XIV

Le lendemain, Mme Sauvigny dut se rendre de bonne heure à Paris, où elle

avait affaire, et Jacquine l'y accompagna, sous prétexte que sa mère

avait été souffrante, qu'il était convenable qu'elle allât s'informer de

sa santé. Elle la trouva tout à fait remise de sa grippe; il en allait

de ses maux comme de ses caprices amoureux, ils étaient violents, mais

courts. Elle venait de renouveler le meuble de son salon, et Jacquine en

conclut avec raison que les eaux n'étaient point basses: elle avait fait

dans le cours de l'hiver une excursion à Monaco et expérimenté de

nouveau la vertu bienfaisante de son fétiche, de sa corde de pendu. Elle

montra à Jacquine de jolis bibelots, qu'elle avait acquis récemment, et

Jacquine les admira. La dernière fois qu'elles s'étaient vues, Mme

Vanesse s'étant permis de parler légèrement de Mme Sauvigny, sa fille

l'avait vertement relevée. Ce jour-là, elle se tint sur ses gardes,

s'observa, s'abstint de toute incartade; désireuse de la ravoir,

convaincue que cette toquée, cette détraquée, comme elle l'appelait dans

ses entretiens avec elle-même, finirait par lui revenir, elle la

ménageait. Tout se passa bien. On déjeuna ensemble, on raisonna sur les

choses de la vie, on philosopha sans se quereller.

Dès qu'elles furent retournées au salon, où elles prirent le café,

Jacquine s'occupa d'amener la conversation sur l'affaire qui

l'intéressait et de se procurer les renseignements qu'elle était venue

chercher. Elle ne trouvait pas le joint; sa mère l'aida, en lui disant:

«Décidément tu ne t'ennuies pas dans ton chalet?

--Non, jusqu'à présent du moins; je m'y repose. Mais ce qui gâte mon

repos, c'est une idée funeste que Mme Sauvigny s'est mise en tête.

--Quelle idée?

--Elle meurt d'envie de me marier.

--Je lui en sais un gré infini, dit Mme Vanesse en prenant feu, et me

voilà du coup réconciliée avec sa sainteté. A-t-elle quelqu'un à te

proposer?

--Elle veut beaucoup de bien à l'un de nos plus proches voisins, à un

jeune et riche propriétaire, M. André Belfons.

--Effectivement ces Belfons sont très riches! Ne va pas à la légère

refuser un si brillant parti.»

Elle eût été charmée que Jacquine épousât un millionnaire. Elle n'avait

jamais cru qu'une conscience pure fût un bon oreiller; mais elle pensait

que lorsque les filles couchent sur le duvet, il en tombe toujours

quelques plumes, et que les mères les ramassent si elles n'ont pas la

main trop maladroite.

«Ce parti que vous trouvez brillant, reprit Jacquine, me paraît un peu

terne. Il y a parmi nos voisins un artiste célèbre, que je prendrais

plus facilement en goût, si je n'avais tous les hommes en horreur.

--De qui s'agit-il? Serait-ce par hasard de M. Valery Saintis? se récria

Mme Vanesse.

--Oh! rassurez-vous, il ne pense point à moi, il ne me fait pas la cour,

il ne s'est jamais mis en peine de m'être agréable.

--À la bonne heure; c'est de tous les partis imaginables celui qui te

convient le moins. La femme qui épousera ce grand musicien sera tenue

d'avoir une prodigieuse tolérance, et tu es la créature la plus

intolérante du monde. Si tu faisais pareille sottise, huit jours plus

tard tu plaiderais en divorce.

--Vous connaissez de vieille date M. Saintis; dans le temps, si j'ai

bonne mémoire, il a dîné quelquefois chez vous.

--Je le connaissais assez pour m'être trouvée mêlée à une petite

négociation qui le concernait. Il venait de donner son opéra, qui a fait

tourner tant de têtes; une jeune veuve de ma connaissance, riche et

jolie, s'affola de ce soleil levant au point de vouloir l'épouser, et me

chargea de sonder le terrain, sans la nommer et sans la compromettre. Je

le rencontrai dans un salon peu de jours après, et je lui dis qu'une

charmante femme m'avait autorisée à lui offrir sa main. Il ne fut point

insensible à cette proposition flatteuse; il me questionna, me tourna et

retourna, fit tout pour m'arracher le nom de l'inconnue. Je fus

discrète.

«Elle vous aime tendrement, lui dis-je, mais elle entend qu'on l'épouse.

«--Le cas est grave», répondit-il, et il demanda à réfléchir. Il ne

réfléchit pas longtemps. Le lendemain, je recevais de lui un billet, où

il se peint.

--Avez-vous encore ce billet? demanda Jacquine, qui avait tressailli de

plaisir.

--Peut-être le retrouverai-je dans mes papiers; les autographes de M.

Saintis sont assez précieux pour qu'on les conserve.»

Mme Vanesse sortit et revint bientôt avec la lettre, qu'elle tendit à

Jacquine, et qui était ainsi conçue:

«Madame, mettez-moi aux pieds de votre gracieuse amie; dites-lui, je

vous prie, combien je lui suis reconnaissant de l'honneur qu'elle

voulait bien me faire. Hélas! le mariage m'épouvante, je crains de n'en

point avoir les vertus, et ma probité bien connue m'empêche de prendre

un engagement que je serais incapable de remplir. Jurer fidélité à une

seule femme, pour toujours et à l'exclusion de toutes les autres, c'est

jurer d'être infidèle à la femme, cette délicieuse espèce, si riche en

variétés dont chacune a sa façon particulière d'aimer et souhaite avec

raison qu'on l'aime comme elle veut être aimée. C'est à la femme que

j'ai promis d'être fidèle, et dans cette occurrence mon serment me gêne.

Passe encore si chez nous comme chez les Turcs, peuple heureux, la

polygamie avait force de loi. Napoléon, qui était évidemment un grand

homme, admettait le mariage polygame pour les colonies; il aurait voulu

que tout colon eût au moins deux femmes, une blanche et une noire.

C'était peu, mais c'était quelque chose. Que n'a-t-il introduit dans le

code une disposition de ce genre en faveur des artistes, gens pour le

moins aussi intéressants que les colons! La femme est l'être

inspirateur, la source inépuisable de toutes les pensées géniales, de

toutes les rêveries heureuses et fécondes. L'artiste qui se réduit à

n'en aimer qu'une se condamne à n'avoir qu'une corde à sa lyre, et

qu'est-ce qu'une lyre monocorde? Mais peut-être me direz-vous que, pour

remédier aux inconvénients du mariage monogame, il ne tiendrait qu'à ce

nourrisson des Muses d'exiger de son unique femme la promesse d'une

tolérance infinie, illimitée. On promet et on s'en dédit, et, l'aimable

inconnue fût-elle de son naturel la plus tolérante des femmes, je

craindrais toujours qu'elle ne le fût pas assez.»

Jacquine relut trois fois cette lettre, et quand elle la rendit, elle

s'en était pénétrée, imbue, elle la savait par coeur. Elle pensait comme

sa mère que M. Saintis s'y était peint. Il aurait pu lui représenter

que, lorsqu'il l'avait écrite, il n'avait pas encore revu son amie

d'enfance, la seule femme qui eût le don de changer les âmes; mais elle

ne croyait pas que M. Saintis eût une de ces âmes qui changent.

«Quel insupportable fat! dit-elle.

--Quand il a griffonné ces pattes de mouche, repartit Mme Vanesse, il

avait sans doute quelques verres de champagne dans la tête; c'est le

seul moment où les hommes soient sincères. Que veux-tu? il avait eu de

si prodigieux succès! Pour moi, il ne m'a pas fait illusion un seul

jour; c'est un de ces comédiens qui ne jouent jamais bien dans le

sérieux; les femmes qui ont été ses dupes étaient de celles qui ne

demandent qu'à se laisser tromper.... Tiens-le à distance, il est très

entreprenant, et garde-toi d'éconduire M. Belfons. C'est un admirable

parti. Au surplus, désires-tu que j'aille aux informations?

--Oh! ne vous donnez pas cette peine», s'empressa-t-elle de répondre.

Et ayant regardé la pendule, elle s'avisa qu'il était l'heure de prendre

congé.

«Rappelle-toi, Jacquine, lui dit sa mère en lui serrant le bout des

doigts, que, le jour où viendra l'ennui, tu me trouveras prête à te

recevoir. Mais franchement, j'aime mieux que tu te maries.»

Elle ajouta d'un air de gravité presque solennelle: «Jusqu'ici tu as

suivi tes caprices; défie-toi de ton imagination, tâche de devenir

raisonnable, et prends au sérieux la vie, qui, quoi qu'en pense M.

Saintis, est vraiment une chose fort sérieuse.

--Merci de votre conseil, répliqua Jacquine; soyez sûre que je le

méditerai.»

Elle partit, charmée de sa visite, en se disant qu'elle n'avait pas

perdu son temps. Au bas de l'escalier, elle trouva Mme Sauvigny qui

l'attendait. Elle lui raconta que sa mère l'avait prêchée, sermonnée,

chapitrée, moralisée, exhortée à prendre la vie au sérieux. Elle ajouta

à son récit véridique un détail qui était de son cru:

«Elle veut absolument que je me marie et déclare que je ne serai

mariable que le jour où j'aurai réformé ma coiffure, qui me donne l'air

d'une petite fille. Je me soucie peu d'être mariable, mais vraiment, ma

malheureuse natte contre laquelle tout le monde conspire, me vaut trop

d'ennuis. Seriez-vous contente de moi, Charlotte, si je vous en faisais

sans retard le sacrifice?

--Elle n'est pas de votre âge, repartit Mme Sauvigny, et j'aime assez

que tout soit dans l'ordre.»

Elle ne dit pas tout ce qu'elle pensait: elle tirait un bon augure de

cette résolution subite; les affaires de M. André Belfons lui semblaient

prendre un meilleur tour, leurs communes espérances lui paraissaient

moins chimériques. Cette fois encore, si avisée qu'elle fût, elle était

loin du compte. On avait deux heures à soi avant le départ du train; on

se rendit aussitôt chez un grand coiffeur qui remplaça la malheureuse

natte par un délicieux chignon; faisant bouffer les cheveux de devant,

il rejeta les autres en arrière, les serra à la nuque, en forma une

torsade, avec un petit noeud de côté, le tout d'une élégance coquette. En

sortant de chez ce grand coiffeur, Mme Sauvigny dit à Jacquine:

«Ma petite soeur a maintenant l'air d'une vraie demoiselle, et, ce que je

croyais impossible, elle est encore plus jolie qu'hier.»

Ce ne fut pas M. André Belfons, ce fut M. Valery Saintis qui, quelques

heures après, eut l'étrenne de la nouvelle coiffure. Il était venu dîner

au Chalet. Lorsque ces dames, qui ne faisaient que d'arriver, entrèrent

au salon, il s'y trouvait seul. Il regarda Mlle Vanesse avec étonnement;

il hésitait à la reconnaître, tant elle lui semblait changée, et il lui

fallut un instant de réflexion pour découvrir la cause de ce changement.

À sa surprise se mêlait un peu de confusion: il se souvenait des duretés

qu'il avait dites à une méchante gamine, qui tout à coup se révélait à

ses yeux comme «une vraie demoiselle». En ce moment le docteur entra, et

selon sa coutume, il prit à part Mme Sauvigny. Quand il était resté une

demi-journée sans la voir, il avait toujours d'importantes nouvelles à

lui donner, des affaires d'État à lui conter. Pendant qu'il lui faisait

ses confidences, M. Saintis aborda Jacquine, et lui tapotant les doigts

avec une gracieuse familiarité:

«Et votre natte, qu'est-elle devenue? Je croyais que vous y teniez

autant qu'à votre vie. Quelle est la raison grave qui a pu vous décider

à ce grand sacrifice?

--Devinez. Peut-être y êtes-vous pour quelque chose.

--Si vous avez voulu me plaire, vous n'avez pas manqué votre effet. Ce

chignon est un vrai chef-d'oeuvre.

--Je me souciais moins de vous plaire que de vous inspirer du respect.

--Nous en aurons, mademoiselle; mais il faut pardonner leurs

impertinences aux artistes, ils ne sont pas toujours maîtres de leur

langue. Rappelez-vous que nous avons signé un traité de paix. Mme

Sauvigny vous a-t-elle transmis mon message? Je compte que vous serez

désormais la plus assidue de mes écolières. Nous avons besoin de vous et

de votre admirable voix.

--En vérité!... Je croyais que certains animaux rampants ne chantaient

pas, qu'ils sifflaient.

--Vous voulez donc me faire mourir de honte?... Si je me suis oublié, si

je vous ai fait une gratuite et odieuse offense, vous en aurez

satisfaction. Proportionnez la peine au délit; parlez, quel supplice

m'infligez-vous?

--Si j'osais....

--Osez, mademoiselle.

--Mme Sauvigny m'a appris que vous pensiez à intercaler dans votre

cantate un solo que je chanterais. Je voudrais que ce solo, composé sur

des paroles très tendres et appropriées à ma situation, me servît à

exprimer à notre amie ma reconnaissance pour les bontés dont elle me

comble.

--Paroles et musique, mademoiselle, avant quarante-huit heures, ce plat,

auquel j'aurai mis mes soins, vous sera servi tout paré.

--Je ne sais comment vous remercier, répondit-elle. Pouvoir me dire, en

étudiant mon solo, que M. Saintis l'a écrit tout exprès pour moi, si ce

n'est pas de la gloire, cela y ressemble beaucoup.

--Cette petite a du bon, pensa-t-il, et je l'avais jugée trop vite.

Libre à elle d'établir sa demeure dans cette maison; elle ne m'y gênera

pas.»

Mme Sauvigny avait bien fait de tout raconter à Mlle Vanesse, qui,

autrement, ce soir-là, eût tout deviné. M. Saintis ne portait bien ni le

vin ni le bonheur. Il s'observa moins, il ne se ressemblait plus à

lui-même. Assurément, il ne fit, il ne dit rien qui pût compromettre la

maîtresse de la maison, mais les regards trop appuyés qu'il lui lançait,

le ton plus familier dont il lui parlait, une nuance de laisser aller,

d'abandon trop marqué dans ses manières, l'animation de son teint,

l'éclat humide de ses yeux, son front où semblait perler comme une rosée

de joie, paraissaient dire: «Elle est à moi, j'ai sa promesse». Il en

fit assez pour donner des ombrages au docteur Oserel, que tourmentait sa

jalousie toujours en éveil, et dont le grand nez, à plusieurs reprises,

se plissa d'inquiétude. Pour ce coeur rempli de soupçons, les moindres

indices étaient des preuves, les plus légères présomptions des

certitudes. Peu scrupuleux et ne connaissant que son intérêt, le docteur

était toujours prêt à contracter des alliances et à les rompre sans

vergogne. Il s'était rapproché de M. Saintis pour comploter avec lui la

perte de Mlle Vanesse; il lui parut tout à coup que ce fat, qu'il ne

pouvait souffrir même lorsqu'il le caressait, était le plus dangereux de

ses deux ennemis, et il vira subitement de bord.

Après le dîner, M. Saintis s'était mis au piano, et Mme Sauvigny était

restée auprès de lui. Jacquine se retira dans la méniane; le docteur

vint la rejoindre et lui dit:

«Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que M. Saintis a ce soir des allures

bizarres et l'air encore plus avantageux que d'habitude? J'ai découvert

depuis longtemps qu'il fait une cour acharnée à Mme Sauvigny, mais je la

croyais une femme trop sensée pour écouter ce dangereux soupirant. Je

commence à changer d'avis, et je ne serais pas surpris qu'elle lui eût

donné des espérances. On vous dit tout, si je ne m'abuse, et, au

surplus, vous me semblez fort sagace. Avez-vous eu vent de quelque

chose?»

Il eut beau la presser de questions, il ne put rien tirer d'elle.

«Cet artiste, reprit-il, est un homme très compromettant, et quiconque

persuaderait à Mme Sauvigny de l'éconduire, de l'envoyer ailleurs porter

à terme l'opéra qu'il a dans le ventre et dont il n'accouchera jamais y

employât-on les fers, rendrait à une femme admirable, mais trop

confiante, un service essentiel. Car enfin remarquez, je vous prie....

--Docteur, interrompit-elle, comment appelez-vous cette étoile rouge,

celle que je vous montre du doigt?

--Ce n'est pas une étoile, répondit-il d'un ton bourru; c'est la planète

Mars.

--Elle me plaît beaucoup. Ne pourriez-vous pas lui persuader de se

rapprocher un peu de la terre? J'aimerais à la voir de plus près.

--Pourquoi me débitez-vous ces billevesées, mademoiselle?

--C'est dans l'espoir de vous faire comprendre qu'il n'est pas plus

difficile de persuader à une planète de changer son itinéraire que

d'arrêter une femme dans un mauvais chemin, en lui criant: Casse-cou!

Mais, ajouta-t-elle, où la persuasion ne peut rien, certains expédients

sont plus efficaces. Pensez-vous que tous les moyens sont bons, pourvu

que la fin soit bonne?»

Il ouvrit une grande bouche de brochet qui mord à l'hameçon.

«Je pense, dit-il avec chaleur, que quelques moyens que vous imaginiez

pour renvoyer M. Saintis à ses belles Suédoises, je les approuve

d'avance et vous donne mon quitus.

--Cela prouve, docteur, que vous avez la conscience large. C'est à vous

d'aviser. Aussi vrai que mon chignon est charmant et que vous ne

l'admirez pas assez, M. Saintis est, à mon sens, un grand musicien et un

homme fort agréable, qui, dans son genre, me plaît autant que la planète

Mars.»

Il lui tourna brusquement le dos:

«Je la croyais mauvaise, mais intelligente, se dit-il; c'est une

idiote.»

Et il jeta son cigare, qui lui paraissait amer et dur à fumer.

Dès le lendemain, M. Saintis reprenait ses leçons de chant, que Mlle

Vanesse suivit avec autant de zèle que d'assiduité. Il s'était engagé à

respecter son chignon, mais tant qu'elle était chez lui, dans son

kiosque, dans son conservatoire de musique, il en usait avec elle comme

avec ses jeunes villageoises; il ne lui passait rien, lui disait son

fait sans ménagement; hors de là, il la dédommageait de ses rudesses, de

ses impertinences, en la traitant avec beaucoup de courtoisie. Ce maître

exigeant et superbe, qui tenait la férule comme un sceptre, éprouvait

plus de satisfaction à mortifier l'orgueil d'une Jacquine Vanesse,

petite-fille du marquis de Salicourt, qu'à voir se courber, s'anéantir

devant lui la modestie de Gertrude, humble roseau qui pliait à tout

vent, ou à faire rougir Germaine et pleurer la douce Catherine.

Peut-être aussi voulait-il mettre à l'épreuve la vierge noire, s'assurer

qu'elle s'était sérieusement amendée. Il avait beau la tourmenter, ses

vertus fraîchement acquises, sa douceur, sa patience, ne se démentaient

jamais. Il lui reprochait durement d'aller à contretemps, de ne pas

observer la mesure, elle s'excusait et s'humiliait; il lui faisait

répéter vingt fois de suite un passage, elle l'eût répété cinquante fois

sans se plaindre; il la gourmandait, la rudoyait, elle se laissait

battre à terre, et son visage n'exprimait qu'une douloureuse contrition.

Il dut se rendre à l'évidence: cette âme rebelle s'était singulièrement

assouplie. Il avait dit un jour au docteur qu'il faisait peu de cas de

la beauté si vantée de Mlle Vanesse, que c'était une beauté dépourvue de

tout charme, qu'il n'aimait que les femmes qui sont des femmes. Il

commençait à trouver qu'elle s'était féminisée, que le charme ne lui

manquait plus. Était-ce Mme Sauvigny qui avait opéré cette métamorphose?

Non, il s'en attribuait l'honneur. Avant de partir pour Copenhague, il

avait dit une brutalité à la vierge noire, et l'avait fait rentrer en

elle-même. Il avait le don du dressage: témoin sa jument blanche, à

laquelle il avait administré une verte correction; il n'en avait pas

fallu davantage pour lui apprendre à goûter la bride.

Il s'avisa bientôt d'une autre explication, plus flatteuse encore pour

son amour-propre. Dans un de ces rares moments où ce professeur rigide

consentait à se dérider, où, se relâchant de sa sévérité chagrine, il

laissait tomber de ses augustes lèvres une parole encourageante, il

daigna signifier à Mlle Vanesse que si elle redoublait de zèle,

d'attention, de docilité, à force de travail, à force d'application,

elle parviendrait peut-être, le ciel aidant, à chanter passablement le

solo qu'il avait écrit pour elle. Touchée jusqu'aux moelles de la faveur

insigne qu'il lui faisait, elle le remercia en lui lançant un regard

étrange, qui lui parut exprimer un sentiment plus tendre que la

reconnaissance.

«D'honneur, pensa-t-il, elle est amoureuse de moi.»

Cette aventure n'étonna point sa fatuité, qui en avait vu bien d'autres;

rien de plus naturel, et d'ailleurs il savait depuis longtemps que le

coeur des femmes est sujet à d'étranges retours, à de brusques sautes de

vent, que, lorsqu'elles renoncent à haïr, elles ne s'arrêtent pas à

mi-chemin, qu'on les voit souvent s'enflammer pour l'homme qu'elles

avaient cru haïr.

Il la plaignait profondément; un amour sans espérance fait tant

souffrir! Mais il ne lui demandait pas de guérir; depuis son accident,

il la trouvait plus intéressante; jusqu'alors il ne s'était occupé

d'elle que lorsqu'il la voyait; il lui arrivait maintenant de penser

quelquefois à elle quand il ne la voyait pas. Il aurait voulu être plus

sûr de son fait, tirer la chose au clair, mettre cette amoureuse à la

question, lui arracher, lui extorquer un aveu, l'obliger à montrer le

fond de son coeur. Ce jeu l'eût amusé; malheureusement elle ne se prêtait

point à son désir. Pendant les leçons, cette écolière modèle était toute

à son affaire, n'avait point de distractions ni d'autre pensée que celle

de contenter son maître, de justifier le précieux éloge qu'il lui avait

publiquement donné en prédisant que, si elle se crevait de travail et

que le ciel lui vînt en aide, un jour peut-être elle chanterait son solo

tant bien que mal. Dans les heures qu'ils passaient ensemble au Chalet,

elle était avec lui d'une politesse empressée, gaie, accorte, à laquelle

ne se mêlait aucune coquetterie, et au surplus elle évitait

soigneusement les tête-à-tête.

Il réussit cependant à lui parler seul à seule. Un après-midi il se

présenta au Chalet pour prendre des nouvelles de Mme Sauvigny, qui, la

veille, avait été souffrante. Elle était sujette de loin en loin à de

violents accès de migraine de courte durée, le lendemain il n'y

paraissait plus. Il ne doutait point qu'elle ne fût en parfaite santé,

mais tout prétexte lui semblait bon pour passer quelques moments auprès

d'elle. Il ne la trouva pas, elle venait de sortir: le docteur Oserel,

qui, lui aussi, était un homme à prétextes et à subterfuges, l'avait

fait appeler pour l'entretenir d'une affaire de bibus, qu'il déclarait

urgente et grave. Ayant appris qu'elle ne serait pas longtemps absente,

M. Saintis entra au salon, où il fut reçu par Jacquine, qui lui tendit

gracieusement la main. Il mit la sienne derrière son dos, en disant:

«Une fois pour toutes, sommes-nous amis ou ennemis?

--Je croyais, dit-elle, que ce n'était plus une question.

--Je le croyais aussi, je ne le crois plus. Vous me faites bonne mine,

j'en conviens; mais il m'est revenu que vous parliez mal de moi, que

vous me rendiez en cachette de mauvais services.

--Expliquez nettement vos griefs, je n'ai jamais su deviner les

charades.

--Vraiment votre conscience ne vous reproche rien? Voici le fait. Je

demandais l'autre jour à Mme Sauvigny si elle vous avait fait part de

certain projet qui m'est cher, infiniment cher. Elle ne sait pas mentir,

elle m'a avoué qu'elle vous en avait parlé en confidence. Elle a ajouté

en riant qu'avant de se fixer à un parti, d'arrêter ses dernières

résolutions, il est bon d'entendre l'avocat du diable, que vous lui

aviez représenté avec une rare éloquence tous les dangers auxquels elle

s'exposait en m'accordant sa main, que toutefois, après avoir tout dit,

vous l'aviez engagée bénévolement à risquer le paquet, que vous aviez

poussé la charité jusqu'à nous donner la bénédiction. Est-ce vrai?

--C'est presque vrai.

--Mademoiselle Jacquine Vanesse, auriez-vous la bonté de m'exposer en

détail les détestables raisons qu'a bien pu invoquer l'avocat du diable

pour détourner Mme Sauvigny de faire le bonheur de Valery Saintis?

--Oh! je vous prie, dispensez-moi....

--Non, je ne vous dispense de rien. Je veux savoir si ma nouvelle amie

ne serait pas en secret la plus dangereuse de mes ennemies, et ce qu'il

y a au fond de ses yeux félins et troublants.»

Elle essaya de le rassurer en attachant sur lui un regard débonnaire,

accompagné d'un indéfinissable sourire.

«Tout cela est bel et bon, reprit-il; mais vous me devez une

explication, donnez-la-moi.

--Plus tard. Mme Sauvigny peut rentrer d'un moment à l'autre, et comme

elle lit sur les visages à livre ouvert, elle se dirait: «Ils parlaient

de moi; qu'en pouvaient-ils bien dire?» Mais soyez sûr que l'avocat du

diable n'a parlé que par manière d'acquit; il savait sa cause perdue

d'avance.

--Heureusement pour moi, car, s'il l'avait gagnée, il ne me restait plus

qu'à me brûler la cervelle.

--Ah! monsieur Saintis, vous n'avez pas le droit de vous tuer.

--Et vous, mademoiselle, vous n'avez point qualité pour prêcher contre

le suicide.

--Eh! bon Dieu, une créature aussi insignifiante que moi peut

disparaître de ce monde sans qu'il s'en aperçoive; votre mort le

mettrait en deuil.

--Ce qui est encore plus certain, c'est qu'elle causerait une grande

satisfaction à tel musicien de ma connaissance.

--Le lion, s'écria-t-elle, est-il tenu de procurer des joies aux roquets

qui jappent après lui?»

Il trouva qu'elle avait prononcé sa phrase avec une intonation fort

juste et un accent de ferme conviction; il lui en sut gré.

«Ne mourons ni l'un ni l'autre, dit-il; j'ai un opéra à finir, et, après

avoir maudit la vie, vous avez découvert qu'elle a du bon.... Tenez, je

me sens en verve, je veux vous raconter votre histoire.»

Ce disant, il s'était assis au piano. Il préluda par des accords sourds,

pénibles, dissonants, qu'il ne cherchait ni à préparer ni à sauver, et

qui éveillaient dans l'esprit des images confuses et incohérentes; on

eût dit les bégaiements d'une langue nouée, les oracles obscurs d'un

coeur d'enfant, qui travaille à débrouiller son chaos. Aux accords

plaqués succédèrent de rapides arpèges; la mélodie se dessina, et le

mouvement s'accélérait sans cesse. Un orage s'amassait; après avoir

couvé quelque temps, il éclata. Le piano, affolé et comme pris de

frénésie, grondait, tonnait, rugissait; son infernal tumulte racontait

des batailles, des rébellions, les fureurs d'une jeune âme insurgée

contre la vie et les hommes, des crises de désespérance alternant avec

des transports de haine. Peu à peu la tempête s'apaisa, s'assoupit; les

nuées s'entr'ouvrirent, on revit le bleu du ciel; une lumière sereine

s'épanchait sur un paysage aussi doux que le sourire de Mme Sauvigny, et

on entendit une voix légère qui murmurait en coulant ses notes un hymne

d'une suavité séraphique.

Dès que ce merveilleux improvisateur eut fini de faire chanter son

ange, Jacquine lui dit d'une voix vibrante:

«Ah! monsieur Saintis, quel magicien vous êtes!»

Il était blasé sur les compliments, on l'en avait gorgé; pourtant

celui-ci le toucha. Il tombait d'une bouche avare de son miel, et il

ressemblait à un cri du coeur.

«Ma petite improvisation vous a plu? lui demanda-t-il en quittant son

tabouret. Vous y avez reconnu votre histoire?

--À cela près que le finale était trop angélique; il racontait de

souveraines félicités que je ne connaîtrai jamais. Non, je ne puis être

parfaitement heureuse qu'en musique, et c'est en musique que je voudrais

vivre.

--Il manque donc quelque chose à votre bonheur?»

Et comme elle ne répondait pas, la regardant en coulisse:

«On n'a pas de secrets pour ses amis; dites-moi le vôtre.»

Elle se leva tout d'une pièce et s'écria avec véhémence:

«Je ne vous le dirai jamais.... Je suis fière, monsieur Saintis.»

Au même instant, la porte s'ouvrit, et Mme Sauvigny entra. Elle avait

cru entendre les éclats d'une voix en colère et le bruit d'une querelle.

«Eh! quoi, leur dit-elle, à peine ai-je tourné les talons, on se

dispute. Je vous croyais entièrement rapatriés.

--Ah! Charlotte, repartit M. Saintis, il est bon de se quereller de

temps à autre, c'est un exercice très hygiénique, et je suis bien aise

de trouver dans cette maison une jeune personne qui aime la bataille et

contre qui je puis m'escrimer un peu; car le moyen d'avoir une

altercation, que dis-je? une bisbille avec vous! Il n'y faut pas songer.

Vous ressemblez à cet ermite pacifique, à qui un autre anachorète, son

voisin, d'humeur plus chaude, dit un jour:

«--Les heures sont longues. Voulez-vous que par passe-temps nous ayons

ensemble une petite contestation? Rien n'est plus propre à fouetter le

sang.

--Mais, mon frère, comment nous y prendrons-nous?

--C'est bien simple. Voici une brique qui s'est détachée de votre mur;

vous me direz qu'elle est à vous, je vous soutiendrai qu'elle est à moi,

peu à peu la conversation s'échauffera, et nous nous divertirons.»

«Ils ne se divertirent pas longtemps. Quand l'ermite querelleur eut

répété trois fois que la brique était indubitablement à lui:

«--Oh! bien, mon frère, dit l'autre, si vous en êtes si sûr, prenez-la.»

--Vous ne me connaissez pas encore, répliqua Mme Sauvigny, en passant

son bras autour de la taille de Mlle Vanesse. J'ai plus que personne le

sentiment de la propriété, et quand je suis sûre qu'une brique est à

moi, je ne permets pas qu'on y touche.... Mais quel était le sujet de

votre dispute, Jacquine, et pourquoi avez-vous dit: «Je suis fière?»

Il s'empressa de répondre pour elle.

«Mlle Vanesse, dit-il, me reprochait de l'avoir terriblement rabrouée

avant-hier, dans le kiosque; elle se plaignait surtout qu'en la couvrant

de confusion, je l'avais exposée aux quolibets de Mlle Germaine et de

Mlle Catherine. Elle prétend que Germaine a ri: j'affirme que Germaine

n'a pas ri, que personne ne se permet de rire en ma présence. Je suis,

j'en conviens, un professeur revêche et peu galant; je ne fais aucune

différence entre les princesses et les villageoises; je défends aux unes

comme aux autres d'estropier ma musique, de partir trop tôt, de presser

ou de ralentir la mesure, de confondre un _allegretto poco mosso_ avec

un _allegretto agitato_, et j'exige qu'elles prononcent toutes

distinctement, qu'elles s'appliquent à bien dire autant qu'à bien

chanter. J'ai dit et ne me dédirai pas.»

Jacquine s'inclina devant lui avec une humilité mélancolique.

«Seigneur, soupira-t-elle, que votre volonté soit faite sur la terre

comme dans le ciel!»

Et, se sentant de trop, elle sortit discrètement du salon. Une heure

après, M. Saintis, qui se disposait à partir, voulut mettre ses gants.

Il se souvint qu'avant de s'asseoir au piano, il les avait déposés sur

le casier à musique. Il n'en retrouva qu'un, l'autre avait disparu; il

le chercha vainement et s'en alla, une main nue, l'autre gantée. Une

demi-heure suffit à sa jument blanche pour le ramener au petit trot dans

son ermitage. Il causait souvent avec elle, chemin faisant. Pendant les

vingt-cinq premières minutes, il ne lui parla que de Mme Sauvigny;

pendant les cinq dernières, il lui toucha un mot de Mlle Vanesse:

«La pauvre enfant, lui dit-il, avait juré d'enfermer son secret au plus

profond de son âme, elle l'a laissé échapper: «Monsieur Saintis,

s'est-elle écriée, je suis fière!» C'est un aveu, ce me semble. Qu'en

penses-tu, ma belle?... Vraiment cette singulière créature n'a pas de

chance. On la croyait et elle se croyait elle-même aussi insensible aux

émotions tendres qu'un caillou de rivière; elle s'est aperçue subitement

qu'elle avait un coeur, et le premier usage qu'elle en fait est d'aimer

quelqu'un qui ne peut l'aimer. Il ne tiendrait qu'à moi de la mener

loin. Oui, si je voulais.... Mais voilà le chiendent, je ne veux pas.»

Jacquine Vanesse · 第 26 / 31 题