lui-même; mais, répétées

par cet écho, les vérités, les vieilles sagesses dont il s'était nourri

lui semblaient nouvelles, et jamais elles n'avaient eu pour lui tant

d'attrait, tant de séduction: la jeune évangéliste qui les prêchait avec

une ferveur de néophyte leur prêtait le charme de sa personne, l'éclat

de son teint, la douceur de ses cheveux blonds.

«Que le soleil et la rosée, que les puissances du ciel et de la terre

répandent leurs bénédictions sur ces arbres fruitiers qu'on appelle des

artistes! s'écria-t-il. La seule fumure qui les fasse prospérer, c'est

l'amour d'une femme.

--Hélas! murmura-t-elle, c'est bien peu de chose qu'une femme toute

seule; les artistes comme les poètes trouvent qu'il en faut beaucoup

pour en faire une.»

Puis, s'échauffant par degrés:

«Si j'étais un grand musicien, un Saintis, je croirais que le monde n'a

été créé que pour fournir à mon génie des sujets et des inspirations,

que mon seul devoir est de produire des chefs-d'oeuvre, et je voudrais

que tout ce qui m'entoure s'employât à me faciliter mes enfantements.

Je me tiendrais pour un dieu....

--Disons plutôt un demi-dieu, mademoiselle, pour ne chagriner personne.

--Dieu ou demi-dieu, toutes mes fantaisies me seraient sacrées, je ne

connaîtrais d'autre règle que le dérèglement de mon coeur, je ne

m'occuperais que de contenter mes insatiables désirs, le bien d'autrui

serait mon patrimoine et ma possession, toutes les fleurs du grand

jardin me seraient bonnes pour composer mon miel, toutes les femmes me

devraient obéissance, aucune n'aurait le droit de me refuser ses

sourires et ses caresses. Est-il permis de résister aux volontés de son

maître, quand il porte sur le front la marque immortelle de l'esprit

divin?

--Voilà parler, et c'est plaisir de vous entendre, dit-il. Si votre

doctrine, qui sent le fagot, devenait en tout pays la religion

dominante, ce triste monde serait pour les musiciens une terre de

promission, ils plieraient sous le poids des félicités. Mais n'avez-vous

pas pitié de ces pauvres femmes? À quelle dure servitude vous les

condamnez!

--Heureuse la femme qu'un homme de génie a daigné choisir pour sa

confidente, son amie, sa servante et sa prêtresse! s'écria-t-elle avec

exaltation. Se sentir vivre en lui, avoir une part dans toutes ses

pensées, dans tous ses rêves, être pour ce grand chercheur une source

d'heureuses inspirations, collaborer à ses chefs-d'oeuvre, ne fût-ce que

par la souffrance, pouvoir se dire: «Les plus beaux airs qu'il ait

trouvés et que le monde ne se lassera pas de redire, c'est mon coeur qui

les lui chanta le premier,...» est-il un sort plus enviable? est-il une

destinée plus glorieuse?»

Tout à coup elle parut revenir à elle-même; prise de honte, elle baissa

la tête, couvrit son visage de ses mains.

«Je suis hors de sens, dit-elle; je bavarde, je déraisonne;

pardonnez-moi.»

Le dieu s'approcha de sa prêtresse, et lui frappant un petit coup sur

l'épaule:

«Je vous pardonne, répondit-il. Mademoiselle Vanesse, vos déraisons me

plaisent.»

Elle s'était levée, elle mettait son chapeau; il l'y aida et lui fit son

compliment sur ce chapeau coquet, dont il étudiait de très près la passe

et les brides.

«Je le trouve à mon goût; mais j'admire bien plus encore le chignon que

voici. Le coiffeur qui inventa cette torsade est à sa façon un grand

musicien. Vous a-t-il dit qu'en sa qualité d'artiste, vous lui deviez

obéissance, qu'il avait droit à vos sourires?

--Ah! de grâce!» fit-elle.

Il la blessait au coeur. Eh! quoi, elle avait répandu son âme devant lui,

et il profanait par de fades plaisanteries ces épanchements sacrés! Elle

avait hâte de s'en aller. Elle fouilla précipitamment dans la poche de

sa robe pour y chercher ses gants. Chose bizarre, il y en avait trois,

et le troisième, en peau de chamois, était beaucoup plus grand que les

deux autres. Dans son trouble, elle le laissa tomber à terre. Il s'en

saisit, le considéra, l'examina.

«Je gagerais bien qu'il est à moi, dit-il. Eh! oui, vraiment, je le

reconnais. Je l'avais déposé il y a quelques jours sur un casier à

musique, je ne l'y ai pas retrouvé.»

Rouge de confusion, elle détournait la tête, baissait les yeux. Elle les

leva enfin sur l'homme qu'elle avait volé et lui dit:

«Je vous en conjure, monsieur Saintis, rendez-le-moi.»

Il se mit à rire, mais il ne riait que du bout des lèvres. Jamais les

yeux de cette ondine amoureuse n'avaient été si tendres; ils

suppliaient, ils mendiaient; n'était-ce pas un plaisir de leur faire

l'aumône? Sa tête se prit, sa chair s'émut.

«Je vous rends votre relique, puisque vous daignez y attacher quelque

prix. Mais on ne s'en va pas sans payer le droit de sortie.»

Qu'entendait-il par là? Elle n'eut pas le temps de s'en informer. Un

souffle chaud passa sur son visage, et elle sentit courir sur sa bouche

le baiser frémissant d'un dieu.... Elle n'avait pas prévu cet effroyable

accident. Elle en fut comme bouleversée; ses traits s'étaient

décomposés, et le regard qu'elle jeta à l'audacieux le fit tressaillir:

il avait cru voir le zigzag d'un éclair. Ce fut l'affaire d'une seconde;

elle dit à son coeur: Tais-toi! et sur un ton de reproche très doux:

«Qu'avez-vous fait, monsieur? murmura-t-elle. On a raison de dire que

vous êtes un homme très dangereux.»

À ces mots, elle partit en courant.

«Pauvre petite! pensa-t-il. Ce baiser l'a fort troublée; c'était le

premier qu'elle recevait, et cela fait événement dans la vie incolore et

froide d'une fille des eaux. Je lui devais bien cette consolation.

Relique pour relique, ce souvenir lui sera plus cher et plus précieux

qu'un vieux gant troué.»

Il partit à son tour pour aller dîner au Chalet, et il disait en tirant

après lui la porte du kiosque: «Le fait est que la pauvre enfant s'est

offerte, et qu'il ne tiendrait qu'à moi....»

Mais il répéta une fois de plus: «Oui, si je voulais.... Le malheur est

que je ne veux pas.»

Jacquine Vanesse · 第 27 / 31 题