Le lendemain, Mme Sauvigny dut se rendre de bonne heure à Paris, où elle
avait affaire, et Jacquine l'y accompagna, sous prétexte que sa mère
avait été souffrante, qu'il était convenable qu'elle allât s'informer de
sa santé. Elle la trouva tout à fait remise de sa grippe; il en allait
de ses maux comme de ses caprices amoureux, ils étaient violents, mais
courts. Elle venait de renouveler le meuble de son salon, et Jacquine en
conclut avec raison que les eaux n'étaient point basses: elle avait fait
dans le cours de l'hiver une excursion à Monaco et expérimenté de
nouveau la vertu bienfaisante de son fétiche, de sa corde de pendu. Elle
montra à Jacquine de jolis bibelots, qu'elle avait acquis récemment, et
Jacquine les admira. La dernière fois qu'elles s'étaient vues, Mme
Vanesse s'étant permis de parler légèrement de Mme Sauvigny, sa fille
l'avait vertement relevée. Ce jour-là, elle se tint sur ses gardes,
s'observa, s'abstint de toute incartade; désireuse de la ravoir,
convaincue que cette toquée, cette détraquée, comme elle l'appelait dans
ses entretiens avec elle-même, finirait par lui revenir, elle la
ménageait. Tout se passa bien. On déjeuna ensemble, on raisonna sur les
choses de la vie, on philosopha sans se quereller.
Dès qu'elles furent retournées au salon, où elles prirent le café,
Jacquine s'occupa d'amener la conversation sur l'affaire qui
l'intéressait et de se procurer les renseignements qu'elle était venue
chercher. Elle ne trouvait pas le joint; sa mère l'aida, en lui disant:
«Décidément tu ne t'ennuies pas dans ton chalet?
--Non, jusqu'à présent du moins; je m'y repose. Mais ce qui gâte mon
repos, c'est une idée funeste que Mme Sauvigny s'est mise en tête.
--Quelle idée?
--Elle meurt d'envie de me marier.
--Je lui en sais un gré infini, dit Mme Vanesse en prenant feu, et me
voilà du coup réconciliée avec sa sainteté. A-t-elle quelqu'un à te
proposer?
--Elle veut beaucoup de bien à l'un de nos plus proches voisins, à un
jeune et riche propriétaire, M. André Belfons.
--Effectivement ces Belfons sont très riches! Ne va pas à la légère
refuser un si brillant parti.»
Elle eût été charmée que Jacquine épousât un millionnaire. Elle n'avait
jamais cru qu'une conscience pure fût un bon oreiller; mais elle pensait
que lorsque les filles couchent sur le duvet, il en tombe toujours
quelques plumes, et que les mères les ramassent si elles n'ont pas la
main trop maladroite.
«Ce parti que vous trouvez brillant, reprit Jacquine, me paraît un peu
terne. Il y a parmi nos voisins un artiste célèbre, que je prendrais
plus facilement en goût, si je n'avais tous les hommes en horreur.
--De qui s'agit-il? Serait-ce par hasard de M. Valery Saintis? se récria
Mme Vanesse.
--Oh! rassurez-vous, il ne pense point à moi, il ne me fait pas la cour,
il ne s'est jamais mis en peine de m'être agréable.
--À la bonne heure; c'est de tous les partis imaginables celui qui te
convient le moins. La femme qui épousera ce grand musicien sera tenue
d'avoir une prodigieuse tolérance, et tu es la créature la plus
intolérante du monde. Si tu faisais pareille sottise, huit jours plus
tard tu plaiderais en divorce.
--Vous connaissez de vieille date M. Saintis; dans le temps, si j'ai
bonne mémoire, il a dîné quelquefois chez vous.
--Je le connaissais assez pour m'être trouvée mêlée à une petite
négociation qui le concernait. Il venait de donner son opéra, qui a fait
tourner tant de têtes; une jeune veuve de ma connaissance, riche et
jolie, s'affola de ce soleil levant au point de vouloir l'épouser, et me
chargea de sonder le terrain, sans la nommer et sans la compromettre. Je
le rencontrai dans un salon peu de jours après, et je lui dis qu'une
charmante femme m'avait autorisée à lui offrir sa main. Il ne fut point
insensible à cette proposition flatteuse; il me questionna, me tourna et
retourna, fit tout pour m'arracher le nom de l'inconnue. Je fus
discrète.
«Elle vous aime tendrement, lui dis-je, mais elle entend qu'on l'épouse.
«--Le cas est grave», répondit-il, et il demanda à réfléchir. Il ne
réfléchit pas longtemps. Le lendemain, je recevais de lui un billet, où
il se peint.
--Avez-vous encore ce billet? demanda Jacquine, qui avait tressailli de
plaisir.
--Peut-être le retrouverai-je dans mes papiers; les autographes de M.
Saintis sont assez précieux pour qu'on les conserve.»
Mme Vanesse sortit et revint bientôt avec la lettre, qu'elle tendit à
Jacquine, et qui était ainsi conçue:
«Madame, mettez-moi aux pieds de votre gracieuse amie; dites-lui, je
vous prie, combien je lui suis reconnaissant de l'honneur qu'elle
voulait bien me faire. Hélas! le mariage m'épouvante, je crains de n'en
point avoir les vertus, et ma probité bien connue m'empêche de prendre
un engagement que je serais incapable de remplir. Jurer fidélité à une
seule femme, pour toujours et à l'exclusion de toutes les autres, c'est
jurer d'être infidèle à la femme, cette délicieuse espèce, si riche en
variétés dont chacune a sa façon particulière d'aimer et souhaite avec
raison qu'on l'aime comme elle veut être aimée. C'est à la femme que
j'ai promis d'être fidèle, et dans cette occurrence mon serment me gêne.
Passe encore si chez nous comme chez les Turcs, peuple heureux, la
polygamie avait force de loi. Napoléon, qui était évidemment un grand
homme, admettait le mariage polygame pour les colonies; il aurait voulu
que tout colon eût au moins deux femmes, une blanche et une noire.
C'était peu, mais c'était quelque chose. Que n'a-t-il introduit dans le
code une disposition de ce genre en faveur des artistes, gens pour le
moins aussi intéressants que les colons! La femme est l'être
inspirateur, la source inépuisable de toutes les pensées géniales, de
toutes les rêveries heureuses et fécondes. L'artiste qui se réduit à
n'en aimer qu'une se condamne à n'avoir qu'une corde à sa lyre, et
qu'est-ce qu'une lyre monocorde? Mais peut-être me direz-vous que, pour
remédier aux inconvénients du mariage monogame, il ne tiendrait qu'à ce
nourrisson des Muses d'exiger de son unique femme la promesse d'une
tolérance infinie, illimitée. On promet et on s'en dédit, et, l'aimable
inconnue fût-elle de son naturel la plus tolérante des femmes, je
craindrais toujours qu'elle ne le fût pas assez.»
Jacquine relut trois fois cette lettre, et quand elle la rendit, elle
s'en était pénétrée, imbue, elle la savait par coeur. Elle pensait comme
sa mère que M. Saintis s'y était peint. Il aurait pu lui représenter
que, lorsqu'il l'avait écrite, il n'avait pas encore revu son amie
d'enfance, la seule femme qui eût le don de changer les âmes; mais elle
ne croyait pas que M. Saintis eût une de ces âmes qui changent.
«Quel insupportable fat! dit-elle.
--Quand il a griffonné ces pattes de mouche, repartit Mme Vanesse, il
avait sans doute quelques verres de champagne dans la tête; c'est le
seul moment où les hommes soient sincères. Que veux-tu? il avait eu de
si prodigieux succès! Pour moi, il ne m'a pas fait illusion un seul
jour; c'est un de ces comédiens qui ne jouent jamais bien dans le
sérieux; les femmes qui ont été ses dupes étaient de celles qui ne
demandent qu'à se laisser tromper.... Tiens-le à distance, il est très
entreprenant, et garde-toi d'éconduire M. Belfons. C'est un admirable
parti. Au surplus, désires-tu que j'aille aux informations?
--Oh! ne vous donnez pas cette peine», s'empressa-t-elle de répondre.
Et ayant regardé la pendule, elle s'avisa qu'il était l'heure de prendre
congé.
«Rappelle-toi, Jacquine, lui dit sa mère en lui serrant le bout des
doigts, que, le jour où viendra l'ennui, tu me trouveras prête à te
recevoir. Mais franchement, j'aime mieux que tu te maries.»
Elle ajouta d'un air de gravité presque solennelle: «Jusqu'ici tu as
suivi tes caprices; défie-toi de ton imagination, tâche de devenir
raisonnable, et prends au sérieux la vie, qui, quoi qu'en pense M.
Saintis, est vraiment une chose fort sérieuse.
--Merci de votre conseil, répliqua Jacquine; soyez sûre que je le
méditerai.»
Elle partit, charmée de sa visite, en se disant qu'elle n'avait pas
perdu son temps. Au bas de l'escalier, elle trouva Mme Sauvigny qui
l'attendait. Elle lui raconta que sa mère l'avait prêchée, sermonnée,
chapitrée, moralisée, exhortée à prendre la vie au sérieux. Elle ajouta
à son récit véridique un détail qui était de son cru:
«Elle veut absolument que je me marie et déclare que je ne serai
mariable que le jour où j'aurai réformé ma coiffure, qui me donne l'air
d'une petite fille. Je me soucie peu d'être mariable, mais vraiment, ma
malheureuse natte contre laquelle tout le monde conspire, me vaut trop
d'ennuis. Seriez-vous contente de moi, Charlotte, si je vous en faisais
sans retard le sacrifice?
--Elle n'est pas de votre âge, repartit Mme Sauvigny, et j'aime assez
que tout soit dans l'ordre.»
Elle ne dit pas tout ce qu'elle pensait: elle tirait un bon augure de
cette résolution subite; les affaires de M. André Belfons lui semblaient
prendre un meilleur tour, leurs communes espérances lui paraissaient
moins chimériques. Cette fois encore, si avisée qu'elle fût, elle était
loin du compte. On avait deux heures à soi avant le départ du train; on
se rendit aussitôt chez un grand coiffeur qui remplaça la malheureuse
natte par un délicieux chignon; faisant bouffer les cheveux de devant,
il rejeta les autres en arrière, les serra à la nuque, en forma une
torsade, avec un petit noeud de côté, le tout d'une élégance coquette. En
sortant de chez ce grand coiffeur, Mme Sauvigny dit à Jacquine:
«Ma petite soeur a maintenant l'air d'une vraie demoiselle, et, ce que je
croyais impossible, elle est encore plus jolie qu'hier.»
Ce ne fut pas M. André Belfons, ce fut M. Valery Saintis qui, quelques
heures après, eut l'étrenne de la nouvelle coiffure. Il était venu dîner
au Chalet. Lorsque ces dames, qui ne faisaient que d'arriver, entrèrent
au salon, il s'y trouvait seul. Il regarda Mlle Vanesse avec étonnement;
il hésitait à la reconnaître, tant elle lui semblait changée, et il lui
fallut un instant de réflexion pour découvrir la cause de ce changement.
À sa surprise se mêlait un peu de confusion: il se souvenait des duretés
qu'il avait dites à une méchante gamine, qui tout à coup se révélait à
ses yeux comme «une vraie demoiselle». En ce moment le docteur entra, et
selon sa coutume, il prit à part Mme Sauvigny. Quand il était resté une
demi-journée sans la voir, il avait toujours d'importantes nouvelles à
lui donner, des affaires d'État à lui conter. Pendant qu'il lui faisait
ses confidences, M. Saintis aborda Jacquine, et lui tapotant les doigts
avec une gracieuse familiarité:
«Et votre natte, qu'est-elle devenue? Je croyais que vous y teniez
autant qu'à votre vie. Quelle est la raison grave qui a pu vous décider
à ce grand sacrifice?
--Devinez. Peut-être y êtes-vous pour quelque chose.
--Si vous avez voulu me plaire, vous n'avez pas manqué votre effet. Ce
chignon est un vrai chef-d'oeuvre.
--Je me souciais moins de vous plaire que de vous inspirer du respect.
--Nous en aurons, mademoiselle; mais il faut pardonner leurs
impertinences aux artistes, ils ne sont pas toujours maîtres de leur
langue. Rappelez-vous que nous avons signé un traité de paix. Mme
Sauvigny vous a-t-elle transmis mon message? Je compte que vous serez
désormais la plus assidue de mes écolières. Nous avons besoin de vous et
de votre admirable voix.
--En vérité!... Je croyais que certains animaux rampants ne chantaient
pas, qu'ils sifflaient.
--Vous voulez donc me faire mourir de honte?... Si je me suis oublié, si
je vous ai fait une gratuite et odieuse offense, vous en aurez
satisfaction. Proportionnez la peine au délit; parlez, quel supplice
m'infligez-vous?
--Si j'osais....
--Osez, mademoiselle.
--Mme Sauvigny m'a appris que vous pensiez à intercaler dans votre
cantate un solo que je chanterais. Je voudrais que ce solo, composé sur
des paroles très tendres et appropriées à ma situation, me servît à
exprimer à notre amie ma reconnaissance pour les bontés dont elle me
comble.
--Paroles et musique, mademoiselle, avant quarante-huit heures, ce plat,
auquel j'aurai mis mes soins, vous sera servi tout paré.
--Je ne sais comment vous remercier, répondit-elle. Pouvoir me dire, en
étudiant mon solo, que M. Saintis l'a écrit tout exprès pour moi, si ce
n'est pas de la gloire, cela y ressemble beaucoup.
--Cette petite a du bon, pensa-t-il, et je l'avais jugée trop vite.
Libre à elle d'établir sa demeure dans cette maison; elle ne m'y gênera
pas.»
Mme Sauvigny avait bien fait de tout raconter à Mlle Vanesse, qui,
autrement, ce soir-là, eût tout deviné. M. Saintis ne portait bien ni le
vin ni le bonheur. Il s'observa moins, il ne se ressemblait plus à
lui-même. Assurément, il ne fit, il ne dit rien qui pût compromettre la
maîtresse de la maison, mais les regards trop appuyés qu'il lui lançait,
le ton plus familier dont il lui parlait, une nuance de laisser aller,
d'abandon trop marqué dans ses manières, l'animation de son teint,
l'éclat humide de ses yeux, son front où semblait perler comme une rosée
de joie, paraissaient dire: «Elle est à moi, j'ai sa promesse». Il en
fit assez pour donner des ombrages au docteur Oserel, que tourmentait sa
jalousie toujours en éveil, et dont le grand nez, à plusieurs reprises,
se plissa d'inquiétude. Pour ce coeur rempli de soupçons, les moindres
indices étaient des preuves, les plus légères présomptions des
certitudes. Peu scrupuleux et ne connaissant que son intérêt, le docteur
était toujours prêt à contracter des alliances et à les rompre sans
vergogne. Il s'était rapproché de M. Saintis pour comploter avec lui la
perte de Mlle Vanesse; il lui parut tout à coup que ce fat, qu'il ne
pouvait souffrir même lorsqu'il le caressait, était le plus dangereux de
ses deux ennemis, et il vira subitement de bord.
Après le dîner, M. Saintis s'était mis au piano, et Mme Sauvigny était
restée auprès de lui. Jacquine se retira dans la méniane; le docteur
vint la rejoindre et lui dit:
«Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, que M. Saintis a ce soir des allures
bizarres et l'air encore plus avantageux que d'habitude? J'ai découvert
depuis longtemps qu'il fait une cour acharnée à Mme Sauvigny, mais je la
croyais une femme trop sensée pour écouter ce dangereux soupirant. Je
commence à changer d'avis, et je ne serais pas surpris qu'elle lui eût
donné des espérances. On vous dit tout, si je ne m'abuse, et, au
surplus, vous me semblez fort sagace. Avez-vous eu vent de quelque
chose?»
Il eut beau la presser de questions, il ne put rien tirer d'elle.
«Cet artiste, reprit-il, est un homme très compromettant, et quiconque
persuaderait à Mme Sauvigny de l'éconduire, de l'envoyer ailleurs porter
à terme l'opéra qu'il a dans le ventre et dont il n'accouchera jamais y
employât-on les fers, rendrait à une femme admirable, mais trop
confiante, un service essentiel. Car enfin remarquez, je vous prie....
--Docteur, interrompit-elle, comment appelez-vous cette étoile rouge,
celle que je vous montre du doigt?
--Ce n'est pas une étoile, répondit-il d'un ton bourru; c'est la planète
Mars.
--Elle me plaît beaucoup. Ne pourriez-vous pas lui persuader de se
rapprocher un peu de la terre? J'aimerais à la voir de plus près.
--Pourquoi me débitez-vous ces billevesées, mademoiselle?
--C'est dans l'espoir de vous faire comprendre qu'il n'est pas plus
difficile de persuader à une planète de changer son itinéraire que
d'arrêter une femme dans un mauvais chemin, en lui criant: Casse-cou!
Mais, ajouta-t-elle, où la persuasion ne peut rien, certains expédients
sont plus efficaces. Pensez-vous que tous les moyens sont bons, pourvu
que la fin soit bonne?»
Il ouvrit une grande bouche de brochet qui mord à l'hameçon.
«Je pense, dit-il avec chaleur, que quelques moyens que vous imaginiez
pour renvoyer M. Saintis à ses belles Suédoises, je les approuve
d'avance et vous donne mon quitus.
--Cela prouve, docteur, que vous avez la conscience large. C'est à vous
d'aviser. Aussi vrai que mon chignon est charmant et que vous ne
l'admirez pas assez, M. Saintis est, à mon sens, un grand musicien et un
homme fort agréable, qui, dans son genre, me plaît autant que la planète
Mars.»
Il lui tourna brusquement le dos:
«Je la croyais mauvaise, mais intelligente, se dit-il; c'est une
idiote.»
Et il jeta son cigare, qui lui paraissait amer et dur à fumer.
Dès le lendemain, M. Saintis reprenait ses leçons de chant, que Mlle
Vanesse suivit avec autant de zèle que d'assiduité. Il s'était engagé à
respecter son chignon, mais tant qu'elle était chez lui, dans son
kiosque, dans son conservatoire de musique, il en usait avec elle comme
avec ses jeunes villageoises; il ne lui passait rien, lui disait son
fait sans ménagement; hors de là, il la dédommageait de ses rudesses, de
ses impertinences, en la traitant avec beaucoup de courtoisie. Ce maître
exigeant et superbe, qui tenait la férule comme un sceptre, éprouvait
plus de satisfaction à mortifier l'orgueil d'une Jacquine Vanesse,
petite-fille du marquis de Salicourt, qu'à voir se courber, s'anéantir
devant lui la modestie de Gertrude, humble roseau qui pliait à tout
vent, ou à faire rougir Germaine et pleurer la douce Catherine.
Peut-être aussi voulait-il mettre à l'épreuve la vierge noire, s'assurer
qu'elle s'était sérieusement amendée. Il avait beau la tourmenter, ses
vertus fraîchement acquises, sa douceur, sa patience, ne se démentaient
jamais. Il lui reprochait durement d'aller à contretemps, de ne pas
observer la mesure, elle s'excusait et s'humiliait; il lui faisait
répéter vingt fois de suite un passage, elle l'eût répété cinquante fois
sans se plaindre; il la gourmandait, la rudoyait, elle se laissait
battre à terre, et son visage n'exprimait qu'une douloureuse contrition.
Il dut se rendre à l'évidence: cette âme rebelle s'était singulièrement
assouplie. Il avait dit un jour au docteur qu'il faisait peu de cas de
la beauté si vantée de Mlle Vanesse, que c'était une beauté dépourvue de
tout charme, qu'il n'aimait que les femmes qui sont des femmes. Il
commençait à trouver qu'elle s'était féminisée, que le charme ne lui
manquait plus. Était-ce Mme Sauvigny qui avait opéré cette métamorphose?
Non, il s'en attribuait l'honneur. Avant de partir pour Copenhague, il
avait dit une brutalité à la vierge noire, et l'avait fait rentrer en
elle-même. Il avait le don du dressage: témoin sa jument blanche, à
laquelle il avait administré une verte correction; il n'en avait pas
fallu davantage pour lui apprendre à goûter la bride.
Il s'avisa bientôt d'une autre explication, plus flatteuse encore pour
son amour-propre. Dans un de ces rares moments où ce professeur rigide
consentait à se dérider, où, se relâchant de sa sévérité chagrine, il
laissait tomber de ses augustes lèvres une parole encourageante, il
daigna signifier à Mlle Vanesse que si elle redoublait de zèle,
d'attention, de docilité, à force de travail, à force d'application,
elle parviendrait peut-être, le ciel aidant, à chanter passablement le
solo qu'il avait écrit pour elle. Touchée jusqu'aux moelles de la faveur
insigne qu'il lui faisait, elle le remercia en lui lançant un regard
étrange, qui lui parut exprimer un sentiment plus tendre que la
reconnaissance.
«D'honneur, pensa-t-il, elle est amoureuse de moi.»
Cette aventure n'étonna point sa fatuité, qui en avait vu bien d'autres;
rien de plus naturel, et d'ailleurs il savait depuis longtemps que le
coeur des femmes est sujet à d'étranges retours, à de brusques sautes de
vent, que, lorsqu'elles renoncent à haïr, elles ne s'arrêtent pas à
mi-chemin, qu'on les voit souvent s'enflammer pour l'homme qu'elles
avaient cru haïr.
Il la plaignait profondément; un amour sans espérance fait tant
souffrir! Mais il ne lui demandait pas de guérir; depuis son accident,
il la trouvait plus intéressante; jusqu'alors il ne s'était occupé
d'elle que lorsqu'il la voyait; il lui arrivait maintenant de penser
quelquefois à elle quand il ne la voyait pas. Il aurait voulu être plus
sûr de son fait, tirer la chose au clair, mettre cette amoureuse à la
question, lui arracher, lui extorquer un aveu, l'obliger à montrer le
fond de son coeur. Ce jeu l'eût amusé; malheureusement elle ne se prêtait
point à son désir. Pendant les leçons, cette écolière modèle était toute
à son affaire, n'avait point de distractions ni d'autre pensée que celle
de contenter son maître, de justifier le précieux éloge qu'il lui avait
publiquement donné en prédisant que, si elle se crevait de travail et
que le ciel lui vînt en aide, un jour peut-être elle chanterait son solo
tant bien que mal. Dans les heures qu'ils passaient ensemble au Chalet,
elle était avec lui d'une politesse empressée, gaie, accorte, à laquelle
ne se mêlait aucune coquetterie, et au surplus elle évitait
soigneusement les tête-à-tête.
Il réussit cependant à lui parler seul à seule. Un après-midi il se
présenta au Chalet pour prendre des nouvelles de Mme Sauvigny, qui, la
veille, avait été souffrante. Elle était sujette de loin en loin à de
violents accès de migraine de courte durée, le lendemain il n'y
paraissait plus. Il ne doutait point qu'elle ne fût en parfaite santé,
mais tout prétexte lui semblait bon pour passer quelques moments auprès
d'elle. Il ne la trouva pas, elle venait de sortir: le docteur Oserel,
qui, lui aussi, était un homme à prétextes et à subterfuges, l'avait
fait appeler pour l'entretenir d'une affaire de bibus, qu'il déclarait
urgente et grave. Ayant appris qu'elle ne serait pas longtemps absente,
M. Saintis entra au salon, où il fut reçu par Jacquine, qui lui tendit
gracieusement la main. Il mit la sienne derrière son dos, en disant:
«Une fois pour toutes, sommes-nous amis ou ennemis?
--Je croyais, dit-elle, que ce n'était plus une question.
--Je le croyais aussi, je ne le crois plus. Vous me faites bonne mine,
j'en conviens; mais il m'est revenu que vous parliez mal de moi, que
vous me rendiez en cachette de mauvais services.
--Expliquez nettement vos griefs, je n'ai jamais su deviner les
charades.
--Vraiment votre conscience ne vous reproche rien? Voici le fait. Je
demandais l'autre jour à Mme Sauvigny si elle vous avait fait part de
certain projet qui m'est cher, infiniment cher. Elle ne sait pas mentir,
elle m'a avoué qu'elle vous en avait parlé en confidence. Elle a ajouté
en riant qu'avant de se fixer à un parti, d'arrêter ses dernières
résolutions, il est bon d'entendre l'avocat du diable, que vous lui
aviez représenté avec une rare éloquence tous les dangers auxquels elle
s'exposait en m'accordant sa main, que toutefois, après avoir tout dit,
vous l'aviez engagée bénévolement à risquer le paquet, que vous aviez
poussé la charité jusqu'à nous donner la bénédiction. Est-ce vrai?
--C'est presque vrai.
--Mademoiselle Jacquine Vanesse, auriez-vous la bonté de m'exposer en
détail les détestables raisons qu'a bien pu invoquer l'avocat du diable
pour détourner Mme Sauvigny de faire le bonheur de Valery Saintis?
--Oh! je vous prie, dispensez-moi....
--Non, je ne vous dispense de rien. Je veux savoir si ma nouvelle amie
ne serait pas en secret la plus dangereuse de mes ennemies, et ce qu'il
y a au fond de ses yeux félins et troublants.»
Elle essaya de le rassurer en attachant sur lui un regard débonnaire,
accompagné d'un indéfinissable sourire.
«Tout cela est bel et bon, reprit-il; mais vous me devez une
explication, donnez-la-moi.
--Plus tard. Mme Sauvigny peut rentrer d'un moment à l'autre, et comme
elle lit sur les visages à livre ouvert, elle se dirait: «Ils parlaient
de moi; qu'en pouvaient-ils bien dire?» Mais soyez sûr que l'avocat du
diable n'a parlé que par manière d'acquit; il savait sa cause perdue
d'avance.
--Heureusement pour moi, car, s'il l'avait gagnée, il ne me restait plus
qu'à me brûler la cervelle.
--Ah! monsieur Saintis, vous n'avez pas le droit de vous tuer.
--Et vous, mademoiselle, vous n'avez point qualité pour prêcher contre
le suicide.
--Eh! bon Dieu, une créature aussi insignifiante que moi peut
disparaître de ce monde sans qu'il s'en aperçoive; votre mort le
mettrait en deuil.
--Ce qui est encore plus certain, c'est qu'elle causerait une grande
satisfaction à tel musicien de ma connaissance.
--Le lion, s'écria-t-elle, est-il tenu de procurer des joies aux roquets
qui jappent après lui?»
Il trouva qu'elle avait prononcé sa phrase avec une intonation fort
juste et un accent de ferme conviction; il lui en sut gré.
«Ne mourons ni l'un ni l'autre, dit-il; j'ai un opéra à finir, et, après
avoir maudit la vie, vous avez découvert qu'elle a du bon.... Tenez, je
me sens en verve, je veux vous raconter votre histoire.»
Ce disant, il s'était assis au piano. Il préluda par des accords sourds,
pénibles, dissonants, qu'il ne cherchait ni à préparer ni à sauver, et
qui éveillaient dans l'esprit des images confuses et incohérentes; on
eût dit les bégaiements d'une langue nouée, les oracles obscurs d'un
coeur d'enfant, qui travaille à débrouiller son chaos. Aux accords
plaqués succédèrent de rapides arpèges; la mélodie se dessina, et le
mouvement s'accélérait sans cesse. Un orage s'amassait; après avoir
couvé quelque temps, il éclata. Le piano, affolé et comme pris de
frénésie, grondait, tonnait, rugissait; son infernal tumulte racontait
des batailles, des rébellions, les fureurs d'une jeune âme insurgée
contre la vie et les hommes, des crises de désespérance alternant avec
des transports de haine. Peu à peu la tempête s'apaisa, s'assoupit; les
nuées s'entr'ouvrirent, on revit le bleu du ciel; une lumière sereine
s'épanchait sur un paysage aussi doux que le sourire de Mme Sauvigny, et
on entendit une voix légère qui murmurait en coulant ses notes un hymne
d'une suavité séraphique.
Dès que ce merveilleux improvisateur eut fini de faire chanter son
ange, Jacquine lui dit d'une voix vibrante:
«Ah! monsieur Saintis, quel magicien vous êtes!»
Il était blasé sur les compliments, on l'en avait gorgé; pourtant
celui-ci le toucha. Il tombait d'une bouche avare de son miel, et il
ressemblait à un cri du coeur.
«Ma petite improvisation vous a plu? lui demanda-t-il en quittant son
tabouret. Vous y avez reconnu votre histoire?
--À cela près que le finale était trop angélique; il racontait de
souveraines félicités que je ne connaîtrai jamais. Non, je ne puis être
parfaitement heureuse qu'en musique, et c'est en musique que je voudrais
vivre.
--Il manque donc quelque chose à votre bonheur?»
Et comme elle ne répondait pas, la regardant en coulisse:
«On n'a pas de secrets pour ses amis; dites-moi le vôtre.»
Elle se leva tout d'une pièce et s'écria avec véhémence:
«Je ne vous le dirai jamais.... Je suis fière, monsieur Saintis.»
Au même instant, la porte s'ouvrit, et Mme Sauvigny entra. Elle avait
cru entendre les éclats d'une voix en colère et le bruit d'une querelle.
«Eh! quoi, leur dit-elle, à peine ai-je tourné les talons, on se
dispute. Je vous croyais entièrement rapatriés.
--Ah! Charlotte, repartit M. Saintis, il est bon de se quereller de
temps à autre, c'est un exercice très hygiénique, et je suis bien aise
de trouver dans cette maison une jeune personne qui aime la bataille et
contre qui je puis m'escrimer un peu; car le moyen d'avoir une
altercation, que dis-je? une bisbille avec vous! Il n'y faut pas songer.
Vous ressemblez à cet ermite pacifique, à qui un autre anachorète, son
voisin, d'humeur plus chaude, dit un jour:
«--Les heures sont longues. Voulez-vous que par passe-temps nous ayons
ensemble une petite contestation? Rien n'est plus propre à fouetter le
sang.
--Mais, mon frère, comment nous y prendrons-nous?
--C'est bien simple. Voici une brique qui s'est détachée de votre mur;
vous me direz qu'elle est à vous, je vous soutiendrai qu'elle est à moi,
peu à peu la conversation s'échauffera, et nous nous divertirons.»
«Ils ne se divertirent pas longtemps. Quand l'ermite querelleur eut
répété trois fois que la brique était indubitablement à lui:
«--Oh! bien, mon frère, dit l'autre, si vous en êtes si sûr, prenez-la.»
--Vous ne me connaissez pas encore, répliqua Mme Sauvigny, en passant
son bras autour de la taille de Mlle Vanesse. J'ai plus que personne le
sentiment de la propriété, et quand je suis sûre qu'une brique est à
moi, je ne permets pas qu'on y touche.... Mais quel était le sujet de
votre dispute, Jacquine, et pourquoi avez-vous dit: «Je suis fière?»
Il s'empressa de répondre pour elle.
«Mlle Vanesse, dit-il, me reprochait de l'avoir terriblement rabrouée
avant-hier, dans le kiosque; elle se plaignait surtout qu'en la couvrant
de confusion, je l'avais exposée aux quolibets de Mlle Germaine et de
Mlle Catherine. Elle prétend que Germaine a ri: j'affirme que Germaine
n'a pas ri, que personne ne se permet de rire en ma présence. Je suis,
j'en conviens, un professeur revêche et peu galant; je ne fais aucune
différence entre les princesses et les villageoises; je défends aux unes
comme aux autres d'estropier ma musique, de partir trop tôt, de presser
ou de ralentir la mesure, de confondre un _allegretto poco mosso_ avec
un _allegretto agitato_, et j'exige qu'elles prononcent toutes
distinctement, qu'elles s'appliquent à bien dire autant qu'à bien
chanter. J'ai dit et ne me dédirai pas.»
Jacquine s'inclina devant lui avec une humilité mélancolique.
«Seigneur, soupira-t-elle, que votre volonté soit faite sur la terre
comme dans le ciel!»
Et, se sentant de trop, elle sortit discrètement du salon. Une heure
après, M. Saintis, qui se disposait à partir, voulut mettre ses gants.
Il se souvint qu'avant de s'asseoir au piano, il les avait déposés sur
le casier à musique. Il n'en retrouva qu'un, l'autre avait disparu; il
le chercha vainement et s'en alla, une main nue, l'autre gantée. Une
demi-heure suffit à sa jument blanche pour le ramener au petit trot dans
son ermitage. Il causait souvent avec elle, chemin faisant. Pendant les
vingt-cinq premières minutes, il ne lui parla que de Mme Sauvigny;
pendant les cinq dernières, il lui toucha un mot de Mlle Vanesse:
«La pauvre enfant, lui dit-il, avait juré d'enfermer son secret au plus
profond de son âme, elle l'a laissé échapper: «Monsieur Saintis,
s'est-elle écriée, je suis fière!» C'est un aveu, ce me semble. Qu'en
penses-tu, ma belle?... Vraiment cette singulière créature n'a pas de
chance. On la croyait et elle se croyait elle-même aussi insensible aux
émotions tendres qu'un caillou de rivière; elle s'est aperçue subitement
qu'elle avait un coeur, et le premier usage qu'elle en fait est d'aimer
quelqu'un qui ne peut l'aimer. Il ne tiendrait qu'à moi de la mener
loin. Oui, si je voulais.... Mais voilà le chiendent, je ne veux pas.»