XIII

À Stockholm comme à Copenhague, il avait été admiré, applaudi, acclamé.

On lui avait fait de bruyantes ovations, on lui avait prodigué les

flatteries, les caresses, on l'avait repu de vent et de fumée, on avait

encensé le compositeur, le pianiste et l'homme. Il faut tout dire: il

avait eu une brillante aventure, qui, pendant quelques heures, avait

chassé de son souvenir son amie d'enfance, la seule femme qu'il aimât

assez pour vouloir l'épouser. Une belle Suédoise du grand monde, trop

enthousiaste de son génie, s'était jetée à sa tête; sa victoire avait

été complète, mais son bonheur avait duré l'espace d'une nuit. Cette

ombre enchanteresse n'avait fait qu'apparaître et disparaître. Il

n'était point parti à sa recherche, il ne s'était pas soucié de la

revoir et de la ravoir. Cette affaire n'avait pas été sérieuse, il avait

cédé à une ivresse des sens et sa bonne fortune avait procuré une fête à

son orgueil, mais son coeur n'était pas pris. Il s'était reproché d'avoir

manqué à son serment. En revenant de son triomphal voyage, il n'avait

pas la conscience nette, et quand notre conscience n'est pas tranquille,

notre esprit est facilement inquiet. À peine débarqué, il courut au

Chalet. Mme Sauvigny était absente. Deux heures plus tard, elle venait

le trouver dans son ermitage.

Elle avait eu, elle aussi, ses inquiétudes. Après avoir été le plus

exact, le plus zélé des correspondants, il s'était négligé; ses lettres

étaient devenues plus courtes et plus rares, et il fut toute une semaine

sans écrire. Il récrivit bientôt, mais il n'annonçait pas son retour.

Comme Jacquine, le docteur Oserel aimait à croire que cet ermite s'était

laissé reprendre par le tourbillon des plaisirs, des affaires et du

monde, qu'on ne le reverrait pas de si tôt. Peut-être aussi quelque

Calypso du Nord le retenait-elle dans sa grotte; il y a partout des

grottes et des Calypso. Le gros jaloux vantait à Mme Sauvigny

l'irrésistible beauté des Suédoises; il ajoutait: «Pardonnons-lui. Les

artistes ne se régénèrent pas en un jour; ils attendent pour être sages

qu'il ait neigé sur leur tête.» Quoiqu'elle ne le laissât pas voir, ces

propos la chagrinaient. En vain sa raison lui disait: «Mieux vaut qu'il

te soit infidèle avant le 1er septembre qu'après; il t'épargne une

vie de chagrin». En croit-on sa raison quand on aime?

Elle fut bientôt rassurée; elle le trouva qui se disposait à enfourcher

sa bicyclette pour retourner dare-dare au Chalet. Il parut si ému en la

voyant, il eut le visage si luisant de joie, que ses craintes lui

semblèrent absurdes, ridicules, et qu'elle se reprocha de trop écouter

les prophètes de malheur, le cri sinistre des oiseaux de nuit. Il la

conduisit tout au bout de son jardinet, la fit asseoir sur un banc et,

sans autre préambule:

«Charlotte, s'écria-t-il, je vous supplie de ne pas me tenir plus

longtemps dans l'incertitude. Je ne me sens pas la force d'attendre

trois mois encore avant de connaître mon sort. C'est la première pensée

qui m'est venue en arrivant ici. Vous êtes bonne, compatissante pour

tout le monde, sauf pour votre serviteur. Tâchez de vous figurer que je

suis un vieux mendiant ou un gueux couvert d'ulcères, ou une des opérées

du docteur Oserel. Ayez pour moi un peu de la pitié que vous témoignez

si libéralement aux béquillards et aux besaciers.»

Elle le regarda d'un oeil doux, mais pénétrant et fixe.

«Ainsi, dit-elle, vous n'avez rencontré aucune belle Suédoise qui vous

ait fait oublier Charlotte Sauvigny?»

Il avait dans l'occasion un front d'airain, et ses yeux savaient mentir;

elle n'y lut pas son crime.

«Charlotte Sauvigny, répliqua-t-il, ne saura jamais ce qu'elle vaut et

qu'elle peut soutenir et défier toutes les comparaisons. Un soir, une

belle Suédoise, puisqu'il est convenu qu'elles sont belles, me pria

d'écrire quelque chose sur son album. J'y écrivis ce mot de Goethe: «La

plus belle qualité d'une femme est d'être une nature». Elle rougit

modestement, elle avait pris le compliment pour elle, sans se douter que

je venais de tracer sur son album le fidèle portrait de la dame de mes

pensées. On fait bien de voyager, on s'instruit. Charlotte Sauvigny est

la femme de tous les bons conseils, elle est plus sage que la reine de

Saba, et elle a les grâces et la délicieuse candeur d'une jeune

pensionnaire. Je me suis convaincu en voyageant qu'elle est unique,

qu'on chercherait vainement sa pareille en Danemark, en Suède et, je

suppose, dans les cinq parties du monde. Mais, je le répète, elle est

dure pour son chevalier, qui languit dans l'attente. Je la supplie de me

faire savoir ce que je puis espérer d'elle et si elle consent à

m'appartenir.

--Je suis superstitieuse en matière d'engagements, répondit-elle. Mon

père disait que lorsqu'on a fait une convention, coûte que coûte, il

faut s'y tenir. La Suède est un pays si attachant qu'on n'en revient

jamais au jour dit. Nous sommes aujourd'hui le 14 juin. Vous ne serez

plus longtemps à languir dans l'attente. Deux mois et demi sont bientôt

passés.

--Que vous êtes intraitable et exacte dans vos calculs! On attendra,

puisque vous l'exigez. Mais du moins vous allez me promettre, me jurer

solennellement que si, pendant ces deux mois et demi, je ne commets

aucun assassinat, aucun horrible méfait, aucune abomination, le 1er

septembre vous me direz oui.»

Elle se pencha vers lui, et du bout de son ombrelle elle écrivit dans le

sable de l'allée le mot oui en gros caractères très lisibles. Il eut un

transport de joie. Sa conscience ne lui reprochait plus rien, et, avec

ses remords, ses inquiétudes s'étaient envolées. Il n'eut plus le ton

grave, il lui demanda gaiement des nouvelles de ses vieillards, de son

docteur, de son village, de son chien, de sa chatte et de la jeune

sauvagesse qu'elle avait entrepris de domestiquer. Elle lui apprit que

cette sauvagesse était devenue une charmante fille et à la fois sa soeur

cadette et son impeccable ménagère.

«Chère madame, je le crois, puisque vous le dites. Eh! tenez, je suis si

content de vous et de moi que je veux du bien à toute la création et

même à votre soeur cadette. J'ai eu des torts envers elle, je l'ai trop

malmenée. J'entends faire quelque chose pour elle et pour sa gloire. À

la réflexion, il m'a paru que ma cantate était un peu maigre; j'ai formé

le projet de l'étoffer, en y ajoutant un long solo, que chantera Mlle

Vanesse. Elle ne sait pas chanter, mais elle a une voix d'un timbre

rare, d'une étonnante pureté, tranchons le mot, un superbe instrument.

Nous lui apprendrons le métier. Engagez-la en mon nom à suivre désormais

mes leçons, que je recommencerai au premier jour. Nous lui ouvrirons à

deux battants les portes de notre kiosque, où elle sera reçue et traitée

en princesse.»

Mme Sauvigny se chargea très volontiers de cette commission. L'instant

d'après, elle se leva, mais, avant de partir, elle s'approcha d'un

groseillier, qu'elle lorgnait depuis quelques minutes, et dont les

fruits lui semblaient à point. Elle allongeait déjà la main pour en

cueillir un; M. Saintis la prévint, en disant:

«C'est à moi de vous l'offrir. Charlotte Sauvigny, souvenez-vous qu'il

fut un temps où vous aviez douze ans; j'en avais dix et je vous disais

quelquefois: Fermez les yeux, ouvrez la bouche.

--J'ai gardé, dit-elle, un fâcheux souvenir de ce jeu, qui vous servait

à me faire d'odieuses trahisons.

--Lolotte, ma chère petite Lolotte, reprit-il d'une voix suppliante,

ouvrez la bouche et fermez les yeux.»

Elle se prêta à son désir, elle obéit, et au même moment, l'ayant saisie

par la taille, il mit une groseille dans cette bouche qui s'ouvrait et

un long baiser sur chacune de ces paupières hermétiquement closes. Dès

qu'elle les eut rouvertes, elle promena ses yeux autour d'elle pour

s'assurer que, si elle avait senti les deux baisers, personne ne les

avait vus. Elle avisa, perché au bout d'une branche, un bouvreuil qui la

regardait; mais les bouvreuils ne se scandalisent de rien.

«Ce jeune homme, lui dit-elle en lui montrant du doigt M. Saintis, sera

toujours traître.»

Et elle s'en alla, l'âme légère et libre de toute crainte. Mais à peine

était-elle montée en voiture, il lui vint une pensée qui l'inquiéta.

Elle se dit qu'elle s'était engagée, que quand les musiciens sont

contents et se flattent d'avoir ville gagnée, leur visage le dit ou le

crie, que Jacquine avait des yeux perçants, l'humeur soupçonneuse, que

pour empêcher son imagination de s'égarer, elle ferait bien de la mettre

au fait, de lui confier le grand secret. Cela lui donnait quelque souci;

elle pressentait que sa confidence serait mal reçue.

Après leur dîner, elles traversèrent la route, descendirent au bord de

l'eau et s'assirent dans l'herbe. On était dans les plus longs jours de

l'année, le soleil avait disparu depuis un quart d'heure, mais le

couchant d'un rouge de carmin s'éloignait lentement. Les champs se

taisaient, la roue du moulin avait cessé de tourner, le village

commençait à s'endormir. La rivière coulait molle et paresseuse entre

ses deux rangées de peupliers et de trembles; on l'entendait à peine

frôler au passage les racines déchaussées d'un vieux saule et les

longues herbes qui se penchaient pour la regarder s'en aller. Sombre en

aval, plus lumineuse en amont, des nuages enflammés s'y reflétaient par

places, et elle se tachetait de rose ou semblait charrier de l'or: le

ciel communiquait un peu de sa gloire à cette eau silencieuse et cachée.

Mme Sauvigny n'aurait pu choisir un endroit et une heure plus favorables

à un entretien secret, aux épanchements, aux aveux, aux paroles qu'on

articule à peine, qui se murmurent. Et cependant elle ne savait par où

commencer et la voix lui manquait. Dans ce moment Jacquine lui

imposait, l'intimidait beaucoup. Les rôles étaient intervertis; c'était

le monde renversé: sa soeur cadette lui apparaissait comme son aînée de

dix ans, devant qui elle se sentait toute petite et dont elle devait

réclamer l'indulgence pour une erreur de sa trop verte jeunesse. Comment

s'y prendrait-elle pour dire à cette jeune fille mûre et sévère, qui

méprisait l'amour: «J'aime et je suis aimée!» Elle avait à coeur de

désarmer, de fléchir ou de corrompre ce juge redoutable, d'obtenir qu'il

excusât sa faiblesse et pardonnât à sa folie. Jamais elle n'avait tant

souhaité d'avoir la persuasion sur les lèvres.

Elle prit son courage à deux mains, entama un récit de son aventure fort

exact, et pourtant un peu confus, un peu trouble, qu'elle termina par

ces mots:

«Il ne pouvait supporter plus longtemps l'incertitude; il m'a fait jurer

qu'à moins qu'il n'arrivât quelque événement invraisemblable, qui me

délierait de mon serment, le 1er septembre, je dirais oui. Qu'en

pensez-vous?»

Jacquine avait tout écouté dans un profond et morne silence. Elle tenait

à la main une rose qu'elle venait de cueillir en traversant la terrasse;

elle la froissa, l'effeuilla, la tordit entre ses doigts, la déchiqueta

avec ses ongles: ce fut tout ce qu'elle accorda à ses nerfs et à la

violence de son émotion. Accoutumée à se commander, elle avait défendu à

ses yeux comme à ses lèvres de révéler ses sentiments, son noir chagrin,

sa colère farouche contre l'insolent qui lui escroquait son bonheur.

«Vous me blâmez? lui demanda Mme Sauvigny.

--Je ne vous blâme pas, mais j'étais si loin de m'attendre....

--Oui, vous désapprouvez ce projet de mariage. Parlez-moi avec une

entière franchise, dites-moi vos raisons.

--Je n'en ai point, et d'ailleurs si j'en avais et si je les disais,

vous croiriez sans doute que ma réconciliation avec M. Saintis était

feinte, que je lui en veux encore, que je suis l'ennemie de ses joies.

--Non, je croirais que vous n'avez d'autre mobile que votre affection

pour moi, qui m'est précieuse, très précieuse.

--Dites plutôt que vous désirez connaître mes objections pour avoir le

plaisir de les réfuter victorieusement. Soit! on vous en fera. Dans

toutes les affaires de ce monde, il y a du pour et du contre. Je serai

l'avocat du diable, et puisqu'il vous plaît de l'entendre, il vous dit

par ma bouche: «Madame Sauvigny, vous êtes donc lasse de porter votre

beau nom, aimé et vénéré à dix lieues à la ronde, ce nom qui éveille

dans l'esprit de tous ceux qui le prononcent l'idée d'une femme d'un

grand coeur, au-dessus du commun, née avec le goût de l'extraordinaire et

des vertus d'exception? Bien traitée de la nature comme du sort, il ne

tenait qu'à elle de se rendre la vie douce et facile. Elle a voulu se

sacrifier au bonheur des autres; elle a ouvert sa maison et son coeur à

toutes les misères qui passaient sur son chemin, en leur disant:

«Entrez; je connais les baumes qui guérissent et les paroles magiques

qui consolent. Mlle Jacquine Vanesse le sait, elle m'est témoin....» Ah!

madame, on vous croyait parfaite; en exécutant le projet qui vous

charme, vous prouverez que vous aviez votre part des faiblesses

humaines. Ne craignez-vous pas de déchoir, de vous diminuer dans

l'esprit de vos vieillards, de vos religieuses, de vos pauvres, du

docteur Oserel et d'une jeune fille qui vous adore?»

--Faut-il donc que je sois parfaite pour qu'elle m'aime? répliqua

l'accusée. Je la dispense de m'adorer; je me sens si peu divine! Qu'elle

me garde à jamais toute l'amitié qu'on peut avoir pour un être

imparfait! je ne lui en demande pas davantage. Et qu'elle ne s'inquiète

pas pour mes pauvres et mes vieillards! Quoi qu'il arrive, je leur

porterai toujours le même intérêt. J'ai stipulé dans le contrat que je

continuerais à vivre près d'eux et avec eux.... Que répond à cela

l'avocat du diable?

--Il ne reste jamais court. Il répondra sans doute: «Que vous êtes

jeune, madame Sauvigny! que vous êtes romanesque! Vous ne savez pas

encore qu'un amoureux qui demande est souple comme un gant et acquiesce

à tout ce qu'on souhaite de lui; a-t-il reçu, il oublie ses promesses et

l'humble mendiant se change en un maître dur. Vous ne savez pas que tout

artiste s'idolâtre, qu'il n'est pas pour lui d'engagements réciproques,

que sa parole ne l'a jamais lié, qu'il s'arroge tous les droits et

laisse à la femme qui l'aime tous les devoirs! Vous ignorez qu'aux

duretés il joint souvent les inconstances, que Mme Sauvigny a le coeur

aussi fier que tendre, qu'elle sera savante dans l'art de souffrir, et

que, désormais, la misère d'autrui la trouvera plus insensible, qu'elle

s'occupera surtout de consoler la sienne!»

Elle lui avait parlé jusque-là en détournant les yeux; elle la regarda

fixement, et baissant la voix:

«Ferez-vous un acte de charité en l'épousant, ou l'aimez-vous?»

Elle dut répéter sa question; la réponse fut lente à venir.

«N'en doutez pas, je l'aime beaucoup.

--On n'aime pas un peu ou beaucoup, répliqua-t-elle d'un ton brusque et

saccadé; on aime ou on n'aime pas... J'imagine que ce que vous aimez, ce

n'est pas le musicien, c'est sa musique. Ma grande soeur, comment

l'aimez-vous?

--Quand je suis contente de lui, je suis contente de moi, tout me paraît

facile et la vie me semble légère.

--Singulière façon d'aimer! s'écria Jacquine. Et vous croyez qu'il s'en

contentera! Les hommes sont si grossiers!»

Mme Sauvigny fut prise d'un léger frisson.

«On ne devrait jamais se faire dire la bonne aventure», murmura-t-elle

avec un sourire forcé.

Elle sentit le besoin de mettre un peu de distance entre elle et la

bouche qui lui annonçait des malheurs: elle se leva et, s'adossant au

tronc d'un peuplier, elle regarda pendant quelques minutes couler l'eau

et ses pensées. Devait-elle mépriser comme de vaines impostures les

prédictions qui l'inquiétaient? Ce que venait de lui dire une jeune

sibylle, elle se l'était dit souvent dans ses heures de mélancolie. Oui,

il arrive parfois aux grands prometteurs de fausser leurs serments, et

on a connu d'humbles mendiants qui devenaient des maîtres hautains et

durs; oui, les artistes ont la tête légère et le coeur changeant, et une

femme qui souffre ne vit plus qu'en elle et pour elle; oui, les hommes

exigent qu'on les aime tout autrement qu'on ne peut les aimer. Les

nuages rouges avaient pâli, s'étaient décolorés; la rivière ne charriait

plus d'or, elle était grise comme la peau d'un serpent. Sur l'autre

rive, dans un repli de la berge, au fond d'une petite anse, se dressait

un épais fourré de buissons, d'arbustes, de broussailles enchevêtrées;

ce hallier enveloppait la crique d'une ombre noire, et il semblait à Mme

Sauvigny que cette ombre était pleine de vérités tristes, qui la

regardaient et lui parlaient.

Elle leva les yeux, elle aperçut une étoile, c'était la première qui

s'allumât. La vue des étoiles l'avait toujours rassérénée. Elle secoua

sa tristesse. Elle pensa à la joie qu'avait témoignée M. Saintis en la

revoyant, à son visage radieux. Elle se souvint aussi de lui avoir

entendu dire un soir que la vocation d'une nerveuse tranquille est

d'épouser un artiste et de l'aider à gouverner sa vie et son talent.

N'était-ce pas une oeuvre aussi méritoire que toute autre? Était-ce folie

que de risquer quelque chose pour accomplir une si noble tâche? Par un

de ces contrastes qu'il admirait, elle alliait à ses accès de

mélancolie, à sa défiance d'elle-même, un fonds d'optimisme et de gaîté

naturelle. Trois ou quatre ans après son mariage, elle avait failli

mourir de la fièvre typhoïde. On désespérait de la sauver, lorsqu'un

parent éloigné vint prendre de ses nouvelles. Cet homme bizarre avait

l'imagination funèbre. On ne le voyait jamais que dans les jours de

deuil; on l'avait surnommé le cousin des enterrements; il n'en manquait

pas un. La mourante, qui depuis quelques heures était sans connaissance,

le reconnut à la voix; et, comme par miracle, elle retrouva la sienne

pour dire: «Est-il venu demander l'heure?» Et un pâle sourire glissa sur

ses lèvres blêmes. «C'est sa gaîté qui l'a sauvée», avait dit le médecin

qui la soignait.

Sa gaîté naturelle et l'étoile qu'elle contemplait, et qui lui semblait

briller comme une espérance, eurent raison de son abattement. Elle se

rapprocha de Jacquine et lui dit:

«Non, je n'ajoute pas foi à vos sinistres prophéties. On ne me fera

point d'infidélités et je n'en ferai point à mes vieillards et à mes

pauvres. Les contradictions que vous me reprochez n'en sont pas; je me

sens de force à tout concilier. Mahomet disait: «Ce que je préfère en ce

monde, ce sont les femmes, les parfums et les fleurs, et ce qui me

réconforte l'âme, c'est la prière». Ayons le coeur aussi large que

Mahomet. Le Dieu que j'aime à prier se mêle volontiers aux choses de la

terre, et il ne méprise rien que ce qui est vil et bas. Il me permet

d'aimer les fleurs, le parfum du mélilot et la musique. Eh! pourquoi

donc m'en voudrait-il d'aimer un musicien?»

Elle avait repris des couleurs; elle avait l'oeil clair et riant, l'air

délibéré d'une petite fille qui chante pour se persuader qu'elle n'a pas

eu peur en traversant les bois. Jacquine, qui s'était levée, demeura un

instant en contemplation devant sa soeur aînée, qui croyait à la vertu

des hommes, et la trouva si charmante qu'elle lui prit les deux mains et

les porta à ses lèvres.

«Oui, vous êtes jeune et romanesque. Que le Dieu des fleurs et des

parfums vous bénisse! Oubliez bien vite tout ce qu'a pu vous dire

l'avocat du diable; il parlait sans conviction. Mariez-vous. Les règles

communes ne vous sont pas applicables, votre grand coeur saura tout

concilier. Vous ne ressemblez à personne.

--Et vous m'aimerez autant qu'avant?

--Ah! ma petite maman, que dites-vous là? Quand on s'est mis à vous

aimer, c'est pour toujours.»

Elles retournèrent au chalet, la main dans la main, comme le soir où

elles avaient rencontré dans la forêt le comte Krassing. Avant de se

séparer, on s'embrassa. À peine Jacquine fut-elle rentrée dans sa

chambre, elle alla se camper devant la statuette de bronze qui trônait

sur une cheminée, entre deux candélabres. Son masque tomba subitement,

et la figure que lui montra sa glace avait une expression tragique. Elle

dit à sa Diane:

«Tu m'entends, ce mariage ne se fera pas.»

Elle le jura par l'arc et l'inexorable virginité de sa déesse; elle le

jura par la tête de l'ennemi dont elle brûlait de tirer vengeance; elle

le jura par les yeux doux et tendres de la femme qu'elle adorait, et qui

aspirait à déchoir, en se donnant à un homme indigne de la posséder,

indigne même de l'aimer.

Jacquine Vanesse · 第 25 / 31 题